GEOPOLITIQUE. Deux experts algériens analysent les stratégies en conflit
La résilience de l’économie russe impacte celle du monde
Par Rabah Reghis, économiste pétrolier
27 mai 2022
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Si Henry A. Kissinger, le fameux négociateur sur le proche Orient lors du premier choc pétrolier de 1973, réputé par sa politique de « petits pas » pour passer de « la diplomatie immobile » à celle « de la navette », recommande aujourd’hui à l’Ukraine de « céder une partie de son territoire pour arrêter la guerre en cours», et le chef de la diplomatie française il y a moins de deux semaine Yves Le Drian, quant à lui prône la négociation avec Vladimir Poutine jusqu’à ce qu’il se rende compte «du prix à payer».
C’est que le conflit russo-ukrainien n’est pas prêt de trouver son issue voilà plus de 93 jours. Ce que le Pentagone prévoyait comme conséquence des sanctions prises contre la Russie, celle de voir son économie revenir aux années d’avant-Poutine avec une récession de – 10% en 2022, n’est en fait qu’un vœu pieu qui ne se réalisera pas de sitôt.
Tout porte à croire que le paquet de sanctions est devenu au fil du temps contre-productif. Comment ? Rappelons que la plus supposée frappante des sanctions est celle qui a touché la banque centrale russe dont les conséquences ont été le « gel » de plus de 300 milliards de dollars de réserves de change de la Russie Fédérale.
La Russie avait été bloquée pour commercer la technologie de pointe, les équipements de l’industrie énergétique et de technologies aérospatiales. Même si de nombreux pays européens, ne voulaient pas en arriver là, de part leur dépendance du pétrole russe, les Etats Unis ont interdit quant à eux les importations du pétrole brut russe, du gaz, du charbon , des produits pétroliers et de tout autre produit énergétiques en «provenance » de la Russie.
L’Union européenne (UE) qui n’a pas réussi à trouver un consensus entre ses membres sur cette question que certains d’entre eux ont considéré comme « une ligne rouge » à ne pas dépasser, a réussi tout de même à «s’engager » pour bloquer le charbon russe.
Il faut souligner par ailleurs que de nombreuses entreprises internationales n’ont pas réussi à survivre en Russie à cette rafle de sanction entre autres : McDonald’s, Coca –Cola, Apple et surtout le géant BP ont arrêté leurs activités voire même quitté la Russie. Au début du mois de mars de l’année en cours, le rouble russe devait perdre près de 50% de sa valeur par rapport au dollar, la bourse de Moscou a mis la clé sous le paillasson. Cette valse de sanctions avait donné justement l’impression à l’Occident d’enrayer les efforts économiques de la Russie pour créer une explosion sociale dans ce pays qui fera réfléchir les responsables de cette invasion.
Il se trouve justement que la contre-offensive dont le paiement des produits autorisés d’être exportés en rouble a fait qu’aujourd’hui sa monnaie est revenu bien au- dessus des niveaux d’avant le 24 février laissant les observateurs s’interroger justement sur cette résilience inattendue.
Pourtant les stratèges du Pentagone savent bien que la Russie dispose d’au moins quatre moyens de pression dont elle détient la position unique dans le continent européen et à travers la mer noire la sécurité alimentaire de nombreux pays, ce sont par ordre d’importance croissante : le gaz, le pétrole brut, le charbon et le blé. C’est dans ce cadre justement que la Russie est restée à flot en réalisant un excédent commercial jamais atteint par le passé grâce au niveau des prix de l’énergie durant cette période.
La relation que la Russie a tissée avec la Chine et l’Inde lui ont assuré l’affluence de la devise étrangère pour un risque de l’éventualité d’insolvabilité. En somme, la résilience aux sanctions des Etats Unis et de l’UE en 2014 lors de l’annexion de la Crimée par la Fédération de Russie, ce pays s’était préparé pour créer dit-on « une forteresse économique » qui lui permettra de tenir tête à toutes les sanctions possibles et imaginables par la nomination ne serait-ce de la gouverneure de la Banque Centrale Russe (BCR) Elvira Nabioullina qui a tout prévu et bataillé pour le maintien du rouble plaque dorsale de l’économie russe.
