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Publié par Saoudi Abdelaziz

A l’occasion de la visite du président Macron dans ce pays, Mediapart republie cet article.

Par Thomas Cantaloube, 13 août 2019

De notre envoyé spécial au Cameroun.– Une soirée de juin 2019 dans une villa sur les collines de Yaoundé : une diplomate du gouvernement de Paul Biya et un militant des droits humains devisent poliment. Comme ils ne partagent pas grand-chose politiquement, ils évitent les sujets qui fâchent. Au détour de la conversation, ils découvrent néanmoins qu’ils proviennent de la même région et qu’ils ont tous deux effectué leurs études secondaires dans la ville de Bafoussam. Et qu’ils possèdent un souvenir en commun. En janvier 1971, l’une était en quatrième et l’autre en sixième, lorsqu’ils ont été tirés hors de leurs classes de cours avec tous leurs camarades pour se rendre au grand carrefour qui fait office de place centrale de la ville.

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Ernest Ouandié fut déclaré "héros national" par l’Assemblée nationale du Cameroun, le 27 juin 1991

Là, ils rejoignent une foule de plusieurs centaines de personnes, dont tous les écoliers de Bafoussam. L’objet de cette sortie impromptue : assister à l’exécution publique d’Ernest Ouandié, leader indépendantiste camerounais devenu opposant armé au régime mis en place à l’Indépendance en 1960 et condamné à mort par un tribunal militaire quelques jours auparavant. Le souvenir de cette mise à mort est resté gravé dans les mémoires de la diplomate et du militant : « Quel régime oblige des enfants à assister à l’exécution d’un homme ? » se révoltent encore aujourd’hui les deux témoins forcés.

Ce n’est que des années plus tard que tous deux découvriront qui était Ernest Ouandié, instituteur devenu combattant politique, dirigeant de l’Union des populations du Cameroun (UPC), le parti phare de la lutte pour les indépendances africaines dans les années 1950 contre lequel la France déclencha une des plus sales guerres de son histoire : un conflit pour empêcher la décolonisation qui s’est ensuite transformé en éradication des voix révoltées contre un régime féal mis en place par Paris. Ironie du sort : Ernest Ouandié sera réhabilité 20 ans plus tard et proclamé « héros national » par les successeurs de ceux qui l’avaient tué…

La sale guerre du Cameroun fait partie des pans les moins connus de l’histoire de France contemporaine, malgré l’ouvrage pionnier et primordial Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, paru en 2011. Non seulement cette guerre s’est avérée particulièrement cruelle et sanglante (les estimations vont de plusieurs dizaines de milliers de morts à plusieurs centaines de milliers), mais elle a été menée à rebours complet de l’histoire, d’abord par Paris pour empêcher le Cameroun d’accéder à l’indépendance, puis par les dirigeants camerounais (avec l’appui des Français) pour combattre ceux qui se rebellaient contre l’installation d’un régime fantoche et dictatorial.

L’objectif non avoué de ce conflit armé était d’écarter toute contestation des élites dirigeantes, qu’elles soient françaises ou camerounaises, en éloignant les citoyens ordinaires de la politique afin de préserver les intérêts et l’assise des gouvernants. Ce qui explique à la fois la longévité incroyable du président Paul Biya et l’absence de révoltes ou de manifestations sérieuses dans le pays depuis des décennies, contrairement à la plupart des autres pays d’Afrique francophone.

 

Les dirigeants de l'UPC au milieu des années 1950. De gauche à droite : Osendé Afana, Abel Kingué, Ruben Um Nyobè, Félix Moumié et Ernest Ouandié.

 

« Le Cameroun est un des seuls pays du continent africain où aucun des pionniers de l’Indépendance ou de la mouvance nationaliste n’a jamais occupé de responsabilité importante, confie un ancien ministre camerounais. Les élites dirigeantes qui sont arrivées au pouvoir à partir de 1960 n’avaient aucune légitimité politique, aucune base populaire : elles se sont donc appuyées sur la coercition et sur Paris pour gouverner. »

Le seul opposant viable bénéficiant d’un appui populaire était l’UPC, et il était occupé à se battre pour sa survie dans les forêts du Cameroun depuis des années, et il continuerait ainsi pendant encore 15 ans. Sans jamais avoir la possibilité de faire entendre sa voix. Ce qui, en fin de compte, était bien la volonté des Français et des nouveaux responsables de Yaoundé.

