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Publié par Saoudi Abdelaziz

Jean-Luc Godard, Un bonjour matinal d'Alger

Par Ahmed Cheniki, professeur d'université, journaliste et écrivain

Une lecture très subjective du parcours de Jean-Luc Godard et un fraternel clin d'œil d'Alger. A partir de ses propos. Il est extrêmement estimé par de nombreux cinéastes algériens, certains d'entre eux assument pleinement son héritage, lui dont la plupart de ses films ont nourri les débats de la cinémathèque d'Alger. Un point commun entre Alger et Godard: Henri Langlois. J’aime beaucoup Jean-Luc Godard. Je ne sais pas en parler. Dire ses films, son engagement ? Je ne sais pas si c’est possible. Du moins, ce n’est pas facile.

Tout est paradoxal chez lui, mais d’une exquise profondeur. Le cinéma lui-même est l’art du paradoxe. Pour lui, le cinéma, c’est tout. Les mots et l’alphabet sont inutiles, ils ne serviraient finalement qu’à construire une réalité trop peu juste. L’invention de l’écriture serait une catastrophe. Même le regard serait trop médiatisé.

Que dire donc de Godard ? Je ne sais rien, il sait qu’à partir de la Matière se dégage une infinité d’images, de signes, de silences et de sons, il le sait concrètement, lui qui sait que le plan, même lieu d’articulation de plein d’images est plus juste que le mot. Plus vrai peut-être. Quand il parle ainsi, il sait qu’on confond souvent langage et langue, comme si tout devait passer par les mots, lui qui croit qu’au cinéma, l’essentiel réside dans la mise en scène, le montage, les plans, les images pas le texte, le scénario. Cela me fait penser à ces monstres du cinéma, aux formalistes russes, Eisenstein, Poudovkine et Vertov. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’après mai 1968, il a créé un groupe de cinéma, avec Jean-Pierre Gorin, qu’ils avaient appelé Groupe Dziga Vertov. C’est peut-être même dans l’optique du Berliner ensemble et Bertolt Brecht.

Je ne sais pas, moi qui ai découvert Godard grâce à son film, A bout de souffle, si je peux en parler sans évoquer le sympathique directeur de la cinémathèque algérienne, Boudjema Kareche, mais surtout celui qui a contribué à lancer la Cinémathèque d’Alger, Henri Langlois de la cinémathèque de Chaillot. Godard aimait Alger et la cinémathèque. Godard n’était nullement complaisant avec les cinémas des pays anciennement colonisés, lui qui connait très bien certains pays, notamment l’Algérie et sa cinémathèque, il en parlait ainsi en 1967 dans un entretien dans Les Cahiers du cinéma, prenant comme exemple de sa réflexion le cinéma algérien naissant : « Si vous travaillez avec De Laurentis (producteur italien), forcez-le à vous construire des studios plutôt que d'aller dans les siens [...] Vous avez tout à faire, profitez-en ! (…) Essayez d'utiliser l'argent gagné dans des co-productions pour construire des laboratoires au lieu de financer les films de Jacquin ».

A l’époque, les films L’étranger de Luchino Visconti, sorti en 1967 et Soleil Noir de Denys de la Patellière, distribué en 1966, ont été tournés en Algérie et coproduits par l’Algérie et Maurice Jacquin pour le second. La même année, il est invité à Alger à l’occasion d’une rétrospective consacrée à ses films. L’histoire a donné raison à Godard. A Alger, Godard et la nouvelle vague étaient des références incontournables pour le cinéma des années 1970, le cinéma Djidid (cinéma nouveau) et des cinéastes comme Bouamari, Beloufa, Allouache, Merbah, Zinet et Tolbi.

A côté de Langlois, Henri Bazin et Les Cahiers du cinéma. La cinémathèque de Chaillot et Les Cahiers étaient tout un monde qui, un peu dans la continuité des formalistes russes, s’inscrivant dans la perspective du cinéma comme art. L’art contre toutes les censures ou comment se débarrasser de cette industrie qui risquait d’emprisonner le cinéma et le dépouillait de sa liberté. Ce n’est pas si simple.

C’est d’ailleurs pour cela qu’il a toujours cherché d’autres manières de reconstruire les possibilités artistiques et esthétiques en usant de moyens minimaux. Il lui arrivait d’employer des images préexistantes dans certains de ses films. C’est une singulière expérience que d’être en permanente quête de la liberté avec des moyens très modestes. C’est une véritable gageure que de faire des films avec une économie de moyens. Je ne sais pas, mais je ne crois pas avoir compris cette tendre animosité qu'entretiennent Godard et Truffaut, deux compagnons de l'écrit des Cahiers du cinéma, deux discours différents installés dans le même groupe, Nouvelle vague, l'un poète, une obsédante métaphore, un plasticien, tout film est une expérience, une recherche, Jean-Luc Godard, l'autre, François Truffaut, un monde d'une grande tendresse, précoce disparition, le spectateur est fondamental. La mort de Truffaut a, comme paralysé Godard.

