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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Chiricahua poursuit son travail iconoclaste sur l’histoire de l’insurrection algérienne. Dans cette première partie de ce nouvel article du Courrier du courroux, sa conclusion semble déjà évidente : le « Fln de guerre » a très mal dirigé l’insurrection. Quelle serait la réaction des historiens habilités à cette thèse sans tabou ? Pour notre part, nous apprécions cette approche féconde.

 

 

 

L’intelligentsia impossible ou la conscience malheureuse (1ère partie)

 

 

 

« Avec des diplômes, nous ne ferons pas de meilleurs cadavres... » disait, en substance, l'appel à cesser les cours émanant de l'UGEMA (Union générale des étudiants musulmans algériens), le 19 mai 1956. L'extravagance d'une pareille assertion ne laisse pas d'étonner tant que l'on n'en a pas saisi le sens profond et caché. Le fait est que des milliers d'étudiants et de lycéens obtempérèrent. Beaucoup rejoignirent les maquis. Ils y furent traités de la façon que l'on sait : au mieux, à l'ouest, ils seront soustraits aux maquis et mis au secret dans des blockhaus du Maroc oriental où ils apprendront à devenir des espions de la future SM ; au pire, en kabylie, ils seront égorgés par centaines par le préposé aux hautes œuvres du colonel Amirouche, son adjoint, le commandant Ahcène Mahiouz. Ces crimes abominables faisaient suite à la fatale erreur stratégique que constitua la grève des huit jours (janvier 1957), voulue par Benmhidi et à laquelle ne surent pas s'opposer les politiques subtils qu'étaient Abane et Benkhedda. Deux événements tragiques majeurs dont l'Algérie n'a pas fini encore aujourd'hui de payer le prix.

 

La grève des huit jours livra, en effet, une ville autoneutralisée et captive, aux soudards de la 10ème Division parachutée. Le résultat en fut une prétendue « bataille d'Alger » qui lamina en profondeur les élites de la capitale, algériennes autant qu'Européennes, et les dispersa. Ce sera autant de perdu pour l'encadrement politique et idéologique de l'Insurrection du 1er novembre 54 et autant de gagné pour son élément plébéien dont le poids idéologique niveleur et anti-élitaire s'en trouvera renforcé. Pire encore : la direction politico-militaire de l'Insurrection, le Comité de coordination et d'exécution (CCE), quittera le pays pour ne plus y revenir. Événement aux conséquences catastrophiques. La grève des étudiants et lycéens, de son côté, participera de la même erreur stratégique en affaiblissant encore plus les élites citadines. De plus, elle privera le pays, sur le long terme, de lettrés qui auraient pu constituer la couche sur laquelle aurait sédimenté une intelligentsia nationale.

 

Revenons donc à la scabreuse affirmation de l'Ugema -« Avec des diplômes, nous ne ferons pas de meilleurs cadavres... »- qui donne à entendre que les Algériens étaient menacés de solution finale par le colonialisme en 1956. Diable ! Que cela fût possible en 1850-60 quand ils n'étaient qu'un peu moins de 3 millions d'âmes, c'est même Napoléon III qui l'a dit :  « Nous ne permettrons pas que cette race fière et généreuse subisse le sort des Indiens d'Amérique », avait-il déclaré, parlant des « Arabes », lors de l'un de ses voyages en Algérie, en fixant à l'armée de la conquête la mission de les protéger contre la rapacité des colons ! (Remarquons, en passant, qu'une chose a toujours vocation à se transformer en son contraire, même une armée.) En 1956, les Algériens étaient au nombre de 8 millions et leur poids démographique ne cessait de croître.

