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Publié par Saoudi Abdelaziz

EDWARD SAID, le Palestinien qui a conquis le monde.

Par Ahmed Cheniki, 16 décembre 2021

Professeur d'université, journaliste et écrivain

J’écris ce texte tout en écoutant Marcel Khalife disant Mahmoud Darwish. On ne peut évoquer Darwish sans parler du poète et du musicien. Je ne sais pas comment j’ai pu rater ce jour de 1983 Edward Said, le grand poète palestinien et ami, Azzedine Menasra, l’auteur du beau poème, Jaffra, m’annonce comme si c’était anodin qu’il était là et qu’il venait de partir. Je l’engueule, bien entendu, mais lui, en souriant me lance : il y aura une autre fois. Il n’y a jamais eu d’autre fois.

Je venais juste de lire son ouvrage, L’orientalisme, sorti chez le Seuil, en 1980, deux ans après sa première édition en anglais, aux Etats Unis. Tout le monde découvrait le post-colonialisme dans un univers américain connaissant à partir des années 1960, l’émergence de mouvements anti-guerre du Vietnam, un autre type de musique, de théâtre, le Bread and Puppet et le Living, Joan Baez, Bob Dylan et aussi la révolution d’une littérature comparée trop statique, scolaire qui allait voir les minorités (études féminines, culturelles, ethniques, post-coloniales…) s’imposer dans un univers traditionnellement conformiste, cet ouvrage est traduit dans une quarantaine de langues.

Je ne sais pourquoi je trouvais des ressemblances entre Saïd et deux autres personnes, l’un Frantz Fanon et l’autre Djamal Amrani que j’ai toujours appréciées. Les trois appartiennent à des familles aisées déçues, après avoir été séduites par l’assimilation, changeant de position par la suite. Le père était un grand homme d’affaires palestinien, très riche, qui n’était pas du tout à l’écoute du combat des Palestiniens lui qui, un jour de 1948, allait être expulsé de son pays et ses affaires spoliées.

C’est la véritable blessure ombilicale et la coupure tragique du nom propre, c’est aussi le début d’une prise de conscience, lui qui, originaire d’une famille bourgeoise qui pensait qu’elle était épargnée par les secousses de l’injustice, allait vite déchanter.

Dans son autobiographie, A contre voie (2002), il se raconte ainsi : « Je suis né à Jérusalem et j'y ai passé la plupart de mes années d'écolier, ainsi qu'en Égypte, avant mais surtout après 1948, quand tous les membres de ma famille sont devenus des réfugiés. Néanmoins toute mon éducation primaire s'est faite dans des écoles coloniales réservées à l'élite, des écoles britanniques privées destinées par les Anglais à l'éducation d'une génération d'Arabes naturellement liés à la Grande-Bretagne. Le dernier établissement que j'ai fréquenté avant de quitter le Moyen-Orient pour me rendre aux États-Unis est le Victoria College du [Caire], une classe conçue pour éduquer ces Arabes et Levantins issus de la classe dirigeante qui allaient prendre le relais après le départ des Anglais. Mes contemporains et camarades de classe incluaient le roi Hussein de Jordanie, plusieurs garçons jordaniens, égyptiens, syriens et saoudiens qui devenaient ministres, Premiers ministres et grands hommes d'affaires, ainsi que des figures prestigieuses comme Michel Shalhoub, mon ainé de quelques années, chargé de discipline et persécuteur en chef, que vous avez tous vu au cinéma sous le nom d'Omar Sharif ».

Le Palestinien qui avait tout pour vivre bien, sauf il n’est jamais possible de vivre bien, sous la colonisation, habitant un quartier cossu dans la partie occidentale de Jérusalem annexée par l’occupant israélien, a vécu dans deux colonies anglaises, la Palestine et l’Egypte, avant de se retrouver en Amérique après l’expulsion de sa famille.

