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Publié par Saoudi Abdelaziz

Marcel Manville (1922-2022) : L’anticolonialisme à la barre

Par Christiane Chaulet Achour 13 septembre 2022. Diacritik

Son objectif : « Détruire les chromos d’une littérature inspirée par le seul souci maintenir l’ordre du maître. Cette autopsie d’un colonisé voudrait permettre aussi la compréhension des flux et reflux de notre mouvement de libération nationale ». Son espérance : « Et notre peuple, longtemps domestiqué, part à la recherche, parfois de manière confuse, de son identité nationale ».

En novembre 2009, l’ONU a fait du 18 juillet, la « Journée internationale Nelson Mandela », pour que chacun tente de se mettre dans les pas de l’ex-Président sud-africain. Coïncidence significative : ce 18 juillet 2022, c’était le centenaire de la naissance de ce grand militant anticolonialiste et humaniste que fut Marcel Manville, célébré en Martinique, passé sous silence ailleurs.

En ces temps où l’Algérie revient dans les médias à la suite de la visite officielle du président français à Alger et Oran, en août dernier, et où l’Histoire, proche et lointaine, des deux pays en interaction semble devoir prendre des directions de recherche en profondeur, certains acteurs ne peuvent être oubliés. C’est le cas de Marcel Manville à la fois comme individu (qui a eu le privilège de le connaître ne peut oublier sa chaleur, la force de la transmission de ses convictions, son humanité rayonnante, son exubérance contagieuse) et comme représentant des militants non Algériens, engagés dans la lutte de libération de cette colonie. Revenir sur l’engagement et le parcours de Marcel Manville est aussi une manière de participer à faire reculer une part de l’invisibilité de cette Histoire si complexe Algérie/France où les Antilles ont leur part.

Son expérience dans la résistance pendant la seconde guerre mondiale, son action en tant qu’avocat du FLN en Algérie et son amitié avec Frantz Fanon vont lui permettre de fourbir ses armes pour développer des actions de tous ordres – y compris armées– pour parvenir à son but. Le film montre la formation et le combat d’un militant confronté à l’une des plus grandes questions du XXe siècle : celle de la décolonisation ».

Un événement mémorable auquel il a activement participé fut le colloque international à Riadh el Feth (Alger) que sa patrie d’adoption lui a officiellement consacré, vingt-cinq ans après l’indépendance, du 11 au 13 décembre 1987.

Mais auparavant, et à l’initiative et au déploiement d’énergie de Marcel Manville, le Memorial international Frantz Fanon à Fort-de-France, du 31 mars au 2 avril 1982, rendait Fanon à sa terre d’origine. En 1992, Marcel Manville publiait aux éditions de L’Harmattan une partie de ses mémoires, Les Antilles sans fard. Après avoir rappelé quelques étapes et actions significatives de sa vie, c’est sur cet ouvrage que nous souhaitons revenir. En principe, la rentrée des livres est le moment de présenter des nouveautés. Mais parfois des livres plus anciens doivent revenir dans nos mains tant ils collent à l’actualité, la distance les faisant lire avec plus d’intérêt encore, pour l’Histoire Algérie/France et pour l’Histoire Antilles/France.

C’est, d’une certaine façon, lui faire rejoindre la bibliothèque des livres consacrés aux Antillais dans leur rapport à l’Algérie. J’évoquerai simplement l’ouvrage passionnant de Christian Phéline, Un Guadeloupéen à Alger : Me Maurice L’Admiral (1864-1905) (Riveneuve, 2015) où l’on apprend que « Maître Maurice L’Admiral est un brillant avocat dont l’impressionnante voix se fait entendre, en 1901 pour défendre les Béni Dergoun dont un projet colonial veut leur prendre 200 hectares de terres cultivables. En 1902, lors de l’insurrection de Marguerite, il plaide pour 106 inculpés… ». En 2017, Raphaël Confiant offrait une biographie romancée de Fanon, L’Insurrection de l’âme. Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex (Caraïbéditions). Il soulignait l’influence qu’a eue Fanon sur beaucoup d’Antillais, partis sur ses traces au moment de la guerre – et on pense particulièrement à Daniel Boukman –, et après quand il devient un véritable mythe. Lui-même a vécu deux ans en Algérie après 1962. En 2019, il a édité un roman, Du Morne-des-Esses au Djebel, aux mêmes éditions, y mettant en scène trois Antillais, Ludovic Cabont, Juvénal Martineau et Dany Béraud, pour montrer d’autres figures antillaises masquées par la présence écrasante de Fanon.

