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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Par Chiricahua

 

 

 L'expression appartient au célèbre jeu chinois, très prisé des Algériens : les dominos (dont les règles comportent plusieurs variantes). Le principe général de ce jeu étant que le gagnant est celui qui totalise le plus faible nombre de points, il y a donc tout intérêt à se débarrasser des grosses pièces -la plus grosse étant le double-six. Celui qui la détient peut, toutefois, être tenté de la garder pour la jouer au moment opportun, c'est-à-dire quand il pourra fermer le jeu alors que les autres joueurs ont encore en main plusieurs dominos. C'est un risque à courir, car le double-six peut tout aussi bien vous rester sur les bras, pour ainsi dire. Un coup de poker, en somme. Alors, quand le coup échoue et que le détenteur du double-six se retrouve avec une main chargée « d'olives » -terme codé pour désigner le domino de tous les dangers-, les joueurs et les inévitables spectateurs ne manqueront pas de s'esclaffer en chœur : « Doblésiss matlou fi eddou » (Littéralement : le double-six lui est mort entre les mains).

 

 

Ces dernières années, deux acteurs de la guerre d'indépendance, deux anciens ministres du Gpra, sont morts. Il s'agit de M'hamed Yazid (décédé en 2003) et de Abdelhamid Mehri (décédé en 2012). Tous deux lettrés, tous deux anciens centralistes civilisés du Mtld, tous deux ayant goûté aux geôles coloniales, tous deux fins politiques et subtils diplomates -Yazid ayant représenté l'Algérie au sommet de Bandoung en 1955, puis aux Nations-Unies-, deux grands patriotes qui ont défendu la cause anticolonialiste avec les mots et les concepts de la politique, jamais par la violence. L'intransigeance des ultracolonialistes les poussera -tout comme Ferhat Abbas- au Fln et à la justification de la lutte armée. Deux militants politiques donc aux antipodes des « gardiens de chèvres portant une arme » que brocardait Abane Ramdane. L'un comme l'autre seront évidemment écartés des centres du pouvoir siloviki après l'indépendance, Yazid définitivement, Mehri de façon sporadique repêché qu'il fut par Bendjedid qui lui confia le Fln.

 

 

Quel rapport avec les dominos ? À leur mort, soudain parés de toutes les vertus et de toute l'intelligence du monde, les deux hommes eurent droit à une floraison d'articles et d'hommages dans la presse et de la part des autorités au plus haut niveau. Puis ce fut le silence. On avait assuré le service minimum. C'était pourtant l'occasion, au moins pour la presse soi-disant indépendante, d'oser deux petites questions. Un : pourquoi des hommes présentés comme à ce point vertueux et infaillibles ont-ils été écartés du pouvoir au profit des corrompus et autres « analphabètes bilingues » (comme dit la vox populi) qui ont mené le pays au désastre humain que l'on sait ? Deux : pourquoi M'hamed Yazid et Abdelhamid Mehri ont-ils gardé un silence absolu sur ce qu'ils ont vu et vécu tout au long de la lutte pour l'indépendance ? Que n'ont-ils imité leur glorieux aîné, Ferhat Abbas, et dit leurs vérités dans un livre, pour l'édification des jeunes générations ! Celles-ci ont-elles le droit de savoir ce qui s'est réellement passé durant cette guerre ? Ce serait faire injure aux deux hommes que de répondre à leur place par la négative. L'explication est plus sûrement dans le culte du secret -qui est une seconde nature chez les hommes du système- et dans la volonté de ne pas rompre avec le pouvoir. Résultat ? Les deux hommes qui avaient en main un puissant atout capitalisé -rien moins que le condensé de leur longue et riche expérience- ne l'ont pas joué. Et c'est comme si leur vie s'était brutalement réduite, après leur mort, à de simples noms. Quoi qu'il en soit des raisons invoquées ci-dessus, rien ne saurait justifier ce qu'il faut bien appeler un refus de transmission.

 

 

Dans le film d'Andréï Tarkovsky, sublime réflexion sur l'art et le pouvoir, intitulé « Andréï Roublev », il est question de la vie, de l'œuvre et, surtout, des tourments de ce moine peintre, A. Roublev (le personnage a réellement existé). Le film déroule les doutes du peintre sur son art, et ses pérégrinations à travers la Russie du XVème siècle. La violence est omniprésente, terrible -comme dans cette scène où le seigneur crève les yeux des artistes peintres qui ont décoré son palais afin qu'ils ne puissent pas reproduire les décorations ailleurs. Roublev lui-même sera acculé à tuer un soudard qui voulait violer une jeune fille. Bouleversé par son geste, le moine peintre fait vœu de silence. Et il faut entendre le mot silence comme abstention de parole mais aussi de langage artistique. Sauf que Roublev sera le témoin d'un événement clé. Cette petite ville a été décimée par la peste ; ses habitants croient qu'elle ne pourra renaître que par le don d'une cloche à la basilique. Encore faut-il la fondre alors même que le maître-fondeur est mort. Le seigneur fait quérir le fils du fondeur, très jeune homme à peine sorti de l'adolescence, et lui ordonne de fondre la cloche en le prévenant qu'il sera décapité s'il échoue. Le jeune homme, sûr de lui, se met à la tâche, sans une hésitation. Il réussit à fondre l'énorme cloche. Quand le battant rend son premier son, le jeune homme s'effondre en larmes et avoue à Roublev que son père, « cette charogne », ne lui avait jamais rien révélé des secrets de fabrication des cloches. Alors, Roublev, décide de rompre son silence verbal et artistique. Il produira des œuvres magnifiques dont le patrimoine russe et mondial aurait été privé n'eût été le salvateur jeune homme.

 

La morale que l'on peut tirer de ce film (qui n'est pas forcément celle que visait A. Tarkovsky mais qui conforte notre propos), c'est que les générations nouvelles accéderont, par leurs propres moyens, un jour ou l'autre, à la vérité du passé. Alors, elles auront le droit d'avoir la dent dure contre celles des pères qui ne leur ont rien transmis. 

 

Chiricahua, Le Courrier du courroux (7). 12 février 2012. Chiricahua-overblog

 

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