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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Michel Pierre, mis à jour le 24 février 2022. Hérodote.net

Michel Pierre, agrégé d’Histoire et licencié d’histoire de l’art et archéologie, spécialiste d’histoire coloniale et d’histoire pénale. Attaché culturel à l’Ambassade de France à Alger entre 1988 et 1992, il revient en Algérie dix plus tard, de 2001 à 2005, comme conseiller culturel et de coopération. Auteur de Sahara, le grand récit (Belin, 2014), il publie aussi en septembre 2022 Une Histoire de l’Algérie des origines à nos jours, aux éditions Tallandier.

 

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l'Algérie « française » ne doute ni de son avenir, ni de son destin. Comme dans le conflit précédent, la mobilisation se passe sans incident notable. L'Écho d'Alger évoque les « Musulmans de l'Afrique du Nord groupés sous la tutelle bienveillante et amicale de la France », le gouverneur général Le Beau loue « l'esprit d'unité et de fraternité » des communautés partageant « un même amour de la patrie ».

Un conservatisme attardé

Après la défaite et le vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain, les Européens d'Algérie accueillent avec ferveur le régime de Vichy d'autant que le pays est préservé de toute occupation étrangère. La vie quotidienne reprend avec ses décisions importantes, telle celle du maire de Saint-Eugène à Alger qui précise en juillet 1940, par décret municipal, « qu’il est interdit de circuler en ville et de s’asseoir dans les établissements publics (cafés, dancings, etc.) en tenue de bain. Seuls seront tolérés les pyjamas et les robes de plage. » L’activité bouliste reprend avec vigueur ainsi que les entrainements de football, de boxe et de basket.

La population européenne rejoint les organisations de masse, de la Légion française des combattants aux chantiers de jeunesse et aux associations féminines. Dans ses Mémoires publiées en 1949 (Un seul but, la victoire) le général Giraud confirme que « la devise Travail, Famille, Patrie avait été admirablement accueillie en Algérie, en Tunisie et au Maroc, auprès des colons dont les ancêtres avaient travaillé dur pour acquérir leur situation, et qui, eux-mêmes, avaient besoin de l’appui de l’État pour conserver leur autorité sur les indigènes dont le travail était la base de leur prospérité. »

L'Église n'est pas de reste. Début mars 1942, Mgr Leynaud, évêque d'Alger, célèbre « le Chef que la divine Providence a envoyé à la France ». La majorité des Européens adhère aussi à l'abrogation du décret Crémieux le 7 octobre 1940 qui retire leur citoyenneté française aux Israélites. Ils approuvent de même celle de « retirer tous les Juifs des unités de l'Afrique du Nord » prise en février 1941 tout comme l'« aryanisation » des biens juifs par un texte du 2 juin 1941 qui ne les choquent nullement. L'exclusion des administrations de tout français israélite ne suscite pas plus d'opposition que celle du renvoi des enfants et adolescents juifs des établissements scolaires.

Pour avoir subi cette privation de citoyenneté, Jacques Derrida a souligné la « brutalité d’une décision unilatérale » prise « par le fait des seuls Français » en absence de toute occupation allemande, « aucun alibi aucune dénégation, aucune illusion possible : il était impossible de transférer sur un occupant étranger la responsabilité de cette exclusion. »

 

Signe d'un antisémitisme de profond ancrage, le débarquement de novembre 1942 et l'arrivée aux responsabilités à Alger du général Giraud en favori des Américains ne signifient nullement la fin des mesures discriminatoires. Pour le nouveau Commandant en chef civil et militaire, il n'est pas question de redonner aux Juifs algériens leurs droits de citoyens français, ils « ne doivent pas être considérés autrement que les Musulmans. Ce sont des indigènes pratiquant une religion différente de leurs voisins, pas autre chose. » Il faut attendre octobre 1943 et l'affirmation du pouvoir du général de Gaulle et du CNL pour voir enfin rétabli le décret Crémieux.

En cette même année 1943, se font aussi entendre de nouvelles revendications dans la population musulmane. C'est le moment d'une audience accrue du Manifeste du Peuple Algérie publié par Ferhat Abbas le 10 février et soutenu tant par les Oulémas que par le Parti du Peuple Algérien de Messali Hadj alors en résidence surveillé dans le Sud algérien.

Le texte est mesuré mais inaudible pour la majorité des Européens d'Algérie même s'il prône « une âme commune », aspire à « un gouvernement issu du peuple et agissant au profit du peuple » et se revendique des déclarations du président Roosevelt sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Le général Catroux, nommé Gouverneur général le 4 juin 1943, est un bon connaisseur de l'Algérie. Son père a été officier dans un régiment de tirailleurs algériens, sa mère est installée à Saïda et l'un de ses frères est président du syndicat des céréaliers en Oranie.

Il a été effaré de l'adhésion massive des Européens d'Algérie à Pétain qui, ainsi qu'il l'écrit en 1949 dans son livre Dans la bataille de Méditerranée, 1940-1944, leur « apportait l’ordre tel qu’ils le concevaient nécessaire, c’est à dire par la soumission des indigènes à l’autorité, par la sécurité de leurs biens et le maintien de leurs privilèges de minorité ». Quelque peu consterné, il évoque aussi « le conservatisme attardé » de « nos nationaux d'Algérie » qu'il voit réticents face aux décisions du général de Gaulle.

Moment fugace car les Européens renâclent comme le souligne le général Catroux notant qu'il leur manque « le sentiment des valeurs spirituelles, une conception moins matérialiste et égoïste des rapports entre les hommes et par suite du problème indigène. Il leur manque le ferment généreux une culture désintéressée et le goût des idées dont l'absence s'accentue avec les années qui passent. »

Source : Herodote.net

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