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Publié par Saoudi Abdelaziz

De décembre 1960 au printemps 1963, « l’irruption du peuple dans l’espace public »

Extraits de la conclusion de l’ouvrage de Malika Rahal, Algérie 1962. Une histoire populaire (La Découverte 2022, 493p)

(...) 1962 comme événement n’est pas seulement l’aboutissement de la lutte pour l’indépendance qui précède, mais semble aussi avoir une dynamique propre, inattendue aux yeux des acteurs de l’époque. Le départ surprenant d’un si grand nombre de Français accroît en effet considérablement les possibles en ouvrant des espaces physiques (logements, fermes, terres) et des espaces sociaux (emplois, responsabilités) qui auraient été inaccessibles dans l’ordre colonial ancien. C’est l’une des dimensions essentielles de l’événement que cette organisation sociale si profondément bouleversée qu’elle déroute les sociologues pour les décennies à venir. Le renversement de l’ordre ancien, si profond qu’il acquiert parfois une dimension eschatologique, dépasse la seule souveraineté étatique pour bouleverser en profondeur la propriété privée et les structures de production, l’emploi et le logement, les lieux de vie et les façons d’habiter. En cela, il est Révolution.

(...)

Par ailleurs, 1962 correspond à l’une de ces phases identifiées par Émile Durkheim où la vie collective atteint « son maximum d’intensité et d’efficacité ». Cherchant, à partir de la société australienne, ce qui crée une société et maintient sa cohésion, le sociologue décrit des moments où « l’effervescence devient […] telle qu’elle entraîne des actes inouïs » et dégage une formidable énergie. Le sacré se loge alors au cœur de cette effervescence d’où naissent les croyances qui forgent la cohésion d’une société, ajoute-t-il.

Or, on l’a vu, tout concourt à l’impression d’effervescence en 1962, y compris la violence qui participe à la sonorité du moment, intercalant le bruit des bombes et bombardements entre ceux des exubérantes festivités collectives. L’effervescence est nourrie par le paroxysme d’émotions parfois contradictoires, mais simultanées : le deuil et la fête, la peur et la joie, l’espoir et la déception, la retenue et l’exubérance. Elle tient à la fluidité du temps, au rythme intraitable des événements qui contraste avec des phases d’attente. L’effervescence apparaît également dans les propos des témoins qui se souviennent d’une énergie hors du commun, d’une période sans sommeil durant laquelle chacun était capable de réaliser des miracles d’organisation.

L’effervescence est donc au cœur de l’événement et fournit l’une des clefs pour penser la question posée en introduction de ce travail sur les limites de 1962. Car l’effervescence ne commence pas en 1962, mais bien plutôt avec les manifestations de décembre 1960, pour se prolonger tout au long de l’année 1961 dans des formes qui ressemblent à celles que nous avons décrites pour janvier, février et mars 1962. Aux manifestations de décembre 1960 avait d’ailleurs répondu le référendum du 8 janvier 1961 par lequel la population française se prononçait en faveur de l’autodétermination en Algérie et qui constituait un début de la fin aux yeux de la population « européenne » d’Algérie. Ce double événement ouvre donc une dernière phase de la guerre, caractérisée par l’imminence de sa fin et l’irruption du peuple dans l’espace public. Or cette entrée en action du peuple en foule est l’une des conditions de toute révolution. Là encore, il ne s’agit pas seulement du prolongement de la guerre, mais d’un événement en soi, comme le démontre l’énergie dont sont chargés les corps, corps dansant, corps marchant, corps organisant : une énergie révolutionnaire.

Toutefois, l’analyse que fait Durkheim de la société australienne où l’effervescence est cyclique pose aussi la question de l’épuisement de l’effervescence et de son énergie extraordinaire. Qu’en est-il alors de la fin de 1962, de la fin de cette séquence ouverte en décembre 1960 ? L’une des façons de l’explorer est de mesurer la présence de la foule, qui se prolonge tout au long de l’année 1962 : elle est massive et débordante dans l’organisation des commémorations du premier 1er Novembre de l’indépendance. Mais on la retrouve encore, toujours débordante, lors des chantiers de reboisement de Larbatache en avril 1963.

Plus tard, les observateurs noteront que les grandes commémorations officielles deviennent moins enthousiastes, plus formelles et plus raides.

Peut-on alors mesurer l’énergie qui accompagne l’effervescence pour la sentir faiblir ? Quelques détails sont de ce point de vue autant d’indices. Ainsi, lorsqu’il examine l’autogestion agricole, utilisant notamment les archives de l’UGTA en Oranie, Gérard Duprat décrit la façon dont sont appliqués les décrets de nationalisation de mars 1963 dans la ferme de Sidi Ben Adda (anc. Trois-Marabouts, arrondissement du Aïn Témouchent, à 80 km au sud-est d’Oran) : « Le comité est en place à 19 heures, soit deux heures après la nationalisation, un samedi après-midi. Le changement d’attitude est frappant. Pour les trente ouvriers, on peut dire que l’indépendance commence ce jour de mars 1963, plutôt que le 1er juillet 1962. La modification est brusque, totale, on se met sur l’heure au travail sans attendre le lundi. » Partout, écrit-il encore, « les ouvriers se remettent au travail avec acharnement, dès le jour même de la constitution des comités ».

Plus tard en revanche, en novembre ou décembre 1963, les créations de comités de gestion donneront lieu à des démarrages plus hésitants et plus lents, comme si l’enthousiasme faiblissait.

Il semblerait donc y avoir encore un puissant enthousiasme au moins jusqu’au printemps 1963, enthousiasme qui se réduit par la suite.

(…)

Mars 1963 incarne toutefois plus clairement l’aporie de la Révolution, sa contradiction, c’est-à-dire le moment où elle instaure un ordre stable et des institutions qui entrent en contradiction avec son essence révolutionnaire. Il s’agit de sortir du temps de crise, de réduire l’indétermination et le sentiment d’un temps suspendu extraordinaire en reprenant le cours de la vie. Se joue alors la contradiction entre l’effervescence révolutionnaire et la mise en ordre institutionnelle qui est « sa paradoxale réussite », parce qu’elle réduit l’effervescence et referme des possibles en affirmant la prise en charge étatique de responsabilités dont s’étaient saisis les acteurs dans les mois précédents.

Selon les termes de l’historien James McDougall, cette réalisation de la Révolution, scellée par l’État, qui est sa réussite, referme ses potentialités non réalisées.

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