J’évoquais précédemment les hommages au parcours exceptionnel de Me Marcel Manville : ainsi sur le site www.oliwonlakarayib.com dans la rubrique « Notre histoire Notre territoire », son parcours a été rappelé le 18 juillet 2022, sous le titre « l’avocat militant ». Reprenons quelques éléments de cette présentation, enrichis de passages des Antilles sans fard.

Il est le seul garçon d’une fratrie de neuf enfants dont il rappelle, dans son ouvrage, les liens, les soutiens et les deuils. Son chapitre 1, « La famille », restitue son vécu et celui des siens avec une admiration pour un père qui apprit à ses enfants « à regarder les cimes plutôt que les bas-fonds de la conciliation, ne transigeant jamais entre ce qu’on doit faire et ce qu’il convient de refuser pour ne pas être comptable des désertions de l’espérance ». Comme ce sera le cas, tout au long de ces pages, la référence à Aimé Césaire revient de nombreuses fois, même si leur désaccord politique est dit mais le verbe du poète scande des prises de conscience. Lorsqu’il s’arrête sur le nom de Manville, il conclut ainsi : « Césaire disait quelque part, qu’il n’est pas aisé d’être Antillais.
Nous sommes encore ballotés entre notre matrice africaine et l’ajout européen, et dans notre tête rôde l’obsession de l’esclavage
 ».

A 21 ans, il part en dissidence avec son ami Frantz Fanon, de 4 ans son cadet. Comme ce dernier, son enthousiasme juvénile pour défendre la mère patrie prend du plomb dans l’aile en découvrant le racisme et la discrimination dans les rangs des Forces Françaises Libres. Car, en Martinique jusque là : « Nous ignorions le racisme. L’humiliation de l’oppression coloniale était vécue, mais jamais perçue au niveau de la conscience éveillée. Nous étions sportifs et parfois champions, comblés par nos succès et par nos titres. Nous savions confusément qu’il y avait les békés latifondiaires mais comme ils vivaient en vase clos, leur opulence et, partant leur arrogance, passaient au-dessus de nos têtes vides de tout esprit de révolte ».

Le chapitre II analyse la rupture, la dissidence, la discrimination et c’est le départ en 1943 : « Nous partions à l’assaut des troupes allemandes avec l’ambition prétentieuse d’aller jusqu’à Berchtesgaden déloger Hitler de son nid d’aigle pour lui tordre le cou. Nous chantions : « Hitler nous ké roule ou en bas morne là » (Hitler on va te faire descendre de ton piédestal) ».

À son retour de la guerre, il rentre en Martinique mais pour repartir très vite en France faire ses études de droit puisque la Martinique n’est pas dotée alors d’une université. Le chapitre V rappelle les difficultés et les déboires d’un jeune Martinquais qui n’a pas été « précédé » dans la profession et il le fait avec l’humour qui le caractérisait.

Le 22 octobre 1947, il prête serment : « J’étais le seul noir à prêter serment. J’étais là, « comme un pruneau dans un verre de lait », comme on dirait alors en Martinique ».

Le fait n’est pas étonnant puisqu’il avait souligné qu’en 1946, ils étaient « deux nègres sur les vingt mille étudiants du Panthéon, Doudou Thian qui venait du Sénégal, et moi-même revenant des Antilles après l’épopée de la guerre ». Lorsqu’il participe à une manifestation pour « la liberté dans les colonies françaises », il en prend pour son grade : « la police intervint et comme j’étais une cible repérable par ma biologie extérieure, je fus sauvagement matraqué et abreuvé de mépris : « Retourne dans ta brousse, sale nègre ! »

En 1946, il adhère au PCF [il ne quittera le parti qu’en 1976 à cause de divergences et en créant le PKLS (Pati Kominis pou lendépandans ek sosyalizm). Conjointement et tout au long de sa vie, M. Manville participe à la fondation de mouvements : comme le MRAP en 1949 (Mouvement contre le racisme et pour l’Amitié entre les peuples) ; comme le FAGA en 1961 (Front antillo-guyanais pour l’Autonomie) avec Edouard Glissant et Albert Béville.

Le FAGA est interdit par les autorités françaises et Marcel Manville est interdit de séjour aux Antilles de 1961 à 1966. En 1963, il est avocat de la défense des membres arrêtés de l’OJAM (Organisation de la Jeunesse anticolonialiste de Martinique). Il est à l’initiative d’autres actions : ainsi, il est un des organisateurs de la première conférence internationale sur la Palestine en 1966, en solidarité avec le peuple palestinien. Son engagement politique s’affirme avec force et il en donne les différents détonateurs. Dans le chapitre VI, il fait le récit de quatre procès significatifs et importants dont on lira le compte-rendu avec intérêt avec, à l’esprit, sa ligne de conduite, « l’homme est la seule bataille qui vaille ».