 

Examinons, maintenant, cette menace de mort que l'Ugema voit planer sur tout le monde, sous un autre angle. Qu'est-ce donc qui menaçait de mourir de sa belle mort en cette année 56 sinon l'Algérie coloniale, l'Algérie de papa ? Et ce n'est pas le Fln de la période considérée (ni celui d'aucune autre d'ailleurs) qui avait la capacité de lui faire passer l'arme à gauche. Non. C'est seulement que le temps de la colonie traditionnelle était fait et que tout le monde était conscient que l'Histoire avait inscrit le changement à l'agenda de l'Algérie. Cette perspective était évidemment redoutée et combattue par les colons ultras qui entraînaient la majorité du peuplement européen dans leur aveuglement. Mais pas seulement par eux.

 

D'autres craignaient par-dessus tout les changements dont les timides prémisses commençaient à pointer le nez : émergence d'une moyenne paysannerie algérienne qui augurait d'un remembrement de la propriété foncière au profit des Algériens ; débuts, à partir de 1949, de scolarisation massive des enfants algériens ; éclosion d'une vie politique réelle avec la fin du code de l'Indigénat et la possibilité ouverte aux Algériens de se syndiquer librement, de créer des partis, des associations ; apparition d'un embryon de « classe politique » algérienne : il ne s'agit pas ici des représentants des partis politiques constitués, mais des élus de base algériens sans étiquette dans les conseils municipaux et généraux (et dont le nombre s'accroîtra de façon spectaculaire à partir de 1958 où l'on comptera des présidents de conseils généraux et même des sous-préfets et préfets algériens)... C'était un changement de fond qui se préfigurait là ; et de quoi était-il le nom ? Émergence d'une société civile algérienne.

 

C'est pourquoi ceux -le Fln de guerre- qui s'étaient posés en tuteurs d'un peuple algérien qu'ils voulaient mineur à vie sentirent le vent du boulet. Leur peur récurrente, véritablement obsessionnelle, prendra le nom de « Troisième force ». Par la propagande, par la menace, par le meurtre -combien de simples élus assassinés qui étaient tout sauf des traîtres à leur peuple ?- le Fln de guerre n'aura de cesse d'empêcher coûte que coûte la naissance d'une société civile que les derniers soubresauts du colonialisme favorisaient paradoxalement et qui aurait pu les court-circuiter dans leur ascension vers le pouvoir. La paranoïa du Fln fut telle qu'il digéra ses propres organisations satellites après les avoir poussées au suicide : suicide de l'Ugema par l'acte du 19 mai ; suicide de l'Ugta (Union générale des travailleurs algériens) par la déclaration de son congrès constitutif où elle niait elle-même sa nature de syndicat et revendiquait son rôle de supplétive du Fln ; suicide de l'Ugca (Union générale des commerçants algériens) par son appel à la grève des 8 jours.

 

Absurde cette stratégie où une main défait ce que réalise l'autre ? Compréhensible cependant, car cette stratégie de front de partis et d'organisations que le Fln a déployée en 1956 était le résultat d'un malentendu fondamental, celui qui a opposé l'homme politique moderne influencé par la ligne frontiste communiste classique -Abane, dont l'un des conseillers était Amar Ouzegane, ex-secrétaire général du Pca- et la réalité intrinsèque du Fln de guerre, dont l'encadrement était formé de notables ruraux (Benboulaïd), de fils de caïds (Krim), de descendants de Koulouglis (Boussouf, Bentobbal) -la race des seigneurs ottomans qui n'ont pu s'ériger en dynastie régnante, comme ce fut le cas en Tunisie et en Égypte, à cause du colonialisme-, d'employés de l'administration coloniale (Boudiaf, Benmhidi, Abane), d'officiers subalternes de l'armée française (Benbella, Boudiaf, Benmhidi), un petit monde avide de revanche sociale et de pouvoir, prêt à tout pour imposer sa loi. Et cette route vers le pouvoir, quel meilleur allié pour l'aider à la tracer que les colonialistes bornés et racistes ? Tant que ces derniers demeureraient aux commandes de la colonie, pas de partage du pouvoir avec les Arabes, pas de réformes, rien que le bâton. Ce qui est justement le seul langage du Fln. 

 

Chiricahua, 6 février 2012. Lien : Le courrier du courroux (5)

 

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