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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Yazid Ben Hounet, Anthropologue, chargé de recherche au CNRS

29 mars 2022

«L’Algérie est le grand électeur dans les élections présidentielles françaises», titrait Amin Zaoui dans sa chronique au quotidien Liberté (30.12.2021). Et il n’a pas tort. D’une manière ou d’une autre, l’Algérie est convoquée, voire courtisée, à l’approche de cette échéance politique majeure.

On se souvient de la visite électorale de l’actuel président français Emmanuel Macron, en février 2017, et de sa fameuse réponse «la colonisation est un crime contre l’humanité» au micro de Khaled Drareni (15 février 2017, Echorouk). Mais peu se souviennent qu’il était accompagné, durant sa visite, de deux criminels notoires : Alexandre Benalla, son garde du corps, condamné, depuis, pour violences et poursuivi par la justice française pour corruption ; Ali Haddad, que le lectorat algérien connaît bien, actuellement en prison en Algérie, condamné pour corruption.

Peu savent qu’une fois devenu président, Emmanuel Macron a favorisé la poursuite de la colonisation au Sahara occidental, en autorisant l’installation d’une délégation de la Chambre française de commerce et d’industrie à Dakhla, dans la partie illégalement occupée par le Maroc (1er mars 2019), en permettant la mise en place, via l’Institut de recherche pour le développement (IRD), de partenariats scientifiques maroco-français couvrant le Sahara occidental, en ouvrant une antenne du parti présidentiel, LREM, à Dakhla également (8 avril 2021) et en soutenant le pillage des ressources naturelles au Sahara occidental (comme en témoignent les arrêtés de la Cour de justice de l’Union européenne du 29 septembre dernier ; la France apparaissant avec le Maroc dans la partie défenderesse).

La colonisation est-elle donc vraiment un crime contre l’humanité ou une entreprise capitaliste comme une autre, aux yeux d’Emmanuel Macron ?

Une fois élu à la magistrature suprême, et s’agissant de l’Algérie, plutôt que d’agir en conséquence (reconnaissance et excuses s’agissant du crime contre l’humanité qu’a constitué la colonisation, éventuellement réparations), il s’est aventuré dans une sorte de marchandisation des mémoires, en échange d’une «meilleure coopération avec l’Algérie» : à savoir une plus grande ouverture de l’Algérie aux entreprises françaises, en particulier celles du CAC 40.

Il faut vraiment avoir une mentalité de banquier (ou d’ex-banquier) pour penser que même le crime se monnaye. Face à l’intransigeance des autorités algériennes, il s’est laissé aller à quelques propos peu amènes (fin septembre 2021), attestant par là de son profond mépris pour l’Algérie, nation et État. On connaît la suite. À ma connaissance, rarement les relations entre la France et l’Algérie n’ont été aussi exécrables que lors de ces derniers mois.

L’élection présidentielle française approchant, voilà donc que l’Algérie et les Franco-Algériens de nouveau convoqués, courtisés, voire pris en otage par la propagande macroniste. Le site web en ligne TSA (Tout sur l’Algérie, entreprise localisée à Paris)(3) a, par exemple, ouvert ses colonnes au macroniste Karim Amellal, délégué interministériel à la Méditerranée. On y apprend, rien de moins, qu’«Emmanuel Macron aime l’Algérie et les Algériens» (TSA, 15 février 2022). L’opération séduction s’est poursuivie dans les pages du quotidien algérien L’Expression (16 février 2022).

À la question du journaliste sur les attaques contre l’Algérie lors de la campagne électorale, Karim Amellal répond ainsi : «D'abord, il faut bien noter que ce n'est pas nouveau et que l'Algérie – comme l'islam ou les musulmans d'ailleurs – est régulièrement instrumentalisée dans le débat politique français, en particulier par l'extrême droite, avec la complicité de certains médias qui en font leurs choux gras. Le surgissement de Monsieur Zemmour, compte tenu de son parcours, mais aussi de la violence de ses positions, accroît encore ce phénomène. L'Algérie est donc, plus que jamais, de ce côté-là du spectre politique, un gri-gri électoral.» On est abasourdi par l’hypocrisie et l’indécence de la réponse, une spécialité de la macronie. Peut-être faudrait-il rappeler à Karim Amellal et au lectorat algérien que c’est sous la présidence Macron qu’une loi islamophobe et d’inspiration néo-coloniale – la loi séparatiste – a été mise en place.