Ainsi, la mort rapproche deux êtres et deux artistes qui, au delà d'une jalousie tout à fait naturelle, ils s'appréciaient, malgré la violence des mots qu'ils utilisaient. Le diable est dans les mots, disait déjà Godard. On avait vu un peu cela, cette envie d'être le premier, lors de la sortie du "Dernier métro" et de Sauve qui peut (la vie), lors des César en 1980. C'est Truffaut qui gagne la mise, Godard était profondément triste. Peut-être, Godard était hors-système, le spectateur était son dernier souci, l'essentiel, la plastique, le langage.

Je ne sais pas comment parler de ce cinéaste qui se remet constamment en question, insaisissable, au légendaire franc-parler et à l’humour caustique, qui faisait des films comme on peignait un tableau, lui l’amoureux de Cézanne était aussi peintre. L’art avant tout, la Matière, le Signifiant comme un porteur de sens multiples, pluriels. J’aime énormément cette magnifique phrase qui résume sa conception du cinéma : « Je fais un film comme un peintre à qui on commande un tableau ». C’est beau, très beau même. Je sais qu’il était très marqué par la philosophie, Benjamin, Althusser, Badiou, il en parlait avec une grande admiration. Sa rencontre avec Althusser fut un événement cardinal. Central.

A bout de souffle, c’était peut-être ma leçon inaugurale de cinéma. C’était inquiétant, nouveau et interrogateur. Ce n’était pas du tout simple, ça remettait en question nos traditionnelles visions, nos perceptions du monde et des arts, nos vérités. Puis Le petit soldat, une révolution du sens qui donne à lire la « guerre d’Algérie » en contournant les signes, le film est vite interdit. Certes, il était extrêmement ambigu, beaucoup de critiques ont relevé ce jeu d’ambivalence qui caractérise le fonctionnement de la narration.  C’est un peu ce qu’on avait appelé « La nouvelle vague ». Le montage devient roi. Comme chez Eisenstein, Vertov et Poudovkine ou au théâtre avec Meyerhold et Vakhtangov. La Matière. Le cinéma, c’est aussi cette invitation à interpréter autrement le réel, faire de l’histoire comme récit le lieu de réinvention du réel.

C’est à partir de bribes, de fragments, d’images éparses et de silences, de bruits et de sons que le film de Godard fait sens. De nouvelles formes de narration faites de ruptures et de lignes de contournement des conventions et des dogmes.

Je ne sais pas comment peut-on saisir le monde, comment un film peut faire sens (et quel sens nouveau ?) en contournant les « vérités » dominantes, canoniques. Il est le lieu central du Sens. Ainsi, les ruptures et les discontinuités formelles, son sens de la « démesure » constituent, en eux-mêmes, des moments politiques. D’ailleurs, il ne peut rester en dehors de l’univers de l’engagement politique, il a été maoïste, comme beaucoup d’autres, lui qui a toujours inscrit son expérience artistique dans une sorte d’aventure humaine particulière. Après 1968, le Vietnam est au cœur de son expérience, il décide d’introduite une séquence Vietnam dans tous les films qu’il allait réaliser. Réalisation de ciné-tracts de trois minutes avec Chris Marker, détournement de la notion d’auteur, plongées dans le monde ouvrier et militant, tentatives de réalisation de films vidéo et d’une fresque cinématographique particulière, Histoires du cinéma, il touche à tout, le cinéma est complexe, les signes s’imbriquent, s’interpénètrent et s’entrechoquent, ouverts au monde, au réel.

J’aime beaucoup son long métrage « Film-Socialisme » (2010), un recueil de saynètes, il tente d’évoquer l’Histoire à travers le regard du cinéma. C’est extrêmement émouvant, mais le film n’a pas séduit le grand public. Je ne sais pas, mais je sais plutôt qu’il était à l’écoute des bruissements qui marquent le mouvement du monde. Il ne peut se taire, sa caméra est toujours en éveil.   Dans le film-socialisme, une phrase d’une grande densité : « Quand la loi n'est pas juste, la justice passe avant la loi ».

Il est partout, comme Gilles Deleuze et Jean Genet, ainsi, il fait un film sur l’Algérie en guerre contre le colonialisme, suit au quotidien la tragédie vietnamienne (après Pierrot le fou, il prend la décision de parler du Vietnam dans tous ses films jusqu’à la fin de la guerre), réalise des films sur les Blacks Panthers (1+1) et la lutte palestinienne (Ici et ailleurs).

Je ne sais pas mais ce que je sais, c’est que Godard, c’est quelqu’un qui ne sait pas se taire quand il s’agit de donner à voir le monde. Le cinéma serait fait pour ça. Il parle de tout. Lui qui a habité à la frontière franco-suisse n’arrête pas d’évoquer dans ses textes cette volatilité ou cette mobilité des frontières qui construisent des « identités illusoires, mortifères ». Il résidait en Suisse tout en payant ses impôts en France. A travers cette pratique, il met en pièces l’idée de frontière. Jean-Luc Godard est-il Suisse, Français ou citoyen du monde ?

Source : blog Mediapart

 

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