Vivre dans un pays qui n’est pas le sien, cela s’appelle l’exil. Il ne pouvait supporter cette Amérique qui voyait en un Palestinien un éternel « Oriental », tout « était politisé, presque démagogique », aimait-il dire. C’est vrai qu’il allait fréquenter des établissements scolaires et universitaires prestigieux (Princeton et Harvard), mais il ne pouvait oublier son mal-être, une sorte de spleen qu’il porte en lui comme une valise, pour reprendre cette image empruntée à son ami Mahmoud Darwish qui disait une chose très belle dans son recueil, « Comme des fleurs d’amandiers ou plus loin » me faisant penser à Saïd: « "Et l’identité ? je dis. Il répond : Autodéfense... L’identité est fille de la naissance. Mais elle est en fin de compte l’œuvre de celui qui la porte, non le legs d’un passé. ».

La poésie dit l’exil, Said ne peut s’en passer, l’ami de Samih el Qasim, Bsisou, Darwish, Emile Habibi et Azzedine Menasra. L’Amérique lui permet une certaine reconnaissance. Il enseigne depuis 1963 jusqu’à sa mort en 2003 la littérature comparée à l’université Columbia de New York, mais se sent, selon ses termes, toujours étranger, parce que la Palestine lui manquait beaucoup, c’est ce qu’il n’arrêtait pas de dire à tous ses amis, surtout Moustafa Barghouti, il avait créé avec son ami Moustafa l'Initiative nationale palestinienne (al-Mubadara al-Wataniyya al-Filistiniyya), afin de proposer une organisation mettant en œuvre une réforme globale dépassant à la fois créer une alternative réformiste globale à la fois à l'Organisation de libération de la Palestine et le Hamas, dix années après les accords d’Oslo (1993) qu’il avait qualifiés d’ « outil de la capitulation palestinienne, un Versailles palestinien ».

Edward Saïd n’y était pas de main morte dans un texte critique publié juste après la rencontre. Il entame ainsi son propos : « A présent que l’euphorie s’est un peu évaporée, nous pouvons réexaminer l’accord Israël-OLP avec tout le bon sens nécessaire. Il ressort de cet examen que l’accord est plus imparfait, et pour la plupart des Palestiniens, plus déséquilibré que ce que beaucoup supposaient au départ. Les vulgarités du défilé de mode de la cérémonie à la Maison-Blanche, le spectacle dégradant de Yasser Arafat remerciant tout le monde pour la privation de la plupart des droits de son peuple, et la stupide apparition de Bill Clinton en empereur romain du XXème siècle pilotant ses deux rois vassaux à travers les rituels de la réconciliation et de l’obéissance : tout cela n’a obnubilé que temporairement les proportions vraiment incroyables de la capitulation palestinienne. ».

Arafat encaissa mal le coup. Jamais, il n’a été aussi déstabilisé surtout que la salve venait de quelqu’un dont il disait beaucoup de bien. Le poète Azzedine Menasra, professeur à l’université jordanienne de Amman et ancien enseignant à Constantine et Tlemcen m’avait raconté sa rencontre avec Abou Amar qui n’arrêtait pas à répéter : « je ne comprends, je ne comprends pas ».

Saïd est un homme de principes, ferme qui sait que sa voix porte, Georges Habbache et Nayef Hawatmeh l’appréciaient beaucoup. L’OLP, c’était sa maison, il était membre du conseil national palestinien (CNP), lui qui sait que l’Amérique, ce n’est pas sa patrie, même s’il a transformé la littérature comparée et contribué à changer plus ou moins le discours sur les Palestiniens aux Etats Unis. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages qui traitent de la littérature comparée, de l’anthropologie et de la musique. Son engagement en faveur de la Palestine ne laissait pas indifférent le FBI qui n’arrêtait de surveiller ses faits et gestes. Il était suivi depuis 1971, certains documents le concernant sont déclassifiés, de nombreux autres, des centaines, ne le sont pas encore.