« Au milieu des années 1950, lorsque la France a perdu l’Indochine et qu’elle voyait poindre les difficultés en Algérie, elle a voulu leur substituer le Cameroun, explique Théophile Yimgaing Moyo, architecte et militant politique de longue date. Le Cameroun occupait une place stratégique dans le golfe de Guinée, mais surtout, ses nombreuses ressources, bois, minerais et plus tard pétrole, avaient été soigneusement cartographiées et répertoriées. Cela a conduit Paris à renforcer son contrôle sur le Cameroun et à lâcher la bride aux autres : Sénégal, Côte d’Ivoire, Congo… »

Dans le même temps, l’Union des populations du Cameroun (UPC), créée en 1948, s’agite en faveur de l’Indépendance en s’appuyant sur la spécificité du pays qui n’est pas légalement une colonie, mais une tutelle de l’ONU administrée par la France (et la Grande-Bretagne pour les régions du nord-ouest).

Le leader charismatique de l’UPC, Ruben Um Nyobè, se rend plusieurs fois à New York et il publie des lettres détaillant les arguments en faveur de la levée de la tutelle. L’UPC d’Um Nyobè, puis de Félix Moumié, puis d’Ernest Ouandié, devient une des figures intellectuelles majeures de la lutte en faveur de la décolonisation : le parti et ses représentants sont accueillis au Caire, au Ghana de Kwame Nkrumah et dans d’autres foyers de la contestation panafricaine. Un certain Nelson Mandela rencontre Ouandié en 1960.

L’UPC ne demande pas la lune : juste les mêmes droits pour tous les citoyens, blancs comme noirs, et l’indépendance à échéance de dix ans. Mais c’en est trop pour la France de la IVe, puis de la Ve République. Paris fait interdire l’UPC en 1955, qui prend alors les armes et le maquis. Les théoriciens militaires de la guerre contre-insurrectionnelle sont rapatriés d’Indochine en direction d’Alger et de Yaoundé.

« L’Indépendance a échu à ceux qui la voulaient le moins »

Paul Mbanga a dix ans en 1956, il vit dans une petite ville à 100 kilomètres de la capitale, en pleine région acquise à l’UPC. Aujourd’hui, c’est un homme posé, qui parle avec la précision de celui qui n’a rien oublié : « À partir de 1955, on a instauré un couvre-feu, des permis de circulation, puis on a regroupé tous les habitants vivant dans la brousse au sein des villages, les obligeant à quitter leurs champs. Puis on leur a demandé de construire des clôtures autour de leurs concessions. Tout cela dans le but de couper la population de ceux qu’on appelait les “maquisards”. La logique était que quiconque était arrêté en dehors des villages sans permis de circulation était forcément un rebelle. »

« À cela s’est ajouté un élément psychologique : on a demandé aux gens de dénoncer les maquisards et on les a obligés à apprendre, à réciter et à écrire des slogans sur les murs comme “En forêt se cachent la bête féroce et l’homme criminel”, ou alors “UPC= tsé-tsé”. Il fallait même parfois passer des examens. Si l’on n’y arrivait pas, on était fichés. »

Tout cela est orchestré par le haut-commissaire français Roland Pré, puis par son successeur Pierre Messmer, futur ministre des armées du général de Gaulle. Les fonctionnaires, pour la plupart blancs, se voient distribuer des armes.

Les rebelles de l’UPC, ceux qui les ont aidés et tous ceux qui ont été dénoncés, parfois à tort, car certains profitent de la situation pour régler des querelles de village, sont rassemblés dans une dizaine de camps répartis sur le territoire. Une fois, bien entendu, que l’on a brûlé leur maison et leur champ, et abattu leur bétail. « Il y avait de nombreuses exécutions sommaires », reprend Paul Mbanga. « On abattait les gens d’une balle dans le dos, ou alors on leur liait pieds et poings avant de les jeter dans une rivière. Ceux qui échappaient à cette justice expéditive se retrouvaient dans des camps où l’on pratiquait la torture : on suspendait les gens par les mains, on les attachait à une batterie électrique ou on les plongeait dans un bac d’eau rempli de piments… »

Les fosses communes, jamais recensées, jamais répertoriées, sont légion dans la forêt camerounaise. Selon la poignée d’historiens qui ont étudié la période, il y aurait eu des dizaines de milliers de morts. Un câble diplomatique de l’ambassade de Grande-Bretagne fait état de 75 000 morts et, quelques années plus tard, Le Monde évoquera 120 000 morts en citant une source gouvernementale. Aujourd’hui, certains militants camerounais parlent de centaines de milliers de victimes.

Le gouvernement français abat Ruben Um Nyobè dans une opération militaire en 1958, puis fait empoisonner son successeur Félix Moumié à Genève en 1960.

