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Publié par Saoudi Abdelaziz

« Les places boursières ont-elles perdu la tête ? s’interroge ce matin François Vidal dans sa chronique du quotidien économique Les Echos. Alors que les vagues successives de l'épidémie déferlent sur la planète, les marchés actions, eux, ne se sont peut-être jamais aussi bien portés que ces deux dernières années. L'enchaînement de records enregistrés par les grands indices mondiaux en est la preuve éclatante. En 2021, le S & P 500 aura effacé soixante-dix fois sa marque la plus élevée à Wall Street ».

Contagion financière atlantiste ? Le chroniqueur ajoute : « Quant au CAC, il a enfin dépassé le sommet de septembre 2000 et finit l'année solidement installé au-dessus du seuil des 7.000 points ».

"Bien être général" oublié

« Les Etats-Unis sont devenus un pays de riches, par les riches et pour les riches ». C’est le titre la Tribune publiée aujourd'hui par l’économiste Jeffrey Sachs, dans le Monde. Il note d’emblée que « près d’un an après la courte victoire électorale de Joe Biden sur Donald Trump, les Etats-Unis sont toujours sur le fil du rasoir ». Selon lui «la crise la plus profonde « résulte de l’incapacité des institutions à « développer le bien-être général », comme le promet, dans son préambule, la Constitution des Etats-Unis ». L’économiste explique :

« Durant les quatre dernières décennies, la vie politique américaine est devenue un jeu fermé, qui favorise les super-riches et les groupes d’influence des grandes entreprises aux dépens de l’immense majorité des citoyens. Warren Buffett a parfaitement analysé l’essence de cette crise en 2006 dans The New York Times : « C’est la guerre de classe, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène la guerre, et nous en sommes les gagnants. »

Le principal champ de bataille est à Washington. Les troupes de choc sont les lobbyistes des grands groupes qui fourmillent au Congrès des Etats-Unis, dans les ministères du gouvernement fédéral et dans les agences de l’administration. Les munitions, ce sont les milliards de dollars dépensés chaque année dans le lobbying fédéral (3,5 milliards de dollars en 2020) et dans les contributions aux campagnes électorales (14,4 milliards de dollars pour les élections fédérales en 2020). Les propagandistes qui attisent la guerre de classe sont les médias concentrés entre quelques mains, notamment celles du multimilliardaire Rupert Murdoch. »

Jeffrey Sachs : De la guerre des classes en Amérique

Jeffrey Sachs est économiste, professeur à l’université Columbia (New York), directeur du centre pour le développement durable de Columbia et président du réseau des solutions pour le développement durable des Nations unies

 

Près d’un an après la courte victoire électorale de Joe Biden sur Donald Trump, les Etats­Unis sont toujours sur le fil du rasoir.

Il n’est pas facile de poser un diagnostic sur ce qui fait si profondément souffrir l’Amérique, en son cœur même. Doit­on y voir l’œuvre des incessantes guerres culturelles qui la divisent de part et d’autre de lignes de séparation raciales, religieuses et idéologiques ? Est­ce l’accroissement des inégalités, de fortune comme de pouvoir, parvenues à des niveaux sans précédent ? Est­ce le déclin de sa puissance mondiale face à l’essor de la Chine et aux désastres répétés des guerres dans lesquelles elle a choisi de s’engager ?

Tous ces facteurs jouent leur rôle dans la tumultueuse vie politique américaine.

Mais, de mon point de vue, la crise la plus profonde est politique : elle résulte de l’incapacité des institutions à « développer le bien­être général », comme le promet, dans son préambule, la Constitution des Etats­Unis. Durant les quatre dernières décennies, la vie politique américaine est devenue un jeu fermé, qui favorise les super­riches et les groupes d’influence des grandes entreprises aux dépens de l’immense majorité des citoyens. Warren Buffet a parfaitement analysé l’essence de cette crise en 2006 dans The New York Times : « C’est la guerre des classes, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène la guerre, et nous en sommes les gagnants. »

Le principal champ de bataille est à Washington. Les troupes de choc sont les lobbyistes des grands groupes qui fourmillent au Congrès des Etats­Unis, dans les ministères du gouvernement fédéral et dans les agences de l’administration.

