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Publié par Saoudi Abdelaziz

Extrait d’une tribune du philosophe Paul Guillibert, publiée le 25 octobre 2021 dans le Nouvel observateur.

Vider l’écologie politique du travail

25 ans après (le protocole de Kyoto), les résultats accomplis par les marchés carbone dans la lutte contre le changement climatique sont catastrophiques. Entre 1995 et 2020, de COP3 en COP24, les émissions de CO2 mondiales ont augmenté de plus de 60 %. Belle réussite. Mais que pouvait-on attendre d’accords passés sans les principaux concernés, les syndicats et les travailleur·se·s ? Latour n’a pas vu que la transition vers une économie bas carbone implique non seulement l’usage de nouvelles techniques mais surtout la transformation radicale des procès de travail, l’abandon des secteurs les plus polluants, la réduction massive de l’extraction et de la production mondiales.

Comment tout cela pourrait-il arriver sans celles et ceux qui produisent pour le profit des autres ?

Latour a donc contribué (parmi d’autres) à vider l’écologie politique contemporaine des relations de travail qui structurent la crise climatique. Il a participé à la création d’un champ académique, artistique et politique où la conflictualité inhérente aux rapports économiques n’existe tout simplement pas. La manière dont les gens vivent, en dépensant une certaine force de travail pour effectuer des tâches - payées ou non - afin d’assurer leur condition de subsistance, n’a plus aucune place. La disparition des classes, de l’économie, du travail et de la production dans la pensée contemporaine est une belle claque à l’histoire du mouvement ouvrier et à la vie quotidienne (…).

Dès les années 1980, au moment où certains syndicats américains (OCAW, par exemple – Oil, Chemical and Atomic Workers Association) commençaient à défendre des mesures de transition écologique pour assurer des conditions de vie décente aux employé·e·s des secteurs abandonnés de l’économie fossile, le capital américain a lancé le chantage du siècle : « jobs vs. Environment ».

Si vous défendez des mesures de réduction des émissions de CO2, vous allez perdre vos emplois. Ça refroidit.

En 1996, Brian Kohler, l’un des syndicalistes pour l’environnement, avait répondu que « le vrai choix, n’est pas entre le travail et l’environnement. Mais les deux ou rien ». Pas de travail sur une planète morte.

Il est temps d’abandonner les vieilles oppositions mal construites à « la critique rongeuse des souris ». La reproduction des conditions matérielles de l’existence humaine engage des vivants autres qu’humains. Si l’on veut s’en tenir à l’expression la plus économique possible, disons-le comme ça : on va avoir du mal à cultiver sans pollinisateur et sans oiseaux, et même à pêcher sans asticots (« les services écosystémiques » dans le langage de l’économie environnementale).

Les structures sociales n’existent qu’en relation avec des milieux sur lesquels elles prélèvent des ressources et au sein desquels elles rejettent des déchets.

Dans le marxisme, on a nommé cet échange le « métabolisme socio-écologique ». Dans ces écosystèmes, on croise souvent des êtres qui ont une capacité intrinsèque de mouvement et de repos, qu’on appelle des « vivants ». Porter attention à ces vivants n’est pas un gage d’anticapitalisme mais c’est une condition nécessaire à son dépassement. Une planète morte n’est pas seulement une perte en soi, l’appauvrissement généralisé des interactions écologiques dont on commence à peine à découvrir la richesse, c’est l’impossibilité de fonder les luttes du travail sur l’expérience d’une vie moins aliénée, une vie plus riche de relations complexes entre humains et avec les non-humains.

Comment écologiser les luttes sociales ?

 Notre problème stratégique est plutôt celui-là : comment politiser le mouvement climat pour l’amener à prendre en compte la centralité de l’exploitation du travail ? Comment « écologiser » les luttes sociales pour leur faire admettre l’urgence du réchauffement climatique ?

Toutes les formes de destruction du vivant sont liées à la division internationale du travail : les écosystèmes sont détruits par un extractivisme qui exploite une main-d’œuvre bon marché (des mineurs d’uranium au Niger) ; les gaz à effet de serre sont émis lors de la circulation de marchandises assurées par les travailleur·se·s de la logistique (pour et dans les entrepôts) ; la production industrielle émet du CO2 et des pollutions chimiques (Lubrizol) ; la consommation enfin, produit une quantité massive de déchets traitée partout sur la planète par des travailleur.se.s dans des conditions sanitaires et sociales déplorables.

Nulle part le capitalisme ne détruit la nature sans exploiter le travail.

Élaborer des stratégies communes impose une profonde réforme de l’agenda politique du mouvement climat et des luttes du travail. Du côté syndical, prendre au sérieux le réchauffement suppose par exemple de défendre l’abandon des secteurs les plus polluants de l’économie fossile. Mais à l’inverse, un mouvement climat conséquent devrait être à l’avant-garde des luttes pour l’extension de l’assurance-chômage et de la protection sociale (un « superfonds pour les travailleur·se·s » comme l’a défendu Tony Mazzochi à partir de 1993).

Si l’on veut une transition rapide, il faut le faire avec le soutien des principaux concernés et donc en défendant leur condition matérielle d’existence.

Bien sûr ce front est à construire, mais beaucoup s’y essaient déjà (Lire « Nous ne sommes pas seuls. Politique des soulèvements terrestres »). Tout l’été 2021 sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, par exemple, des rencontres se sont enchaînées pour penser des stratégies anticapitalistes de défense du vivant. Il y avait quelques penseur·se·s « latouriens ». Il aurait été intéressant qu’il y ait plus de philosophes marxistes.

Source : nouvelobs.com/idees

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