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Publié par Saoudi Abdelaziz

L’écrivaine, née en 1950, en Algérie, raconte « l’entrée fracassante » du conflit dans sa vie d’enfant, avec l’enlèvement en pleine nuit puis l’assassinat de son père, en février 1957

 

 

 

Tribune

par Maïssa Bey, écrivaine*

18 mars 2022

Je n’ai pas gardé d’images prégnantes des premières années de la guerre, ou si peu. Peut­-être les ai-­je effacées. Au plus précis de l’inventaire de mes souvenirs, je retrouve d’abord des sons, des mots, des cris, mais aussi les bruits que font toutes les guerres et dont l’écho vrille la mémoire bien longtemps après qu’ils se sont éteints.

Pour moi, la guerre, celle que nos parents, soucieux de préserver notre innocence, n’évoquaient jamais devant nous, la guerre d’Algérie, a commencé dans un cri. Un long cri strident qui semblait ne devoir jamais s’arrêter, une note, une seule, suspendue dans l’espace et dans le temps. Un temps qui vient se fracasser contre l’insouciance de l’enfance. Puis une vision, très brève, mais précise, si précise, celle du visage de ma mère défiguré par la douleur. Ses mains agrippant mes épaules et me secouant. Puis sa voix, méconnaissable, qui hurle ces mots : « Ils ont tué ton père ! » « Ils » étaient entrés dans ma vie. Eux. Les autres. Les « roumis » les appelle-t­-on.

Je crois que c’est à ce moment­-là très précisément que pour moi le monde s’est fracturé. Cette guerre, jusqu’alors invisible et silencieuse, et qui n’affectait en rien ma vie d’enfant, était brusquement devenue une réalité douloureuse dont je recherchais les traces dans le cours apparemment si paisible des jours.

« Une fille de fellaga »

Bien sûr, il y avait des militaires qui faisaient irruption la nuit dans des maisons, y saccageaient tout à la recherche de preuves compromettantes et emmenaient des maris, des pères et des frères qu’on ne revoyait plus jamais. Mais cela se passait à la faveur de l’obscurité et dans la discrétion.

Le jour, un soleil impassible redonnait au monde ses couleurs et son éclat. La vie suivait son cours. On se croisait et se saluait en emmenant les enfants à l’école, on se côtoyait dans les marchés et dans les magasins « au bon goût français », il n’y avait aucune restriction pour les jeux et les joutes guerrières des gamins dans les rues, et les bars faisaient le plein de buveurs d’anisette à l’heure de l’apéro et de la kémia, jusqu’à l’heure du couvre-­feu.

Au cœur du village, il n’y avait ni bombardements, ni rafales de mitraillette, ni aucune trace visible de sang. Les journaux distillaient des informations soigneusement contrôlées par l’armée, faisant état de l’arrestation de « rebelles » et d’« opérations de pacification » dans les djebels.

Pourtant la guerre avait bouleversé nos vies, mais la violence attachée à ce mot, qui n’a jamais été employé dans ces années­-là, était occultée. Subsistait seulement, et surtout, incrusté en moi depuis cette nuit-­là, un sentiment d’inconfort, d’insécurité qui m’a accompagnée bien plus loin que ces années de guerre.

Le père de Maïssa Bey, Yacoub Benameur, avec ses enfants, à Ténès

Nous avons dû quitter notre appartement – un logement de fonction à l’intérieur de l’école, attribué à mon père instituteur –, quitter notre village pour aller vivre ailleurs. Qui étaient-­ils, ces hommes qui avaient fait irruption chez nous une nuit de février 1957, avaient fouillé notre maison puis emmené mon père et l’avaient torturé avant de l’exécuter ? Des ennemis ? Des Français ? Mais alors, comment identifier l’ennemi quand mes meilleures amies à l’école s’appelaient Nicole, Brigitte, Malika et Annie ? Tant de questions auxquelles je voulais trouver des réponses.

C’est alors, et cela s’est fait presque à mon insu, que je suis devenue plus attentive, plus réceptive aux signes, même les plus infimes, à travers lesquels se manifestaient les différences et, plus encore, les discriminations. Plus silencieuse aussi. Il y eut d’abord cette institutrice qui, dans la classe où je venais d’être inscrite après notre déménagement en cours d’année scolaire à Alger, avait salué mon entrée par ces mots : « Ah ! Maintenant nous avons avec nous une fille de fellaga ! » De même, à la sortie de l’école, la mère de Françoise reprochant à sa fille, devant moi, de s’être classée deuxième, laissant la première place à une petite « moukère », un mot dont je ne connaissais pas encore la signification.

Des mots chuchotés par les adultes

Pourtant, ces questions­-là, je ne les posais pas aux adultes de mon entourage, visiblement anxieux, réunis tard dans la nuit autour du poste de TSF qui donnait des nouvelles du front, engagés eux aussi dans la lutte de libération. Mais cela, je ne le saurais que plus tard, bien plus tard.

Des mots nouveaux étaient entrés dans notre vocabulaire à la maison et dans la rue : « El guirra, el Khawa, en’nssara, el Djeich, el moudjahidine. » Des mots chuchotés par les adultes et que les enfants reprenaient dans leurs affrontements où les disputes étaient fréquentes parce qu’aucun d’entre eux ne voulait faire partie du camp des Français.

Puis, très vite, s’imposèrent à moi les bruits et les images de la guerre. Les opérations de reconnaissance des avions au-dessus des montagnes que nous pouvions voir du haut de la terrasse, les bombardements nocturnes des maquis et les traînées de feu, les tourbillons de fumée dans le ciel et l’odeur de bois brûlé que le vent rabattait sur le village, le bourdonnement assourdissant des hélicoptères le survolant à basse altitude, ces fameuses Alouette, dont nous saluions les occupants avec de grands gestes tout en proférant à leur adresse toutes sortes d’insultes et de malédictions. Mais tout cela restait lointain. Hors de portée de voix.

L’autre guerre, celle que j’ai vécue à Alger en direct, de jour comme de nuit, la guerre des quartiers et des rues, la guerre des assassins et des jusqu’au ­boutistes qui ont instauré la terreur et la politique de la terre brûlée, a commencé bien plus tard, un peu avant que les accords de paix ne soient signés, le 18 mars 1962.

Quand les soldats ont déposé leurs armes. Les images de cette guerre-­là, d’une violence insoutenable, ne se sont pas effacées. Sans doute parce que les mots porteurs de haine et de rejets multiples continuent de résonner.

Source : Le Monde.fr

*Maïssa Bey est écrivaine. Née en 1950 en Algérie, elle est l’autrice d’une œuvre récompensée par de nombreux prix, qui compte une douzaine de livres (Editions de l’Aube) parmi lesquels « Entendez-vous dans les montagnes » (2002), « Pierre sang papier ou cendre » (2008). Son dernier roman, « Nulle autre voix », a paru en 2018

 

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