Tout cela se produit dans une indifférence quasi générale : Paris maintient le silence sur ce qui se passe au Cameroun et la presse s’intéresse essentiellement à l’Algérie. Après l’indépendance en 1960, les Français font un pas de côté : ils ne sont plus directement à la manœuvre mais la guerre se poursuit grâce à des conseillers militaires et l’entourage du premier président, Amadou Ahidjo, choisi par la France pour la souplesse de son échine.

La répression est moins ouvertement violente mais elle devient un phénomène persistant. En 1962, une loi « anti-subversion » est adoptée qui, selon un juriste, « vide de toute substance l’exercice des libertés et droits fondamentaux reconnus par la Constitution ». Elle ne sera abolie qu’en 1990. Les « maquisards » de l’UPC ne se battent plus pour l’Indépendance formelle mais réelle : ils dénoncent désormais un régime autoritaire qui prend ses ordres à Paris.

David Ekambi Dibonguè intègre l’UPC en 1974, il se rend deux ans plus tard pour épargner les menaces sur sa famille. Aujourd’hui, il forme des jeunes à l’informatique dans la ville de Douala : « Je suis resté sept mois entre les mains de la Brigade mixte mobile, où j’ai été torturé à l’électricité, au fouet, au réfrigérateur, à la balançoire… Puis j’ai été transféré dans un “centre de rééducation civique”, qui était en fait un camp de concentration. »

L’artisan de cette politique est Jean Fochivé, haut fonctionnaire camerounais formé en France au SDECE (ancêtre de la DGSE) et encadré par des agents français dans les années 1960.

« Je n’en veux pas à Fochivé en tant qu’individu, mais à ce qu’il représente : un système anti-démocratique, dictatorial, fasciste et surtout néocolonial, plaide David Ekambi. Les dirigeants français ont reproduit en Indochine, en Algérie et au Cameroun ce que certains de leurs concitoyens avaient vécu sous le nazisme. Le Cameroun est le seul pays d’Afrique noire où la volonté d’émancipation des populations autochtones sera réprimée aussi violemment. »

Pourquoi un tel acharnement ? « Tout d’abord, avant l’Indépendance, il s’agissait de faire un exemple », estime Paul Mbanga. « Comme l’UPC était intellectuellement puissant et que son message était populaire au Cameroun et ailleurs en Afrique, abattre l’UPC permettait d’envoyer un message aux autres nationalistes : ne levez pas la tête trop haut ! » Dans le contexte de la guerre froide, l’UPC a été très vite dépeint comme un mouvement communiste, ce que le parti n’avait jamais été. En conséquence de quoi, il s’est rapproché de ceux qui voulaient bien l’aider, c’est-à-dire les autres parias comme le Guinéen Sékou Touré ou le Ghanéen Kwame Nkrumah, ainsi que des Chinois, qui lui fournirent des armes.

« Lorsqu’il y a eu des tentatives de discussions entre la France et l’UPC, les demandes d’Um Nyobè ont été jugées inacceptables par Paris, rappelle l’ancien ministre. Et quand il a fallu négocier l’Indépendance, la France s’est évidemment rapprochée de ceux qui avaient des exigences minimales et qui ont accepté toutes les conditions de Paris, notamment les droits sur le sous-sol, les accords de coopération, le maintien de conseillers militaires et politiques. L’Indépendance a échu à ceux qui la voulaient le moins. »

Tout un appareil gouvernemental et politique s’est ainsi constitué de gens sans assise populaire et sans vision ni ambition sur l’avenir d’un Cameroun indépendant. « Les élites ont trahi le peuple », résume l’ancien ministre, qui estime qu’il en est toujours ainsi aujourd’hui. « Les partis politiques se créent sans base militante, juste pour obtenir des places à la table gouvernementale, et chacun pense à sa propre carrière plutôt qu’au bien du pays. »

Après 1960, il a fallu continuer à combattre l’UPC, qui refusait d’abandonner la lutte et qui bénéficiait toujours d’une grande popularité au sein de la population. D’où, avec l’appui de conseillers et de formateurs français, la persistance d’opérations militaires dans le « maquis », de la torture et des camps de concentration, jusque dans les années 1980. Cette répression, outre qu’elle a fini par anéantir l’UPC, a également instillé une idée toxique dans l’esprit des Camerounais.

« Depuis notre enfance, on nous a montré que la politique était quelque chose de dangereux, qui pouvait conduire à la mort ou à l’emprisonnement, s’attriste le militant écologiste qui a assisté à 11 ans à l’exécution d’Ernest Ouandié. Encore aujourd’hui, les Camerounais ont peur d’exprimer une opinion politique divergente de celle du gouvernement. Nous avons été marqués par tous les décès et les années en prison de personnes dans nos villages ou nos familles qui ont voulu défendre l’idée d’un Cameroun autonome et démocratique. »

 

 

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