Les munitions, ce sont les milliards dépensés chaque année dans le lobbying fédéral (3,5 milliards de dollars en 2020, soit 3,1 milliards d’euros) et dans les contributions aux campagnes électorales (14,4 milliards de dollars pour les élections fédérales en 2020). Les propagandistes qui attisent la guerre de classe sont les médias concentrés entre quelques mains, notamment celles du multimilliardaire Rupert Murdoch.

La guerre de classe contre les pauvres n’est pas nouvelle en Amérique, mais elle ne fut véritablement lancée qu’au début des années 1970 et elle a été menée avec une efficacité terrible au cours des quarante dernières années. Pendant environ trois décennies, de l’investiture du président Franklin Roosevelt, en 1933, au beau milieu de la Grande Dépression, jusqu’à la période Kennedy­Johnson, de 1961 à 1968, l’Amérique a suivi les mêmes voies de développement que l’Europe occidentale, devenant une démocratie sociale. Les inégalités de revenus se comblaient et de nouveaux groupes sociaux, notamment les Afro­Américains et les femmes, rejoignaient le flux principal de la vie économique et sociale.

Puis vint la revanche des riches.

En 1971, un avocat spécialiste du droit des sociétés, Lewis Powell, élabora une stratégie (Confidential Memorandum. Attack on American Free Enterprise System, 23 août 1971) pour renverser les progrès de la démocratie sociale – une réglementation environnementale plus stricte, le développement du droit du travail et l’équité de l’impôt.

Les grandes entreprises contre­-attaquaient. Le président Richard Nixon nomma Powell à la Cour suprême des Etats­Unis en 1971, qui prêta serment au début de l’année suivante, ce qui lui permit de mettre en œuvre ses projets. Sous les encouragements de Powell, la Cour suprême ouvrit à l’argent des entreprises les vannes de la vie politique. Dans l’arrêt Buckley v. Valeo (1976), la Cour déclara anticonstitutionnelles les limites fédérales imposées aux dépenses de campagnes des candidats et des groupes indépendants, les considérant comme des violations de la liberté d’expression. Dans l’arrêt First National Bank of Boston v. Belotti (1978), Powell rédigea l’opinion de la majorité [le jugement], déclarant que les dépenses des entreprises dans la défense d’une cause politique relevaient de la liberté d’expression et, par conséquent, ne sauraient être sujettes à des limites. La charge de la Cour contre la limitation du financement des campagnes électorales atteignit sa plus grande intensité avec l’arrêt Citizens United v. Federal Election Commission (2010), qui mettait fondamentalement fin à toutes les limites autrefois imposées aux dépenses des entreprises dans la vie politique.

Lorsque Ronald Reagan devint président, en 1981, il reprit l’assaut de la Cour suprême contre le bien­être général en diminuant les impôts des riches, en lançant une attaque contre les syndicats et en démantelant la protection de l’environnement. Cette trajectoire n’a toujours pas été inversée. En conséquence de quoi les Etats­Unis ont divergé de l’Europe pour tout ce qui concerne l’égalité économique, le bien­être et la protection de l’environnement.

Tandis que l’Europe, en général, suivait le chemin de la social­démocratie et du développement durable, les Etats­Unis empruntaient à grand train une voie balisée par la corruption politique, l’oligarchie, un fossé de plus en plus profond entre riches et pauvres, le mépris de l’environnement et le refus de limiter le changement climatique induit par l’homme.

Graves conséquences internationales

Quelques chiffres illustrent ces différences. Les Etats de l’Union européenne collectent des recettes qui représentent environ 45 % de leur PIB, tandis que les recettes du gouvernement des Etats­Unis n’atteignent qu’environ 31 % de leur PIB.

Les gouvernements européens ont donc les moyens de financer l’accès universel aux soins de santé, à l’enseignement supérieur, aux aides familiales et à la formation professionnelle, alors que les Etats-Unis n’offrent pas ces services. En 2019, l’espérance de vie était de 81,1 ans dans l’Union européenne et de 78,8 ans aux Etats­Unis (alors qu’elle y était plus haute qu’en Europe dans les années 1980).

