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Publié par Saoudi Abdelaziz

Plus de 4.000 migrants sont morts ou ont disparu l'an dernier lors de leur traversée en mer vers l'Espagne, soit deux fois plus qu'en 2020, selon un bilan publié lundi par l'ONG Caminando Fronteras.

Natifs d'une localité de la wilaya de Jijel, ils sont six, dont trois sont toujours portés disparus, à avoir tenté la traversée de la Méditerranée pour rallier l’Espagne.

Émigrés hier, harraga aujourd’hui

TANEFDOUR (JIJEL) CONTINUE DE COMPTER LES MORTS EN MER PARMI SES ENFANTS

Reportage par Zouikri Amor, 3 janvier 2022

“À Tanefdour, il y a une tradition d'émigration. Rares sont les familles qui ne comptent pas un père, un fils ou un frère en Europe, en France surtout. La plupart de ces jeunes partis ces derniers jours ont des proches là-bas, ils ont tenté de les rejoindre”.

 

Mercredi 29 décembre. Il est 11h quand une foule de citoyens se rassemble devant le domicile mortuaire d’un jeune harrag, B. Haroune, à la cité des 66-Logements, à Tanefdour, une localité semi-urbaine située à plus de trois kilomètres au nord de la commune d’El-Milia, à une soixantaine de kilomètres à l’est du chef-lieu de la wilaya de Jijel. C’est le troisième décès en moins d’une semaine dans cette localité, qui ne cesse de compter ses morts et ses disparus en mer après le naufrage de leur embarcation sur les côtes oranaises, il y a une dizaine de jours.

Natifs de cette localité, ils sont six, dont trois sont toujours portés disparus, à avoir tenté la traversée de la Méditerranée pour rallier l’Espagne. Avec un autre groupe de harraga de plusieurs régions du pays, ils ont scellé leur sort dans un trajet fatal quand leur embarcation a chaviré en mer. La seule rescapée de cette mésaventure est une jeune Oranaise. Survivante de cette pénible épreuve, elle a mis en ligne une vidéo dans laquelle elle raconte le drame et le cauchemar dont elle a été témoin. 

C’est à partir de ce témoignage que les parents et les proches des harraga de Tanefdour se sont mis à déchiffrer le moindre mot prononcé pour tenter de connaître le sort de leurs proches. 

Vendredi 24 décembre, le premier harrag originaire de cette localité a été identifié, après que son corps a été rejeté par la mer à Oran. Il s’agit du jeune universitaire, D. Djamel, qui avait pris la mer trois jours plus tôt, avec ses compagnons d’infortune dans cette dramatique traversée. Il a toutefois été enterré à Alger, où ses parents sont installés.

Il a été suivi par un autre, B. Moad, dont le départ pour cette traversée a plongé dans l’incompréhension sa famille. “Son départ est une énigme”, s’étonne son oncle maternel. Et pour cause, ce jeune harrag, de 27 ans, père d’une fillette de 10 mois et dont l’épouse est sur le point d’accoucher, souffre d’un lourd handicap. “Il faisait des petits boulots de vendeur dans des magasins de vaisselle. Il était sans histoire”, confie, dans son chagrin, son oncle.

Son départ, qui a plongé dans le deuil sa famille, reste une énigme. “Comment a-t-on pu l'entraîner dans ce voyage incertain ? Il ne pouvait même pas accéder à l’embarcation”, se désole encore notre interlocuteur, affirmant que la famille du jeune défunt n’était nullement au courant de ses plans. Son plan a vraisemblablement été minutieusement préparé par un réseau, qui l’a entraîné dans cette traversée avec ses amis depuis Tanefdour jusqu’à Arzew, à un millier de kilomètres de là. 

