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Publié par Saoudi Abdelaziz

Marc-Antoine Pérouse de Montclos est politiste et directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement

La succession d’échecs militaires et diplomatiques dans la région devrait conduire à un retrait des troupes françaises du Mali. Ce pourrait être, selon le politiste, l’occasion de relancer une relation avec le continent sur des bases plus saines

Par Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Le Monde, 17 février 2022

Rien ne va plus au Sahel. Entre deux coups d’Etat et attaques djihadistes, les jeux semblent faits, et l’Elysée pourrait bientôt annoncer son désengagement militaire du Mali, d’où l’ambassadeur de France vient d’être expulsé sans ménagement. A sa manière, le Sahel s’est ainsi imposé dans la campagne présidentielle en mettant en évidence toute l’impuissance de l’ancienne puissance coloniale en Afrique.

Au départ, pourtant, le président François Hollande avait vu dans la crise malienne un moyen d’affirmer le rôle de la France à l’international en y intervenant en janvier 2013. A l’époque, les soldats de l’opération « Serval » étaient, en effet, partis « sauver le monde » de la barbarie djihadiste et rassurer les partenaires européens qui s’inquiétaient de la pression migratoire contre les rivages de la Méditerranée. Pour une fois, le déploiement de l’armée française avait aussi l’assentiment des Etats africains, car il semblait rompre avec la logique des précédentes interventions visant à soutenir des régimes alliés et autoritaires, telle l’opération « Epervier », au Tchad, de 1986 à 2014.

Après un bref moment d’hésitation, le président, Emmanuel Macron, s’est vite résolu à poursuivre l’œuvre de son prédécesseur. L’opération « Barkhane », qui avait pris le relais de « Serval » en 2014, devait à son tour lui servir à conforter son statut de chef d’Etat à l’international.

De l’aveu même d’une note de son équipe de campagne datant de 2017, diffusée par Wikileaks et rapportée par le chercheur Florent Pouponneau [dans la revue Culture et Conflits n° 118, « Les Territoires du secret », L’Harmattan, 2021], l’idée était notamment d’utiliser l’engagement au Sahel pour développer les capacités de combat de l’armée française : « Une source de prestige par rapport à ses homologues occidentales. » Mais la dure réalité du terrain est bientôt venue contrecarrer les ambitions de l’ancienne puissance coloniale. Les échecs se sont multipliés, tant au niveau militaire que diplomatique et politique.

Dans la zone dite « des trois frontières » [entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger], d’abord, les soldats de l’opération « Barkhane » ne sont pas parvenus à endiguer l’extension des violences vers le sud, en direction de la Côte d’Ivoire, où les intérêts économiques de la France sont autrement plus importants. L’ancienne puissance coloniale, qui plus est, a beaucoup perdu en influence. Après s’être vantée d’avoir restauré une démocratie parlementaire au Mali en 2013, elle n’a pas réussi à empêcher des coups d’Etat à répétition... tout en étant toujours accusée par les Sahéliens de faire et défaire les gouvernements de la région.

La France n’est certes pas la seule sur la sellette. Concernant le nord du Mali, l’Algérie est régulièrement suspectée d’abriter des leaders djihadistes afin de se ménager une zone tampon et de s’approprier des gisements de pétrole... qui restent à découvrir. Dans les années 1980 et 1990, la Libye avait également été soupçonnée de soutenir les rébellions toubou et touareg du nord du Niger afin d’entraver les campagnes de prospection de compagnies pétrolière américaines, quitte à servir les intérêts de leurs concurrents français dans la zone.

Aujourd’hui, cependant, c’est l’ancienne puissance coloniale qui capitalise l’essentiel du ressentiment des Sahéliens. Il n’y a pas eu besoin des Russes pour cela. En effet, l’enlisement de l’opération « Barkhane » a énormément déçu. Beaucoup de Sahéliens croyaient qu’une armée puissante viendrait vite à bout des insurgés. Constatant qu’il n’en était rien, certains ont alors imaginé que les soldats de « Barkhane » défendaient un agenda caché et qu’ils voulaient délibérément prolonger les conflits afin de mettre la main sur des ressources insoupçonnées.

Tigre de papier

Au Sahel, la France a ainsi perdu la bataille de la communication dans les médias et sur les réseaux sociaux. Sur place, l’état réel de l’opinion de la majorité silencieuse reste, lui, plus difficile à appréhender. Mais l’enlisement de l’opération « Barkhane » a aussi entaché la réputation de l’ancienne puissance coloniale à l’international, bien au­-delà du Sahel. En dépit de ses efforts diplomatiques, la France n’a pas réussi à convaincre ses partenaires européens de s’engager plus massivement contre des groupes qui n’avaient jamais commis d’attentat outre­mer. L’idée d’utiliser le Sahel comme laboratoire d’expérimentation d’une future Europe de la défense n’a pas abouti non plus. La force dite « Takuba » n’a jamais été qu’un tigre de papier, intrinsèquement incapable de se substituer à l’armée française. Le Burkina Faso et le Niger ont vite annoncé qu’ils n’en voulaient pas, tandis que le Mali a récemment interdit le déploiement de son contingent danois.

Autre revers, la France a très largement donné le sentiment de subir les événements qui allaient accélérer un retrait présenté, il y a encore peu, comme un simple « allégement » de l’opération « Barkhane ». Au Mali, notamment, la situation n’est plus tenable. En effet, on voit mal comment les soldats de « Barkhane » peuvent continuer d’accompagner des militaires au service de putschistes qui sont eux­-mêmes l’objet de sanctions économiques de la part des pays de la région. La position de la France n’est, certes, pas comparable à la débâcle des Etats-Unis en Afghanistan. Au­-delà du cas malien, cependant, les revers de « Barkhane » signalent un désengagement plus général en Afrique. Tendance lourde depuis la période des indépendances, la diminution du nombre de Français résidant en Afrique le montre bien, car elle s’est accompagnée d’un allégement de la présence consulaire, militaire, culturelle, scientifique et technique de Paris au sud du Sahara. Pour les diplomates, par exemple, il est beaucoup plus valorisant de faire carrière en Amérique ou en Asie plutôt qu’en Afrique. Constat qui vaut d’ailleurs pour le secteur privé. Le déclin est indéniable. Reste à savoir si les mésaventures de l’opération « Barkhane » vont vraiment marquer la fin d’une époque. Un allégement du dispositif militaire au Sahel pourrait être l’occasion de relancer la relation avec l’Afrique sur des bases plus saines, plutôt que de simplement chercher à préserver des acquis. Encore faut­il qu’en France les candidats à la présidentielle aient envie de s’emparer du sujet autrement qu’à travers une rhétorique sécuritaire.

Source : Le Monde

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