On précisera que le terme «islamophobie», contrairement à ce qu’avance la propagande médiatique, existe depuis plus d'un siècle. Il a été élaboré justement dans le contexte de l’Algérie coloniale et en raison du traitement discriminatoire que subissaient les populations musulmanes (Hajjat Mohammed, 2012 ; Ruscio, 2016).

C’est aussi un ministre d’Emmanuel Macron, Gérald Moussa Darmanin, qui a décidé de dissoudre le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), comme il a dissous récemment le collectif toulousain «Palestine vaincra». Ce sont également des ministres d’Emmanuel Macron – Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer (entres autres) – qui ont entrepris la traque à «l’islamo-gauchisme», nouvelle forme de maccarthysme. Disons-le donc franchement : c’est bien Emmanuel Macron et ses ministres qui ont fait de la question algérienne et de celle de l’Islam des gris-gris électoraux !

On n’oubliera pas également, pour notre part, le sort de notre compatriote Zineb Redouane (que j’évoquais dans des précédents textes), tuée le 2 décembre 2018 à Marseille, à l’âge de 80 ans. Les policiers à l’origine de l’homicide n’ont pas encore été condamnés, ni même identifiés, obligeant la fille de Zineb Redouane à porter plainte contre l’ancien ministre de l’Intérieur et actuel président du groupe LREM (parti présidentiel) à l’Assemblée nationale, Christophe Castaner. Viennent alors en mémoire les années 1970, et plus particulièrement l’année 1973, avec l’attentat du consulat algérien à Marseille, et les autres meurtres d’Algériens attribués au groupe d’extrême droite Charles-Martel. Beaucoup de ces meurtres sont, faut-il le rappeler, restés impunis.

À l’approche de l’élection présidentielle, la macronie et le parti médiatique français thésaurisent donc sur les gestes mémoriaux décidés unilatéralement par Emmanuel Macron. Les Algériens et l’opinion publique sont comme sommés d’acquiescer et de témoigner reconnaissance devant ces gestes de mansuétude du «monarque présidentiel» aux accents «jupitériens». Emmanuel Macron décide du tempo et les Algériens sont intimés de le suivre… comme au bon vieux temps des colonies. Même Xavier Driencourt, ancien ambassadeur en Algérie, y est allé de sa contribution, avec son ouvrage L’énigme algérienne, qu’il conviendrait de rebaptiser «L’évidence française».

Il est paru aux éditions de l’Observatoire (créées en décembre 2016), antre de la sphère politico-médiatique française, la maison d’édition du bloc bourgeois par excellence ! Plus qu’une ouverture vers l’Algérie, cet ouvrage relaie la propagande et les thèses macronistes, s’agissant de l’Algérie, à quelques semaines de l’élection présidentielle.

On n’est donc pas surpris de voir que l’auteur ne mentionne aucune recherche en arabe ou en tamazight – qui sont quand même les langues officielles en Algérie –, ni même aucun texte de chercheur algérien francophone (il n’en manque pas !), préférant la compagnie d’entrepreneurs ou d’écrivains francophones islamophobes (comme Boualem Sansal) et/ou publiant dans le magazine Le Point (comme Kamel Daoud et Adlène Meddi). Ce dernier magazine, outre d’être un peu obsédé par l’islam(6), est également une référence du bloc bourgeois français.

Même Adlène Meddi y a donné du sien, en nous expliquant pourquoi «vu d’Alger», «le pouvoir ‘’votera’’ Macron» (Le Point, 18/02/2022). Le Point nous avait fait le même coup en 2017 (16/02/217). Vue de Paris, l’Algérie semble donc bien un terrain conquis. Il semblerait, en effet, qu’une certaine France ait encore du mal à considérer l’Algérie autrement que française… ou du moins sous influence française.

À l’approche du premier tour de l’élection présidentielle française, il convient donc de rétablir un peu la balance et de vous parler d’un autre candidat susceptible d’être en face du président sortant. Il ne s’agit pas de Marine Le Pen. D’elle, il n’y a rien à dire, si ce n’est que du père, elle a hérité un parti politique et une obsession maladive pour l’Algérie et le drapeau algérien. Non, je veux parler de celui qui a une affection sincère pour la rive sud de la Méditerranée et pour les pays du Sud : Jean-Luc Mélenchon.

 Mélenchon, la constance du jardinier 

«L’harmonie des êtres humains est avec la nature», résume le projet philosophique et politique du programme «L’Avenir en commun», incarné par Jean-Luc Mélenchon, soutenu par la France insoumise et l’Union populaire, ce vaste mouvement initié il y a quelques mois pour soutenir ce programme de rupture.
Contrairement à Macron et à Le Pen, Jean-Luc Mélenchon n’est pas un héritier. Né à Tanger en 1951, son histoire familiale est celle de gens simples que les vicissitudes de l’Histoire ont amenés en Algérie, puis au Maroc, enfin en France. Ses racines espagnole, sicilienne, maghrébine ancrent le personnage dans cette aire méditerranéenne à laquelle il est profondément attaché. Son enfance en Normandie, puis dans le Jura le lie également au terroir français (Hexagone).