En 2019, la part du centile des ménages les plus riches dans le revenu national était d’environ 11 % en Europe occidentale contre 18,8 % aux Etats­Unis, lesquels émettaient 16,1 tonnes de dioxyde de carbone par habitant, contre 8,3 tonnes dans l’Union européenne.

En somme, les Etats­Unis sont devenus un pays de riches, par les riches et pour les riches, refusant toute responsabilité politique pour les dommages climatiques qu’ils imposent au reste du monde.

Les clivages sociaux qui résultent de cette situation ont conduit à une épidémie de « morts de désespoir » (notamment par surdoses médicamenteuses et suicides), à une baisse de l’espérance de vie (avant même la pandémie due au Covid­19), à une hausse des cas de dépression, en particulier chez les jeunes. Sur le plan politique, ces profonds désordres mènent vers divers chemins – le plus inquiétant étant celui de Donald Trump, son faux populisme et son vrai culte de la personnalité. Servir les riches tout en distrayant l’attention des pauvres avec la xénophobie, les guerres culturelles et les coups de menton de l’homme fort est peut­être le plus vieux truc du manuel du démagogue, mais il fonctionne encore étonnamment bien.

Biden tente d’affronter cette situation, mais, jusqu’à présent, ses succès sont limités et fragiles.

Tous les élus républicains au Congrès, et un groupe aussi petit que puissant d’élus démocrates – les plus connus sont les sénateurs Joe Manchin de Virginie­Occidentale et Kyrsten Sinema de l’Arizona –, sont décidés à empêcher toute hausse des recettes fédérales, pourtant urgemment nécessaires à la création d’une société plus équitable et plus écologique. Ils bloquent aussi toute action d’envergure contre le changement climatique.

Alors que nous parvenons à la fin de la première année du mandat de Biden, les riches s’accrochent encore au pouvoir, et les obstacles sont partout, qui empêchent l’équité de l’impôt, l’augmentation des dépenses sociales, la protection du droit de vote, ou des mesures urgentes de sauvegarde de l’environnement.

Biden pourrait faire briller ses quelques modestes victoires, puis bâtir sur celles-­ci dans les années à venir. L’opinion le souhaite. Deux tiers des Américains sont favorables à une augmentation des impôts sur les riches et sur les sociétés. Mais il est aussi possible que les revers de Biden en 2021 aident les républicains à regagner l’une des chambres du Congrès, voire les deux, en 2022. Cela sonnerait le glas des réformes législatives au moins jusqu’en 2025, et pourrait même présager un retour de Trump au pouvoir lors des élections de 2024, à la faveur de troubles sociaux, de violences, de propagande médiatique et des restrictions du droit de vote dans les Etats dirigés par les républicains.

La crise américaine a de graves conséquences internationales. Les Etats­Unis ne peuvent pas lancer des réformes mondiales s’ils ne parviennent pas à se gouverner eux-­mêmes de façon cohérente. Ce qui unit aujourd’hui les Américains est peut­-être le sentiment exacerbé de menaces extérieures, et plus particulièrement en provenance de la Chine. Dans la confusion qui s’est emparée de l’Amérique, les responsables politiques des deux partis ont renforcé leur rhétorique anti-chinoise, comme si une nouvelle guerre froide pouvait atténuer des angoisses qui viennent de l’Amérique elle-­même. La seule chose que produira la belligérance bipartisane de Washington sera, hélas, encore plus de risques de conflits (à propos de Taïwan, par exemple), mais certainement pas la sécurité ou des solutions réelles aux problèmes urgents de la planète.

Les Etats-­Unis ne sont pas de retour, du moins pas encore. Ils sont toujours dans les affres d’un combat pour surmonter des décennies de corruption politique et d’incurie sociale. L’issue de ce combat est très incertaine, et les perspectives pour les années à venir sont semées de dangers, tant pour les Etats-­Unis que pour le reste du monde.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

Source : Le Monde.fr

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