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Publié par Saoudi Abdelaziz

Dans une tribune publiée par Le Monde, le politiste Paul Max Morin a mis en cause les déclarations du président de la République lors de son voyage en Algérie du 25 au 28 septembre 2022, en particulier celle selon laquelle, entre la France et l’Algérie, « c’est une histoire d’amour qui a sa part de tragique ». Selon lui, cette « réduction de la colonisation à une “histoire d’amour” parachève la droitisation d’Emmanuel Macron sur la question mémorielle ». Il l’a écrit dans une tribune que Le Monde a publiée dans son édition du 2 septembre 2022, mais que, après des protestations de l’Élysée, le journal a supprimée peu après de son édition en ligne. Ci-dessous, le texte de cette tribune et le rappel de quelques faits.

Paul Max Morin est politiste, chercheur associé au Centre de recherches politiques de Sciences Po, enseignant à l’université Côte d’Azur, auteur de Les jeunes et la guerre d’Algérie. Une nouvelle génération face à son histoire (PUF).

 

 

TRIBUNE

Réduire la colonisation en Algérie à une « histoire d’amour » parachève la droitisation de Macron sur la question mémorielle


Par Paul Max Morin, publié par Le Monde le 1er septembre 2022 dans son édition datée du 2 septembre.

Emmanuel Macron s’est rendu pour la deuxième fois en Algérie, du 25 au 27 août, en tant que président de la République française, afin de « renforcer la coopération franco-algérienne face aux enjeux régionaux » et de « poursuivre le travail d’apaisement des mémoires ».

Ne nous y trompons pas. L’enjeu principal de ce voyage fut de négocier l’approvisionnement en gaz face à la menace de coupures des gazoducs russes. De ces négociations, nous ne saurons rien ou très peu. La question des mémoires, en revanche, a une nouvelle fois servi de vitrine pour simuler des avancements vers une « réconciliation ».

Mais en cinq ans, la colonisation sera passée, dans le verbe présidentiel, d’un « crime contre l’humanité » (2017) à « une histoire d’amour qui a sa part de tragique » (2022).

Les déclarations de 2017 positionnaient le candidat à la présidentielle en homme neuf, capable d’assumer le passé colonial, renvoyant de fait ses concurrents à leur propre incapacité. L’Algérie devenait la jambe gauche du président du « en même temps ». Depuis, la droitisation du paysage politique français a amené Emmanuel Macron à durcir sa ligne. Ainsi, en octobre 2021, il recyclait l’idée que la France aurait fait l’Algérie, déclarant : « Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? Ça, c’est la question. » En janvier 2022, il reconnaissait le massacre « impardonnable pour la République » des victimes de la rue d’Isly [à Alger, en 1962], soutiens de l’Organisation de l’armée secrète.

Violence et asservissement

Qu’elle ait été prononcée spontanément ou non, la réduction de la colonisation à une « histoire d’amour » parachève la droitisation d’Emmanuel Macron sur la question mémorielle. Elle s’inscrit dans la continuité d’une idéologie coloniale qui n’a jamais cessé d’utiliser des euphémismes pour masquer les réalités sociales et politiques. Ces déclarations constituent de plus une rupture majeure avec celles des anciens présidents français en visite en Algérie. En 2007, Nicolas Sarkozy déclarait que « le système colonial était injuste par nature » et qu’il « ne pouvait être vécu autrement que comme une entreprise d’asservissement et d’exploitation ». Le 19 décembre 2012, François Hollande reconnaissait devant les parlementaires algériens « les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien ».

L’annonce de la création d’une nouvelle commission d’historiens, cette fois franco-algériens, est également problématique. Elle laisse entendre que le travail de recherche et de précision sur les faits n’aurait pas été effectué. Fort heureusement, les historiens et les historiennes des deux côtés de la Méditerranée n’ont pas attendu la parole présidentielle pour travailler. De Charles-Robert Ageron à Raphaëlle Branche, en passant bien sûr par Benjamin Stora ou Mohammed Harbi, trois générations d’historiens se sont succédé. En 2014, Abderrahmane Bouchène, Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa Siari Tengour et Sylvie Thénault publiaient Histoire de l’Algérie à la période coloniale, 1830-1962 (La Découverte), un ouvrage collectif regroupant autant de spécialistes français qu’algériens. Ce travail se poursuit dans les nouvelles générations.

Ces chercheurs ont qualifié le passé colonial : conquête, violences, accaparement des terres, enfumades, pratique de la terre brûlée, système colonial, indigénat, ratonnades, racisme, antisémitisme, attentats, torture, camps, viols, bombardements, assassinats, embuscades, disparitions, exils, immigration, etc. Ces mots nous sont de plus en plus familiers. Mais le président, lui, refuse de les utiliser alors qu’il répète vouloir « regarder le passé avec courage ». La colonisation n’a évidemment rien d’une histoire d’amour. Elle est une histoire de prédation, de violence et d’asservissement.

Emmanuel Macron dit pourtant vouloir « laisser les historiens travailler ». Mais cela ne peut se résumer aux travaux d’une commission dépendante des opportunités qu’offrirait le politique. « Laisser les historiens travailler », c’est avant tout leur donner des moyens. Or, aujourd’hui, en France, toutes les archives ne sont pas encore ouvertes. A cause du manque de financement alloué par l’Etat et de dynamiques propres à l’université, il n’y a pas de chaire universitaire d’histoire coloniale, d’études postcoloniales ou d’histoire de l’immigration. La grande majorité des chercheurs qui ont produit des connaissances majeures sur cette période n’ont pas de poste, travaillant de fait gratuitement.

Demandes concrètes

Il faut, certes, saluer l’annonce de programmes d’échange pour les start-up
et le monde du cinéma. Mais cela paraît bien maigre pour compenser la réduction de moitié du nombre de visas décidée par la France en 2022. Si les privilégiés des deux pays vont pouvoir se rencontrer, ceux qui font le cœur d’une société - les jeunes, les étudiants, les apprentis, les militants, les ouvriers - restent exclus du champ de vision. Il y a pourtant une nécessité, non pas de se réconcilier car les nouvelles générations ne se sont jamais battues, mais de se connaître et de travailler ensemble.

Les jeunesses des deux pays formulent des demandes concrètes. En Algérie, le Hirak [un « mouvement » populaire pacifique] porte courageusement un désir de démocratie, d’égalité et de circulation entre les sociétés. En France, les demandes de la jeunesse tiennent en trois mots : connaissance, circulation et lutte contre le racisme. Pour le premier, il s’agit d’une demande d’histoire plus que de mémoire. Quant à la circulation entre les sociétés, les organisations de jeunesse militent depuis des années pour la création d’un office franco-algérien de la jeunesse. Enfin, les jeunes français manifestent contre le racisme dans la police, bien plus que pour la reconnaissance des massacres d’Algériens, qui ont eu lieu à Paris le 17 octobre 1961. Le racisme et l’antisémitisme sont en partie les produits de cette histoire coloniale. Si la symbolique mémorielle a son importance, seule une lutte ambitieuse contre les haines racistes serait à même de rétablir un sentiment de justice dans le présent. La société française a besoin d’outils pour organiser sa confrontation au système colonial et à ce qu’il charrie encore, pour construire un avenir commun avec la société algérienne.

Source : histoirecoloniale.net

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