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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

Ghassan Salamé est diplomate et universitaire libanais. Il a occupé plusieurs postes de responsabilités aux Nations unies, dont celui de chef de la mission pour la Libye, de 2017 à 2020. Directeur de l’Ecole d’affaires internationales de Sciences Po Paris entre 2010 et 2015, il a été ministre de la culture du gouvernement libanais de Rafic Hariri (2000­2003). Il est notamment l’auteur d’Appels d’empire. Ingérences et résistances à l’âge de la mondialisation (Fayard, 1996) et de Quand l’Amérique refait le monde (Fayard, 2005).

Propos recueillis par Frédéric Bobin dans Le journal Le Monde, le 1er avril 2022. Extraits

La mémoire de l’interventionnisme américain et occidental en Irak, en Libye et ailleurs ne pèse­-t­-elle pas aussi sur les attitudes vis­-à­-vis de la guerre en Ukraine ?

Les Américains disent : « C’était notre politique, ça ne l’est plus. » Le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, déclare : « Le "regime change" [intervention militaire pour renverser un gouvernement] n’est plus notre politique». Mais on ne peut pas dire à une population : « C’est du passé. » Ça ne fonctionne pas comme ça !

La mère des politiques du "regime change" a été l’intervention en Irak, en 2003. Une guerre injustifiée, entourée de mensonges, qui a détruit l’Irak. Surtout, ses conséquences sont encore très visibles aujourd’hui, en ouvrant les portes de l’Irak à l’influence iranienne, et en changeant le rapport de force entre les communautés irakiennes. Sans compter que des éléments de sa population ont été attirés par des actions ou des groupes terroristes. Pour les Américains, « c’est du passé », mais ce n’est pas du « passé » pour les Irakiens, et ce n’est pas du « passé » pour les voisins de l’Irak. Cela reste un présent de tous les jours. On ne peut pas dire aux peuples : « Oubliez ! »

Pour vous, la rupture, c’est la guerre en Irak ?

Il faut revenir encore un peu plus en arrière. A la fin de la guerre froide, l’Occident s’est posé la question : que faire de la victoire ? John Ikenberry, professeur à Princeton, avait écrit un livre [After Victory, Princeton University Press], le 15 novembre 2000 – moins d’un an avant les attaques du 11­Septembre –, où il formulait trois scénarios. Soit les Etats­-Unis s’isolent et retournent s’occuper de leurs affaires intérieures, soit ils exploitent cette victoire en tentant d’obtenir autant de dividendes que possible par l’expansion de l’OTAN, l’encerclement de la Russie, l’engagement de réformes du système économique et politique. Ou alors, ajoutait Ikenberry, on tente de bâtir un ordre constitutionnel mondial.

A ce moment-­là, les élites occidentales ont beaucoup hésité. L’historien britannique Tony Judt [1948­2010] a même mis en garde contre le risque d’une « Weimar Russia », c’est-à­dire une Russie minée par le ressentiment, à l’instar de l’Allemagne de Weimar après le traité de Versailles de 1919, vivant dans un sentiment d’humiliation ad vitam æternam. Mais, pour notre malheur à tous, le gang des néoconservateurs américains est arrivé.

Protégés par le vice-­président Dick Cheney, qui avait adopté leur vision, ils ont poussé [le président] George W. Bush à entreprendre en Irak ce que Bush père avait sagement évité en 1990, à savoir un changement de régime brutal. Pour eux, cette opération devait refaçonner unilatéralement le Proche-Orient. Il s’agissait aussi d’une grande stratégie encore plus ambitieuse : l’exhibition spectaculaire de la puissance américaine pour dissuader toute autre grande puissance de se hisser à son rang.

Le monde en paye donc encore les conséquences...

Oui, car les Etats­Unis ont inauguré la dérégulation de la force. L’Irak, c’est la boîte de Pandore qu’il ne fallait pas ouvrir. C’est leur réponse à la question posée par Ikenberry sur la victoire : il est possible d’utiliser la force quand on le veut, pour faire ce qu’on veut, même sans aucune légitimité. Quel est le problème ? Quand la plus grande puissance donne le mauvais exemple, quand elle choisit non pas l’ordre constitutionnel mondial mais de pousser au maximum son avantage après sa victoire dans la guerre froide, elle fait forcément des émules. La Russie a attaqué la Géorgie en 2008, puis l’Ukraine, une première fois, en 2014. La Chine a commencé à s’agiter en mer de Chine méridionale et a envoyé ses avions survoler Taïwan. La Turquie s’est engagée en Syrie, puis en Libye. Quant à l’Iran, il a élargi son influence. Ainsi avons­-nous assisté, après la dérégulation de l’économie issue de l’idéologie néolibérale, à la dérégulation de la force.

Quand on me dit que l’invasion de l’Ukraine était inattendue... Excusez­-moi, cela fait vingt ans que le monde souffre de la dérégulation de la force !

Comment sortir de cette situation ?

Le système onusien a été victime de cette dérégulation. Le moment est venu de réfléchir à un ordre mondial, sinon constitutionnel, du moins normatif. Revenons à des normes communes. En politique, il n’est jamais trop tard.

Comment voyez-­vous l’issue de la guerre en Ukraine ?

Il y a des guerres dont personne ne sort gagnant. Il se peut que l’Ukraine perde une partie de son indépendance ou un pan de son territoire. La Russie risque de perdre son aura de grande puissance. Quant à l’Occident, il pourrait perdre sa liberté de se concentrer sur le rival chinois. En effet, si cette guerre se termine par une tension permanente entre la Russie et l’Occident, la politique américaine de « pivot vers l’Asie » – lancée par Barack Obama – sera contrariée. Et ça peut servir la Chine. Les Etats-­Unis ont­-ils la maîtrise de l’agenda ? Sont­-ils capables de dire que le cœur du sujet, c’est la relation sino-­américaine ? Les « printemps arabes », en 2011, puis la première guerre en Ukraine, en 2014, avaient empêché Washington d’imposer sa priorité. La même difficulté se pose aujourd’hui avec cette seconde guerre d’Ukraine et, peut­-être, une nouvelle déflagration au Proche­Orient liée à l’influence iranienne – ce que je n’exclus pas.

 

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