Sa maîtrise de l’espagnol le projette, plus tard, en Amérique du Sud, ce vaste terrain des luttes sociales, anti-impérialistes et internationalistes. Premier bachelier de sa famille, en 1969, Jean-Luc Mélenchon a, de loin, la carrière politique la plus riche de tous les candidats à l’élection présidentielle. Une vie faite aussi d’engagements et de quête de dignité, qui lui ont valu, entre autres, d’être décoré Grand officier de l’ordre national du mérite argentin.

En 2009, il quitte le Parti socialiste en dérive centriste et libérale pour fonder le Parti de gauche. Il crée le mouvement la France insoumise en 2016, quelques mois avant l’élection présidentielle de 2017, où il obtient près de 19,5% des voix exprimées. Patiemment, au plus proche des luttes militantes (démocratiques, sociales, écologiques, féministes, anti-racistes, etc.), à l’écoute des révolutions citoyennes, il élabore, avec d’autres, un programme de rupture avec le capitalisme financier : «L’Avenir en commun». C’est ce même programme, enrichi et développé depuis 2017, que Jean-Luc Mélenchon, la France insoumise et l’Union populaire proposent aux Français à l’occasion de la future élection présidentielle.

En septembre 2019, je publiais dans le quotidien Libération un texte intitulé «‘’Lawfare’’ : pourquoi il faut prendre Jean-Luc Mélenchon au sérieux». Les perquisitions de grande ampleur de la France insoumise (en octobre 2018) n’ont débouché, depuis, sur aucune mise en examen sérieuse, attestant de leur nature essentiellement politique. Les grands médias français s’en sont donnés pourtant à cœur joie lorsqu’il s’est agi de détruire l’image de Jean-Luc Mélenchon (rediffusant en boucle sa colère légitime) sans s’interroger sur le fond du problème : l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques, en somme le «lawfare».

Longtemps, le Mélenchon-bashing a été le sport préféré des grands médias français (et le reste encore). Comment donc ne pas admirer la combativité et la constance de Jean-Luc Mélenchon face à l’hydre médiatique français, détenu à près de 80-90% par dix milliardaires ?
Patiemment, à l’écoute des soubresauts de la France et du monde, comme le jardinier, avec constance et malgré la tempête et la grêle, entouré de camarades, il a bâti un nouveau mouvement de gauche, populaire, humaniste, écologiste, susceptible de gagner la prochaine élection présidentielle et de gouverner la France.

Chacun des élus qui l’accompagnent pourraient faire en soi l’objet d’un portrait. On y verrait, à chaque fois, beaucoup de cette France que l’Algérie aime vraiment, sincèrement. Il y a par exemple du René Vautier chez le député François Ruffin (et son co-réalisateur Gilles Perret). Le premier, sourire en coin, dénonçait dans ses films les ravages du colonialisme dans les pays du tiers-monde. Le second, avec autant d’humour, fustige les effets du capitalisme financier dans le quart-monde français. Il y a aussi beaucoup de Frantz Fanon chez la députée Danièle Obono ; et énormément de Gisèle Halimi chez la députée Clémentine Autain et plusieurs autres représentant.e.s de la France insoumise et de l’Union populaire.

S’agissant de l’Algérie, et de ses intérêts, force est de constater qu’une France non alignée, soucieuse du droit international et de renforcer le rôle de l’ONU, une France mettant la dimension humaine avant les intérêts financiers, une France non paternaliste et internationaliste est nettement préférable.

Des trois en lice, seul un président comme Jean-Luc Mélenchon serait susceptible d’avancer dans cette voie… et, rêvons un peu, de bâtir un partenariat d’exception entre la France et l’Algérie, et plus largement le Maghreb. Pour lui, en effet, et contrairement au président français Emmanuel Macron, «l’Algérie n’est pas seulement un marché, c’est un peuple et une nation» Enfin, des trois en lice, seul Jean-Luc Mélenchon a réclamé justice pour Zineb Redouane (et les autres victimes des violences du quinquennat Macron). Et cela compte pour celles et ceux qui mettent la dignité humaine au fondement des relations sociales et politiques !


Source : Le Soir d’Algérie

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