Les circonstances du chavirement de leur embarcation ont été élucidées en partie par la vidéo mise en ligne, dans laquelle s’exprime la jeune Oranaise rescapée de cette traversée. Selon elle, ils étaient 17 à avoir pris place dans cette embarcation. “Je ne réalise pas que je suis en vie, je suis la seule rescapée avec une autre femme. Je suis sous le choc. Il n’y avait que de l'eau tout autour, j’ai vu ceux qui étaient avec moi prononcer la Chahada”, confie-t-elle dans son témoignage cauchemardesque. 

Je suis allé la voir à Bir El-Djir, à Oran, je lui ai montré les photos de mon fils, mais elle m’a dit qu’elle ne se souvient pas des visages en raison de l’obscurité”, raconte le père du troisième harrag, enterré mercredi dernier. Visiblement éprouvé par ce drame qui a emporté son fils aîné dans une improbable traversée, cet homme est sous le choc. Très sollicité par des proches, des voisins, mais aussi par des citoyens anonymes venus lui présenter leurs condoléances, il n’arrive pas à contenir sa douleur. “Si seulement je pouvais revenir en arrière, cela ne se produirait jamais”, ne cesse-t-il de répéter. Son fils ne reviendra plus... 

Le décompte des harraga disparus en mer risque de ne pas s’arrêter là. “Si rien ne peut y mettre fin, il y aura encore des morts et des jeunes qui partent de cette maudite localité”, lâche un homme, la cinquantaine, venu compatir à la douleur de la famille du jeune Haroune. “C’est le quatrième jeune perdu en un mois dans ces conditions”, poursuit-il. 

Il y a, en effet, un mois, un autre jeune natif de cette localité a péri en mer au large des côtes de Skikda, alors qu’il tentait une traversée avec d’autres harraga vers l’Italie. Des réseaux de passeurs semblent se mettre en place pour faciliter le départ de ces jeunes tentés par le “paradis” européen. 
Des nouvelles sont souvent relayées sur les harraga qui sont parvenus à gagner l’autre rive de la Méditerranée.

À telle enseigne que certains parlent d’un voyage rapide via essari’â (le rapide), capable d’atteindre l’Espagne en deux heures depuis les côtes oranaises. En dépit des risques encourus, des jeunes n’hésitent pas à mettre le paquet. Souvent avec la complicité de leurs parents, ils rassemblent la somme d’argent requise et partent, au péril de leur vie, dans un improbable trajet en mer. 

Une traversée décrétée “haram” par un imam. Celui-ci n’est autre qu’un prédicateur ayant officié à Tanefdour, habitant toujours cette localité et connaissant les familles des six harraga. “C’est illicite du point de vue religieux, c’est un suicide de se lancer en mer”, tonne-t-il, sûr de la fetwa qu’il émet. “Si seulement ces jeunes acceptaient le boulot qu’ils font au noir en Europe, ce serait mieux pour eux”, enchaîne-t-il. Il admet toutefois que ces jeunes ont besoin de travail, de loisirs, d’infrastructures de sport, de logement... pour ne pas être tentés par une telle aventure.

Cette fetwa dissuadera-t-elle d’autres à prendre le large pour tenter de gagner d’autres cieux ? La question reste posée tant que ce phonème est là, témoignant de la mal vie de ces jeunes qui fuient leur misère pour “l’eldorado” d’outre-mer.  Alors que le pays tente, par de multiples moyens, de contenir ce phénomène, la misère et la précarité ne sont souvent pas les seuls critères pour ces aventuriers. Leur départ est souvent motivé par l’envie de faire “comme les autres”, avec le désir d’avoir une vie meilleure en l’absence de débouchés pour leurs rêves. 

Autant dire que les mesures consistant à assigner en justice les harraga ne semblent pas les dissuader de s’aventurer en mer. 

Les harraga de Tanefdour n’étaient pas vraiment dans le besoin. S’ils manquaient sûrement de beaucoup de choses, ils n’avaient pas besoin de tenter une telle aventure. Ils avaient déjà ce qui peut les retenir, non seulement une famille , mais ils pouvaient se débrouiller pour vivre... L’argent qu’ils ont remis aux passeurs aurait pu les aider à lancer de petites activités”, entend-on à travers les commentaires échangés dans le sillage de ce drame. 

