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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

condjador

 

La chronique du Condjador (71)

 

 

C’était il n’y a pas si longtemps, pas même dix ans, dans l’ancien port de Jijel. C’était chose courante le partage du travail de rénovation des filets et le montage de nouveau. Chacun de nous faisait appel aux autres, cédait aussi des postes de travail pour les nouveaux après la fin de leur apprentissage. Un morceau de pain qu’on partage pendant les longs mois d’hiver et la moitié du printemps, ça permet d’attendre la bonne saison de l’abondance.

 

Sans monopole, sans coulisses : la fraternité et la solidarité des condjadors, de ceux qui réparent les filets de pêche, étaient vécue en plein air, sur la batha, cette grande place betonnée servant au travail des condjadors. C’était un chantier ouvert pour tout le monde. Cette méthode de «travail pour tous » protégeait chacun du chômage, pendant  les longs jours de mauvais temps, ou d’arrêt lorsqu’un amateur vendait son bâteau et que le condjador trouvait le quai vide en arrivant le matin.

 

Aujourd’hui, lorsque vous ètes à l’arrêt et que d’autres bâteaux proposent du travail supplémentaire, ceux qui sont déjà occupés sur la batha,  ne partagent pas ce travail. Certaines personnes font même ce travail supplémentaire gratuitement, ou à un prix dérisoire imposé par l’armateur, puisque c’est un bon musulman et que Dieu interdit de manger le travail de son frère musulman.

 

 Des condjadors opportunistes ont toujours existé. Soumis aux armateurs, pour différentes raisons, ils avaient quand même honte lorsque la discussion dérivait sur le refus de la tyranie de l’armateur : travaux supplémentaires gratuits imposés de force, chantage pendant la bonne saison, lorsque, l’hiver passé, le condjador ne peut pas se révolter, car en été il a beaucoup à perdre.

 

 

Ces merhkesse (qui ne valent pas cher) sont maintenant tous réunis. Avant, ils étaient dispersés, aujourd’hui ils semblent être devenus la majorité dominante. Selon un des condjadors exclu de leur confrérie, Ils appartiennent à la zaouia de Sidi ben Kahba. Ils nous ont imposés leur culture, excluant ceux qui n’adhèrent pas à leur confrérie ou à cet autre clan qui économise le prix d’une lame de rasoir appelé aussi abou lahabit, en référence à Abou Lahab, le maudit dans le Coran, connu comme le magouilleur de Kourich.

 

Cette culture égocentrique a commencé à prendre place dès les premières années de l’ouverture du port de pêche de Boudis, il y a dix ans. Maintenant elle est installée et proclamée juste et divinement correcte, d’après les normes de la zaouia de Sidi ben Kahba et de celle des économistes de la lame de rasoir. Maintenant tous les nouveaux filets de pêche se fabriquent dans des garages et dans des maisons à l’abri des regards, car une grande discrétion est nécessaire à cause du prix qui est de moitié, ou à un tarif charitable fixé par l’armateur. Des condjador damerhkess se révoltent aussi des fois et racontent leurs histoires de baise-mains pour s’attirer la sympathie des autres. D’après leurs notions morales et religieuses, ils font des sacrifices, se positionnant de cette façon comme des victimes et non des merkhes. Et ils seront récompensés par Dieu dans l’autre vie.  Finalement, ils ne font que changer d’armateur et la même histoire se répétera.

 

La source de ce chantage vient du rendement du bateau. Ces merhkesse ne se révoltent pour leur paye que lorsque le bateau change de raïs, ou quand le rendement annuel a beaucoup baissé. Tant que amkafen (la paye enveloppé dans l’enveloppe blanche) est grosse, « y a l’armateur tu peux tout leur imposer, même nettoyer la niche des chiens dans ta villa ». Ou refaire la penture des garages pour le prix d’un café. L’armateur fait fabriquer de nombreux filets et les revendent en utilisant leur main-d’œuvre  gratuite. Il y en a même un qui envoie sa femme faire le ménage dans la maison de l’armateur pour garder son poste ! Alors, faire des travaux gratuits, c’est normal ! Des condjadors « fidèles » à leurs armateurs me marchandent la paye pour des travaux occasionnels, comme à l’occasion des grandes casses provoquées par des marsoins (faroun). Pour faire des économies au profit de son armateur, il abaisse le prix de la réparation à son plus bas niveau possible. Un ouvrier qui lutte bec et ongles contre un autre ouvrier !

 

Je ne suis que le suivant dans la longue liste des hommes qui se sont fracassés dans le mur de ces esclaves de reuihti laaziza (ceux qui aiment leur petite personne).Ils sont nombreux, tiennent les meilleurs postes, ils ont chargés de briser toute idée de lutte contre le patronat et le monopole des armateurs.

 

Le temps de la fierté du condjador est-il révolu ? Avec une petite minorité, nous restons les derniers de cette race. Ma lutte, mes débats, mes états de colère aussi, semblent m’avoir mis sur la touche au port de Boudis. Mes dires, mes révoltes leur paraissent une utopie d’un autre âge.  Cette 71ème chronique  est un état des lieux, une main mise sur un fragment du temps qui passe, un témoignage pour figer l’instant, une marque pour le futur. Je ne me lamente pas, j’essaye de donner corps à ce mal qui nous ronge de jour en jour au port de pêche de Jijel, et sans doute dans tous les autres sur la côte algérienne.

 


Le Condjador, Jijel , 23 janvier 2013

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