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Publié par Saoudi Abdelaziz

L’ Occident doit s’interroger sur l’objectif des sanctions économiques imposées à la Russie, sans quoi elles pourraient se révéler contre­productives, prévient Nicholas Mulder, historien à l’université Cornell (New York). L’ouvrage qu’il vient de publier, The Economic Weapon : The Rise of Sanctions As a Tool of Modern War (Yale Press University, 448 pages, non traduit), retrace comment, au XXe siècle, les Etats occidentaux ont utilisé blocus et embargos pour tenter de stopper des conflits. Et pourquoi ces mesures ont souvent échoué.

« Des sanctions économiques souvent contre-productives ».

L’historien Nicholas Mulder revient sur les précédents blocus et embargos au XXe siècle et s’interroge sur l’efficacité des mesures prises aujourd’hui par les Occidentaux contre la Russie.

Le Monde daté du 8 avril. Propos recueillis par Marie Charrel.

EXTRAITS

L’Iran est soumis à des embargos occidentaux depuis 1979. Que nous enseignent-­ils ?

D’abord, que les sanctions économiques et la menace soutenue de nouvelles mesures perdent leur efficacité avec le temps. Ensuite, que les systèmes productifs finissent par s’adapter. Après les fortes crises subies par Téhéran à la suite des embargos, l’activité s’est stabilisée, malgré la stagnation et l’inflation. Or la structure économique de la Russie est relativement proche de celle de l’Iran, avec de grandes exportations d’hydrocarbures et certaines capacités industrielles. Passé la récession initiale, il est donc probable que l’appareil productif se réorganise et que l’économie russe résiste – même avec une croissance très faible ou négative et un appauvrissement de la population – pendant longtemps.

Il est important, pour l’Occident, de formuler précisément l’objectif des sanctions contre la Russie. Si elles apparaissent comme permanentes, s’il n’y a pas de conditions claires permettant d’envisager leur levée, il ne sera plus possible de les utiliser comme un levier pour favoriser la désescalade et obtenir un cessez­-le­-feu.

Vous expliquez qu’il ne faut pas confondre les effets économiques des embargos et leur efficacité politique...

Il y a trop souvent confusion entre les deux. L’économie russe devrait plonger dans une récession de l’ordre de 15 % cette année. Si l’on considère que les dommages économiques sont un indicateur de succès des mesures restrictives, alors le but est atteint. Mais si l’objectif est d’établir la paix et la sécurité sur le continent européen, nous en sommes loin.

L’Europe doit­-elle imposer un embargo sur le gaz russe ?

Si elle veut augmenter la pression sur Moscou, il semble en effet que ce soit la prochaine étape, car cela serait très dommageable pour l’économie russe. Mais cela nécessiterait aussi une politique budgétaire beaucoup plus forte en Europe, ainsi qu’une reconfiguration profonde des politiques économiques – ne serait-­ce que pour protéger les ménages face à la flambée des prix de l’énergie qui en résulterait et pour renforcer les investissements dans les énergies renouvelables. La France, l’Italie, l’Espagne ont, je crois, saisi qu’il n’est pas possible de mener une telle guerre économique sans plus d’interventionnisme. Mais le nord de l’Europe, les Pays­-Bas, d’où je viens, l’Allemagne, la Suède, la Finlande souhaitent s’y engager, tout en préservant des politiques budgétaires strictes. Il faudra faire un choix.

Les mesures contre Moscou affecteront fortement les Russes. Y a­-t­-il eu des cas où des restrictions ont provoqué un mouvement de protestation de la population qui a contribué à faire changer le régime ?

Oui. C’est en particulier le cas de l’Afrique du Sud des années 1960 et 1970. Les mesures restrictives n’ont pas été la cause principale de la fin de l’apartheid, mais elles y ont contribué. Cela, parce qu’il existait dans le pays une grande opposition politique organisée autour de Nelson Mandela et du Congrès national africain, l’ANC. Elle a joué un rôle crucial en devenant le réceptacle des espoirs de la population noire et des critiques de la communauté blanche.

En Russie, l’opposition a été écrasée, Alexeï Navalny est en prison, ce qu’il reste de l’intelligentsia fuit le pays. Les oligarques, eux, sont subordonnés à Poutine. Il n’existe pas de véhicule politique susceptible de porter le changement.

Cette guerre peut­-elle intensifier les tendances protectionnistes déjà à l’œuvre ?

Oui. Je ne crois pas à la fin de la mondialisation, mais je pense que nous allons assister à la formation de blocs politiques cherchant à renforcer leur indépendance pour les ressources énergétiques et alimentaires essentielles. L’interdépendance économique a un avantage : elle crée des coûts et des barrières élevés à la guerre.

Lorsqu’il y a un découplage entre des blocs, les obstacles à déployer la force entre les Etats diminuent. Nous entrons dans un monde bien plus dangereux.

Dans une lettre destinée à la SDN, en 1924, l’économiste Keynes soutient qu’il est plus efficace de fournir une assistance aux pays lésés plutôt que d’imposer des représailles aux agresseurs. Que voulait­-il dire ?

J’ai été surpris de découvrir que Keynes développait cette réflexion géopolitique dans le prolongement de sa philosophie économique. Dans sa lettre, il proposait d’organiser une aide logistique et financière aux pays en difficulté, notamment pour leur reconstruction, estimant que cela contribuerait bien plus à la stabilisation du monde que des mesures punitives contre les assaillants.

D’une certaine façon, c’est ce qu’a fait l’Union européenne depuis la chute du communisme, en versant des fonds structurels aux pays d’Europe de l’Est.

Dans un autre registre, c’est aussi ce que fait la Chine avec ses « nouvelles routes de la soie ». Les prêts qu’elle accorde aux pays partenaires lui permettent d’étendre son influence au­delà de l’Asie. S’il veut renforcer sa légitimité dans le monde, le bloc occidental a beaucoup de leçons à tirer de Keynes.

Lesquelles ?

Le revenu par habitant de l’Ukraine est plus faible qu’il ne l’était en 1990, à la fin du communisme. L’Europe doit réfléchir davantage à la manière dont elle peut aider Kiev à construire un modèle économique plus solide. Mais cette réflexion doit également porter sur la Russie, au­ delà de l’émotion, sur le long terme. Lors de la crise économique du début des années 1990, le pays a subi un effondrement comparable à la grande dépression des années 1930 en Occident. Cela a contribué à l’ascension des oligarques et à l’arrivée au pouvoir de Poutine. A l’avenir, il faudra aussi penser au soutien à apporter au développement économique de la Russie.

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