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Publié par Saoudi Abdelaziz

Rodrigo Arenas, candidat à la 10e circonscription de Paris. Photo DR

Rodrigo Arenas, candidat à la 10e circonscription de Paris. Photo DR

Par John R. MacArthur, 1 août 2022

Chronique

L’un des grands plaisirs de mon métier est la surprise — lorsque je cherche quelque chose qui est censé être évident et que je tombe sur une idée, un personnage ou une action tout à fait différents de ceux auxquels je m’attendais. Et voilà que cela m’est arrivé la nuit du 12 juin, à Paris, tandis que je faisais un reportage sur la percée de la NUPES, l’alliance de gauche bricolée par Jean-Luc Mélenchon qui a empêché le président Emmanuel Macron d’avoir une deuxième majorité législative et qui a fortement secoué la politique française.

En quête d’un adhérent NUPES qui pourrait m’expliquer la réussite de cette coalition invraisemblable — mélange de communistes, de socialistes, d’écologistes et de militants de La France insoumise, le parti fondé par Mélenchon —, je me suis retrouvé dans une brasserie du 14e arrondissement parmi les partisans de Rodrigo Arenas, candidat à la 10e circonscription de Paris à l’Assemblée nationale, alors occupée par une adhérente d’Ensemble, la coalition macroniste rebaptisée. Entouré de supporters heureux, Arenas, les manches retroussées et souriant, avait l’allure gagnante, malgré le fait que sa position en tête de la liste électorale avec 42,6 % ne lui garantissait pas la victoire au second tour.

Exilé du Chili à l’âge de quatre ans avec sa famille durant la dictature d’Augusto Pinochet, Arenas fut communiste par héritage, son père étant partisan du président marxiste Salvador Allende, mort dans un coup d’État en 1973. En France, la famille Arenas s’est installée à Champigny-sur-Marne, fief de Georges Marchais, longtemps secrétaire général du Parti communiste français (PCF). Grâce à l’éducation publique, les Arenas se sont rétablis comme des intellectuels/militants à la française — le père, Patricio, détient notamment deux maîtrises, une en ingénierie sociale et une autre en économie politique. Toutefois, le fils a évolué dans sa politique, quittant le PCF pour le mouvement écologiste et la lutte pour réformer les écoles au sein d’une fédération de parents d’élèves.

Père de quatre enfants, Rodrigo Arenas était particulièrement sensible à la crise de la COVID-19 et à la dégradation qui en a résulté des relations entre enseignants et élèves, ainsi qu’entre parents et gouvernement. Aujourd’hui, m’a-t-il raconté, le pire problème est l’inégalité dans un système d’éducation présumé gratuit et sans discrimination. Déjà, les enseignants des écoles privées sont payés par le gouvernement avec l’argent du contribuable, qui, lui, n’a souvent pas les ressources pour payer les frais d’une école privée. De plus, « il faut ajouter sa carte bleue » quand on prend en considération l’éducation de son enfant dans une école d’État. Comment, quoi ? Dans une France égalitaire ? « Si l’enseignant démissionne au milieu de l’année scolaire et qu’il n’est pas rapidement remplacé [situation de plus en plus fréquente à cause de la pénurie actuelle de professeurs], qui va aider l’enfant à passer son bac ? Il faut embaucher un professeur particulier. »

Là, je me suis dit que j’avais affaire à un politicien différent. En fait, Arenas se présentait à l’Assemblée pour la première fois, et il avait la fraîcheur d’un candidat moins rusé que la moyenne. Or, d’un air songeur, il a brusquement changé de sujet pour discuter de capitalisme et d’environnement, terrains politiques clés dans la grande stratégie de Mélenchon (Arenas surnomme le chef de la NUPES « Yoda » avec une certaine admiration ironique). Et la voilà, ma surprise : selon Arenas, « il y a bien des gens [écologiquement corrects] qui pensent que c’est cool de traverser Paris dans une voiture électrique. Ce qui n’est pas cool, c’est les enfants qui travaillent dans les mines de lithium au Chili ». Bon sang ! J’ignorais complètement l’existence d’enfants mineurs de lithium au Chili, et encore moins l’exploitation de ceux qui travaillent au Congo dans les mines de cobalt, autre élément essentiel pour les batteries au lithium qui font rouler les Tesla ultra cools.

Le soulèvement d'Atacama contre le mode d'exploitation du lithium. Photo DR

En effet, le Chili est le deuxième producteur mondial de lithium ; et en effet, le Chili a une lamentable tradition d’emploi d’enfants dans l’industrie. Combien sont affectés à la tâche de l’extraction du lithium, un processus qui prend beaucoup d’eau et qui peut causer des dégâts dans les communautés adjacentes aux mines et à leurs énormes étangs salés ? Je n’ai pas trouvé de chiffres traitant des enfants mineurs au Chili — le gouvernement américain estime que 4 % des enfants chiliens entre 5 et 14 ans travaillent —, mais des experts au ministère du Travail à Washington constatent que le Chili n’a pas fait d’étude sur la main-d’oeuvre enfantine depuis 2012, avant que l’extraction du lithium ne devienne importante dans le pays. Ils décrivent plus globalement la pratique de « travail forcé » des enfants dans divers secteurs, dont les mines.

Ce n’est pas Elon Musk, le p.-d.g. de Tesla considéré comme très cool par Wall Street et de nombreux verts américains, qui va clarifier les faits sur les mines de lithium au Chili, ni sur les mines de cobalt au Congo, où l’exploitation des enfants dès six ans est bien documentée. Comme me l’a dit Arenas, « quand quelque chose est bon marché, quelqu’un quelque part est en train de payer ».

Le 19 juin, Rodrigo Arenas a été élu au deuxième tour des élections législatives et il siège, au nom de LFI et de la NUPES, à la Commission des affaires culturelles et de l’éducation. J’en suis content. Après tout, il m’a fait la leçon de façon concise. Sur le plan moral, « sauver la planète » est plus compliqué que s’acheter une voiture électrique.

(1)John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

Source : Le Devoir  (Canada)

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