Ainsi, il n’était pas heureux, le regard perçant, le sourire parfois narquois, c’était un vrai combattant, d’une extrême intelligence, marquée par l’exil et le vol de sa patrie. Professeur dans l’une des plus grandes universités américaines, Princeton, il a aussi enseigné à Harvard et Hopkins il reste toujours le Palestinien gêneur dans l’imaginaire « occidental », cet homme qui vient foutre la pagaille en dénonçant le colonialisme et son bras séculaire l’orientalisme. Il cible les deux espaces fondateurs de cette pensée qui accompagne le colonialisme, Hamilton Gibb et Louis Massignon, creusant dans des centaines de textes allant soutenir sa thèse. Certes, le ton polémique n’est pas absent. Mais l’entreprise est complexe, marquée profondément par la chair et la dépossession. Rien ne pouvait arrêter les mots d’être enveloppés par une pointe d’histoire et de mémoire.

Edward Saïd a perdu sa maison et on vient lui parler de vérité, alors que la vérité, ce sont, eux, qui l’ont souillée en justifiant le colonialisme. Il cite pêle-mêle Sylvestre de Sacy, Renan et Marx qui ont justifié l’injustifiable, ciblant un « Orient » « sauvage » et « barbare », renforçant les cahiers rougis par le sang des innocents du colonialisme franco-britannique. Finalement, Joseph Conrad n’est qu’un révélateur. Ce sont ces gens-là mobilisant savoirs et disciplines « scientifiques » pour enterrer l’infrahumain qu’était le colonisé et pervertir les différends savoirs.

Saïd ne s’arrête pas en chemin, lui qui a toujours interrogé les savoirs, ne trouvant pas ce qui distinguerait le « savoir politique » et le « savoir pur », excluant cette idée farfelue de l’art pour l’art ou de la possibilité d’un savoir qui ne soit pas politique. Mais Saïd est clair, comme l’étaient Yves Lacoste, Noam Chomsky ou Anouar Abdelmalek qu’il admirait, il met au défi ses contempteurs en leur rappelant une vérité selon laquelle on peut éviter cette voie « politisée » « si nous nous rappelons qu’étudier l’expérience humaine a d’ordinaire des conséquences éthiques, pour ne pas dire politique dans le meilleur ou le pire sens du terme ».

Edward Saïd ne supporte pas le racisme ou quelque forme de discrimination. Il le dit à son ami, le musicologue israélien, Daniel Barenboïm, avec qui il a coécrit un livre, « Parallèles et paradoxes. Explorations musicales et politiques » : « Je me suis moi-même toujours opposé à toute politique ayant une coloration religieuse. J’ai fortement condamné la violence gratuite et suicidaire, et je l’ai fait non seulement en anglais mais aussi, dans le monde arabe, en arabe. Pourtant, j’ai le sentiment que l’hostilité et le malentendu envers l’Islam (un terme qui peut difficilement décrire, à lui seul, 1,3 milliard d’individus issus d’innombrables traditions, utilisant des centaines de langages différents et possédant un large éventail de cultures très diverses) ont englobé de vastes régions du globe, en particulier en Europe et aux Etats-Unis, réduisant toute une culture et une religion à de simples caricatures en vue d’entretenir un climat de profond bellicisme et d’inciter une vaste majorité d’Américains à apporter un soutien irréfléchi et inconditionnel à ce climat. ».

Comme dans L’Etranger de Camus ou des romans de ce qu’on a appelé les « écrivains voyageurs », Gide par exemple avaient aussi façonné, volontairement ou non, une image négative de l’Autre tout en apportant une certaine légitimation au fait colonial. Ce regard dénature la relation à l’Autre considéré comme inférieur et trop peu digne de confiance. C’est une lecture extraordinaire qu’il fait de Camus « un homme moral dans un monde immoral ». Noam Chomsky démonte les mécanismes du discours « occidental » en interrogeant les catégories lexicales déterminées par l’emploi de mots et de groupes de mots subissant inéluctablement de sérieux glissements sémantiques. Des mots comme « liberté » ou « les amis de la liberté et de la démocratie » perdent leur sens initial pour être marqués idéologiquement et être cantonnés dans l’univers de la stéréotypie.