Ces récits sont complétés par le chapitre VII sur « la diaspora en France » et le chapitre VIII, « L’action anti-raciste », introduction même au chapitre IX sur lequel nous nous arrêterons,

« Souvenirs et témoignages sur la guerre d’Algérie ».

Il compare tout d’abord la guerre d’Algérie à un cyclone dévastateur. Il ne veut pas se positionner en acteur incontournable mais il rappelle les grandes dates de cette ère de la décolonisation et affirme : « Il est certain que la lutte du peuple algérien a provoqué la dislocation de l’empire français, excepté pour ces derniers « confettis » que sont la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique, la Réunion, départements d’outre-mer de parodie et de pacotille, et pour la Nouvelle Calédonie et la Polynésie, territoires d’outre-mer ». Il revient sur les méthodes odieuses de la « pacification » et l’instauration d’un régime de non-droit. Mais, dans ce livre, il désire s’en tenir à son « témoignage d’avocat militant » se limitant à ce qui l’a marqué dans ce qu’il a vécu personnellement « de mars 1955 à octobre 1961, dans la région de l’Est algérien », son secteur d’intervention.

Il intègre d’abord le collectif d’avocats du Secours Populaire et, en mars 1955, il arrive à Constantine et à Bône, découvrant la réalité de la guerre et s’entretenant avec des Algériens qu’il doit défendre. Il plaide ses premiers dossiers. « Mon désenchantement augmentera sans cesse à cause du fossé entre les échos de la presse française et la réalité vécue au quotidien dans l’angoisse et la peur » : « L’atmosphère dans Constantine, cette ville grandiose gagnée par l’homme sur l’environnement montagnard, traversée par le Rhumel majestueux, était étrange : celle de toutes les villes en guerre. Les soldats engagés n’étaient pas encore ceux du contingent. Certains revenaient de la « sale guerre d’Indochine », travaillés par l’esprit de revanche et l’inquiétude qui les minait. Dans le restaurant où ils dînaient en même temps que moi, ils posaient leur pistolet-mitrailleur à côté de leur fourchette. Ma stupéfaction était totale, moi qui débarquais de Paris avec une vision faussée ».

Il prend conscience de la difficulté à introduire les démarches de justice habituelles et découvre la réalité de la torture : « quand j’y suis revenu en 1956, je savais que le seul fait, pour une famille algérienne, de recevoir un avocat venant de France entraînait de graves mesures de représailles : prison, camp de concentration, disparition ». Il donne le récit du procès de Bône en octobre 1955 où il défend 55 personnes qui, toutes, seront condamnées à dix ans de détention. Elles sont transférées ensuite à la prison de Bida, de triste mémoire à cause de son directeur particulièrement sadique. Ces hommes, entre 20 et 25 ans, sont devenues des épaves, ayant du mal à s’exprimer et tremblant de tout leur corps.

Photo prise à l’Ouazana en wilaya IV, Mai 1956. En route pour le congrès
de la Soummam, de gauche à droite : Abane Ramdane, Safia Bazi, Fadhila Mesli, Meriem Belmihoub et Rachid Amara, tué en protégeant les trois maquisardes © Wikimedia Commons

Il raconte aussi, avec force détail, l’arrestation et le procès qui ont  été particulièrement célèbres : le procès des maquisardes. Trois jeunes filles – Safia Bazi, Meriem Belmihoub et Fadhila Mesli – qui sont montées au maquis à la veille de présenter leur baccalauréat, sont prises dans une opération, en juillet 1956. Elles sortent de la grotte sous les yeux stupéfaits des Français qui ne s’attendaient pas à ce type de combattantes. Lors du procès, Me Manville ne pourra venir et sera remplacé par Me Vergès : « « C’était le premier voyage de Vergès en Algérie ; on connaît son immense talent, surtout lorsqu’il plaidait naguère les justes causes. Jacques fit une éblouissante et incomparable plaidoirie ».

C’est ensuite le massacre de Cazouna en octobre 1956 alors qu’il se trouve à Blida chez Frantz Fanon : ce dernier l’emmène sur les lieux du massacre de villages. En mars 1957, à Constantine « se déroule le procès le plus sanglant, le plus monstrueux, au cours duquel la justice française va bafouer, comme elle le fait d’ailleurs dans toute l’Algérie, ses dogmes les plus établis et ses principes les plus affirmés ». 18 condamnations à mort prononcées le 8 avril et, comme la grâce a été refusée, 17 exécutions capitales le 31 décembre 1957. Manville parcourt les mois qui suivent pour s’arrêter au 14 mai 1958, « une jeune Algérienne, originaire de Blida, âgée de 17 ans, Amina Abed, en allant jeter une bombe, saute avec l’engin ». Blessée aux quatre membres, elle est volontairement mal soignée et amputée. L’avocat ira voir Madame Simone Weil qui est intervenue pour qu’elle ait des conditions de soins et de libération humaines.