Quatre jours après l’invasion de l’Ukraine, cette femme de métier a fait passer le taux d’intérêt de 9,5% à 20% pour « faire face à toutes les secousses déclenchées par les sanctions occidentales. » Selon les chiffres divulgués par le Kremlin, cette politique a pu permettre d’accumuler près de 640 milliards de dollars de réserves d’or et de devise étrangères pour contrer toutes les sanctions.
Ceci, sans compter la solidarité interne qui oblige les exportateurs russes à convertir 80% de leurs recettes en devises fortes en roubles et limiter à 10 000 dollars le retrait de leur compte en devises, ce qu’un autre pays européen ou un gouvernorat américain ne pourra instituer même en état de guerre.
En tout cas, le Conseil mondial de l’énergie vient de tirer la sonnette d’alarme sur une récession éminente dans le monde à cause des produits raffinés qui servent de feedstock dont les « prix deviennent inabordable »
Source : Le Matin d’Algérie
Les deux visites cruciales du président Abdelmadjid Tebboune à l’étranger
Par Mourad Goumiri, 28 mai 2022. Professeur associé
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Le président A. Tebboune doit effectuer deux visites, pour le moins cruciales, en Russie et en Chine (cette dernière a été reportée pour des raisons de pandémie dans ce pays). Dans les deux cas, ces visites nécessitent une attention particulière, car elles seront scrutées par toutes les chancelleries au monde.
En effet, les liens historiques entre notre pays remontent à la lutte de Libération nationale et se sont consolidés depuis jusqu’à l’heure actuelle, même si entre-temps l’URSS est devenue la Russie et la Chine populaire est devenue la première usine du monde capitaliste, sous le contrôle du parti communiste chinois ! Mais ces deux visites viennent en plein retour d’une autre forme de «guerre froide», après que le commandement de l’OTAN ait décidé d’étendre son influence aux frontières de la Russie, malgré les promesses orales faites à M. Gorbatchev par les Occidentaux, pour qu’il accepte la réunification allemande et la chute du Mur de Berlin.
L’opération militaire spéciale menée par la Russie contre le pouvoir en Ukraine, s’est traduite par une mise en demeure mondiale des USA et de ses alliés, à tous les pays du monde, de prendre une position, de pour ou contre cette intervention, à travers un vote au niveau de l’Assemblée générale des Nations unies. Mathématiquement, un nombre écrasant de pays membres, (quelque 180) ont condamné cette intervention, mais une trentaine se sont abstenus, dont l’Algérie !
Mais des pays majeurs comme la Chine, l’Inde et d’autres pays d’Afrique et d’Amérique latine se sont également abstenus. La «lecture qualitative» de ce vote est à analyser dans toute sa dimension géopolitique, politique et diplomatique. En premier lieu, elle fait resurgir du passé un concept trop vite abandonné qui est le «non-alignement», qui a marqué les années 60, 70 et 80, avec des victoires très importantes en matière des équilibres internationaux, de décolonisation et des discriminations (le concept de deux poids deux mesures) dans le traitement des dossiers brûlants et des guerres multiples et variées, dans les cinq continents.
En fait, l’ordre mondial était en train d’évoluer et une remise en cause de l’hégémonisme (certains parlent d’impérialisme) américain, né de la Seconde Guerre mondiale, après les Accords de Yalta, devenait de plus en plus contestable et contesté, de toute part. Le mouvement des non-alignés a été la première réaction contre le bipolarisme imposé à tous les pays, par les puissances dominantes et notamment les USA et l’URSS.
Deux blocs antagonistes se livraient une guerre, par pays interposés, qui a failli déboucher sur une confrontation nucléaire, après ce qui est appelé la guerre des missiles de Cuba.
Sommes-nous, dans le cas d’espèce, dans cette problématique, avec cette guerre d’Ukraine ? A peu de choses près, nous sommes dans le même cas de figure et notre pays est attendu, à plusieurs endroits, pour affirmer et confirmer sa position ! c’est dans ce cadre que les deux visites en Russie et en Chine sont cruciales et vont positionner notre pays dans le concert des nations, que ce soit au niveau africain, arabe, méditerranéen, au niveau multilatéral ou bilatéral. Attendons donc le déroulement de ces visites.
Source : El Watan