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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Les impressions du jeudi

 

Par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

La grève des pilotes d’Air Algérie de ce début de l’année 2012 est une grève bien singulière.

 

Elle n’a suscité dans la presse ni commentaire ni éditorial, ni analyse, ni même les reportages traditionnels sur le terrain sur la « nuisance » d’une grève qui a « cloué au sol » les avions et défavorisé la compagnie nationale face à ses concurrents… En d’autres circonstances, nous aurions eu droit aux interviews des voyageurs éplorés, de la jeune maman portant son bébé en pleurs.

 

C’est une grève bien singulière.

 

Déclenchée sans préavis, elle n’a fait l’objet ni de communiqués de presse vindicatifs de la direction générale, ni de procédure judicaire en référé. L’APS a même pris la peine de rendre compte de la curieuse revendication « prioritaire » des grévistes : la réhabilitation du métier de pilote,  à travers « le rétablissement du statut du pilote de ligne » et « l'application stricte des règlements intérieurs de l'entreprise ».

 

Le porte-parole du syndicat des pilotes explique le ras-le-bol de ses collègues : « Ils reçoivent des injonctions des commissaires, des ministres, de responsables (…). C’est une situation d’anarchie qui s’installe dans la durée». (El Watan, 5 janvier).

 

Les gestionnaires n’ignorent pas la réalité et le bien fondé des motivations des pilotes. Ils n’ignorent pas la banalité des « interférences » dans la gestion et le fonctionnement d’Air Algérie comme dans celles des autres entreprises publiques. Les voies obliques qu’empruntent les décisions et les actes de gestion sont devenues naturelles aux plus hauts niveaux de l’Etat et ont été diffusée jusqu’en bas de l’échelle.

 

Les hautes sphères ont jusqu’ici entretenu cette culture du raccourci oblique court-circuitant les voies règlementaires entraînant dans cette impasse civique, comme dans une réaction en chaîne, les rouages intermédiaires puis, par extension, les citoyens ordinaires. En retour, qui veut régler un « problème difficile » y a recours par la force des choses, parce qu’« il n’y a pas moyen de faire autrement ».

 

Par la force des choses ? Par leur grève singulière les pilotes se sont placés, après les cheminots au début de l’automne, à la pointe de la remise en cause de ce système oblique généralisé de gestion, perçu de plus en plus par eux comme une remise en cause intolérable de leur intégrité citoyenne.

 

Cette grève confirme de manière éclatante la poursuite des luttes pour l’instauration de l’Etat de droit. Pour les salariés et les usagers des services publics, pour les étudiants coincés dans les schémas ministériels arbitraires et les passe-droits obligatoires qui en découlent, pour les demandeurs de logements sociaux, pour les demandeurs de crédits, pour les salariés du secteur privé privés de droits syndicaux, pour les citoyens souffrant de l’arbitraire administratif, policier ou judiciaire, c’est devenu une revendication de plus en plus naturelle : des règles communes doivent être respectées dans tous les domaines. Et d’abord par l’Etat et ses représentants.

 

Les médias et les autorités semblent avoir été désarçonnés par cette grève d’un genre nouveau. Elle confirme le retour de l’instinct social qui fait le peuple algérien sur la longue durée. Cet instinct social qui pousse aujourd’hui à la reconquête de la dignité citoyenne, émerge de nouveau dans la société algérienne, cinquante ans après l’indépendance. Après des décennies de refoulement, cet instinct est irrépressible. L’Algérie renoue avec sa vitalité naturelle et cherche à retrouver l’élan collectif pour avancer.

 

On devine les arrière-pensées des décideurs qui se hâtent de noyer le problème national essentiel soulevé par l’initiative des pilotes algériens : Il faut vite passer à autre chose, car la marmite électorale est sur le feu.

 

Saoudi Abdelaziz, 5 janvier 2011

 

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