Difficile de conclure sur l’Algérie en 1992 sans souligner le décalage entre l’Algérie de la guerre et celle de l’après 1962 : « La distance est en effet très grande entre ceux de l’Algérie combattante, qui au Congrès de la Soummam, rêvaient d’une nouvelle Algérie débarrassée de toutes les tares du colonialisme, et ceux qui, en 1962, se sont disputé le pouvoir. […] Ce peuple qui a payé au prix du sang sa libération, se débat dans d’angoissantes difficultés et dans l’incertitude du lendemain ». À la lecture de ce chapitre, on constate combien l’avocat militant s’en est tenu strictement aux faits et aux acteurs, en minimisant au maximum son rôle et le courage qu’il lui a fallu, comme à d’autres avocats, pour être en accord avec ses convictions en défendant les Algériens.

Le Chapitre XIII, consacré plus spécifiquement à Fanon, complète ce rapport de Manville à l’Algérie : ce qui lui tient à cœur est de montrer que l’engagement de Fanon n’a pas été une trahison ; il a donné la mesure de l’apport qui a été le sien dans le grand mouvement de décolonisation. Il est intéressant de lire, en complément, l’entretien de M. Manville à la revue Antilla (Martinique), dans le numéro spécial consacré à Fanon, en novembre-décembre 1991.

Frantz Fanon/Marcel Manville sont complémentaires dans leur engagement pour l’Algérie. C’est particulièrement vrai autour de la question des résistantes. Marcel fut « l’avocat des filles ». Fanon, dans le chapitre « L’Algérie se dévoile » dans L’An V de la révolution algérienne, a analysé avec perspicacité et conviction la place des femmes dans cette période. M. Manville a vécu la post-indépendance et se refusait à un discours sclérosé d’ancien combattant, s’aveuglant sur le présent par nostalgie des actes hautement positifs du passé. Comment pouvait-il en être autrement puisqu’il a toujours gardé un contact vivant et amical avec la plupart des militantes qu’il avait défendues et qu’il connaissait le retrait observé par la plupart d’entre elles ?

Il fut donc l’avocat des militantes emprisonnées pour lesquelles il s’est dévoué sans compter, au-delà de ce que ses mémoires rapportent. On regrette qu’il en parle aussi peu lorsqu’on a le souvenir de ces soirées où il évoquait ses souvenirs, nous faisant rire aux larmes de mille et une anecdotes savoureuses et qui auraient été, couchées sur le papier, pleines d’enseignements sur cette transformation de la famille algérienne par la lutte. Mais la grande sobriété du récit trouve un écho dans ce passage L’An V : « L’Algérienne engagée apprend à la fois d’instinct son rôle de « femme seule dans la rue » et sa mission révolutionnaire. La femme algérienne n’est pas un agent secret. C’est sans apprentissage, sans récits, sans histoire, qu’elle sort dans la rue, trois grenades dans son sac à main ou le rapport d’activité d’une zone dans le corsage (…) Ce n’est pas la mise à jour d’un personnage connu et mille fois fréquenté dans l’imagination et les récits. C’est une authentique naissance, à l’état pur, sans propédeutique. Il n’y a pas de personnage à imiter. Il y a au contraire une dramatisation intense, une absence de jour entre la femme et la révolutionnaire. La femme algérienne s’élève d’emblée au niveau de la tragédie »

En 1992, en opposition à la célébration du 500e anniversaire de la « découverte » des Amériques, il mène le Procès contre Christophe Colomb au théâtre Municipal de Fort-de-France. En 1998, il donne un discours remarqué à Lisbonne, à la conférence sur l’esclavage et le colonialisme. Pour le MRAP, il introduit la première plainte à propos des massacres d’Algériens, le 17 octobre 1961 à Paris. Plaidant cette cause au Palais de justice de Paris, il est terrassé par une crise cardiaque, le 2 décembre 1998, réalisant ce qu’il avait proclamé : « défendre à la barre jusqu’à mon dernier souffle, tel est l’objectif de ma vie ». Ses obsèques dans sa ville natale de Trinité ont réuni la quasi-totalité du barreau de Martinique et des représentants du barreau de Guadeloupe, d’Haïti, d’Algérie, de Palestine.

Source : Diacritik.com

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