À Tanefdour, il y a une tradition d'émigration. Rares sont les familles qui ne comptent pas un père, un fils ou un frère en Europe, en France surtout. La plupart de ces jeunes partis ces derniers jours ont des proches là-bas, ils ont tenté de les rejoindre”, soutient, pour sa part, un habitant de cette localité. Il reconnaît toutefois que “c’est difficile pour ces jeunes d’affronter un avenir incertain”. “Il n’y a aucune activité pour les retenir, les modestes commerces ouverts grâce à l’argent des émigrés sont vides, l’activité est réduite à néant”, poursuit-il. 

Tanefdour est une localité peuplée de quelque 14 000 habitants. Elle est la plus importante agglomération de la commune d’El-Milia. Elle ne bénéficie toutefois pas d’égards. Manquant de tout, ses jeunes sont livrés à l’oisiveté. Outre le chômage qui les ronge, ils n’ont qu’un surplus de temps à “tuer” par tous les moyens, poussant certains à emprunter les chemins de la délinquance. Beaucoup de jeunes de ce village sont partis en Europe, qui reste leur destination privilégiée pour espérer changer le statut précaire de leur vie. Certains ont rallié le Vieux Continent par des voies légales, d’autres par les voies détournées de la harga. 

Témoin de cette précarité, le CW B39 traversant Tanefdour offre l’image désolante de cette jeunesse égarée. Des jeunes à la fleur de l’âge passent leur temps assis sous les oliviers, sur les bords de trottoirs couverts de poussière ou attablés dans des cafés, loin de faire le plein de clients. Les conditions de vie sont telles qu’il n’y a que cet horizon fermé pour ces jeunes oisifs.

Le comble est qu’il n’y a même pas un terrain de sport Matico pour les occuper. Les modestes boutiques, s’adonnant quasiment toutes à la même activité commerciale, peinent à trouver des clients dans un village néanmoins désenclavé après avoir souffert de l’impraticabilité de la route durant de longues années. Les habitants manquent aussi d’eau. Ils peinent à s’approvisionner hiver comme été, faute de réseau d’alimentation en eau potable, alors qu’ils ne sont qu’à un jet de pierre du barrage de Boussiaba qui arrose six communes... 

Source : Liberté

Photo DR

En 2021, plus de 4 000 migrants sont morts en tentant de rallier l'Espagne

Plus de 4.000 migrants sont morts ou ont disparu l'an dernier lors de leur traversée en mer vers l'Espagne, soit deux fois plus qu'en 2020, selon un bilan publié lundi par l'ONG Caminando Fronteras.

Cette ONG – qui dresse le bilan de ces drames migratoires grâce aux appels de migrants ou de leurs proches sur ses numéros d’urgence – a recensé 4.404 migrants morts ou disparus sur les routes migratoires vers l’Espagne en 2021, soit 12 par jour en moyenne, ce qui fait de cette année la plus meurtrière depuis au moins 2015, date à laquelle remontent les travaux de l’ONG. Les corps de la quasi totalité d’entre eux (94%) n’ont jamais été retrouvés et sont donc comptabilisés comme des disparus.

En 2020, Caminando Fronteras avait recensé 2.170 morts ou disparus. Le bilan de cette ONG pour 2021 est bien supérieur à celui de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) qui a recensé pour sa part au moins 955 morts ou disparus dans la traversée vers l’archipel des Canaries et 324 vers l’Espagne continentale et l’archipel des Baléares depuis le Maroc et l’Algérie. Mais cette agence onusienne estime aussi que 2021 a été une année extrêmement meurtrière, la plus meurtrière depuis 1997 selon ses données et celles de l’ONG espagnole APDHA.

 

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