Sur cette question du racisme et celle du terrorisme, Edward Saïd ses questionnements tentent d’approcher ces notions trop flasques dans une lettre à son ami japonais, prix Nobel de littérature 1994, Kenzaburo Oe. Il n’arrêtait pas de publier des livres et d’écrire dans des journaux, notamment, The Nation, the London Review of Books, Counter Punch, Al Ahram et al-Hayat. Il a assuré pendant de longues années la chronique musicale de The Nation où collabore aussi Noam Chomsky. Il aimait énormément la musique à tel point qu’il a créé avec son ami israélien Barenboïm, l'Orchestre Divan occidental-oriental. Il est, certes, provocateur, polémiste, dit-on, mais quel scientifique ne l’est pas. Il assume avec passion la défense de son peuple.

Il sait que ses idées sont toujours d’actualité. Il insistait sur le fait que des écrivains indigènes s’ingénient à reproduire le discours colonial. Je me souviens de certaines lectures, notamment Kamel Daoud ou Boualem Sansal, 2084, La fin du monde (Gallimard, 2015) qui va dans le sens de Michel Houellebecq (Houellebecq, Soumission, Paris, Flammarion, 2015). Ce sont deux romans de politique-fiction donnant à voir un monde dominé par les musulmans et l’Islam. Dans le texte de Houellebecq, un président, issu d’un parti musulman, La fraternité musulmane, est élu président de la république en 2022 alors que Sansal met en scène un empire musulman, l’Abistan en 2084, parodiant 1984 de George Orwell. Dans les deux romans, on reprend l’idée de la menace musulmane, à partir de clichés et de stéréotypes, montrant des « musulmans » obséquieux et hostiles à tout débat possible. Ce discours essentialiste est très présent dans le discours de Daoud qui considère que ce qu’il appelle le « monde arabo-musulman ». Ce Michel Houellebecq n’écrivait-il pas le plus simplement du monde que « Michel Houellebecq, islamophobe, anti-arabe et sioniste à la fois ? : « Chaque fois que j’apprenais qu’un terroriste palestinien, ou un enfant palestinien, ou une femme enceinte palestinienne, avait été abattu par balles dans la bande de Gaza, j’éprouvais un tressaillement d’enthousiasme à la pensée qu’il y avait un musulman en moins. ».

C’est aussi de l’indigénisme et de l’islamophobie que parle Edward Saïd qui, comme Césaire et Fanon considèrent que le colonialisme est un mal intégral et que le jour ne doit rien à la nuit, contrairement à un titre d’un ouvrage d’un romancier algérien, « Ce que le jour doit à la nuit ».

Après les derniers événements de Cologne où le romancier et journaliste algérien avait injustement accusé les réfugiés d’être les responsables de viols, Edward Said devient un territoire obligé. Depuis la parution du livre-phare (en pièce jointe) du professeur de littérature comparée, Edward Said, L’Orientalisme, réagissant aux discours trop marqués par les jeux de l’exclusion de Bernard Lewis, Huntington et Fukuyama, le monde de la pensée a entamé de sérieuses et nouvelles réflexions sur la question de l’altérité perçue autrement, c’est-à-dire passée au crible fin de la critique et de l’interrogation.

Ce livre est tout d’abord une critique d’un certain orientalisme qui crée l’Orient pour en faire un espace marqué par la barbarie et la sauvagerie. C’est d’ailleurs cette manière de faire et de voir qui a toujours caractérisé la littérature coloniale, mais également le discours de certains auteurs autochtones ou d’autres écrivains extrêmement controversés comme Albert Camus par exemple.

Saïd s’insurge contre ce discours réducteur et propose une redéfinition de l’appareillage conceptuel ciblant les anciennes colonies, proposant une critique des pratiques discursives coloniales et un sérieux questionnement des épistémès sur les espaces colonisés. C’est dans ce sens que ses livres font date, déconstruisant le regard de l’ « Occident » sur un « Orient » schématisé, stéréotypé , une création de l’imaginaire « occidental », produit d’une vision du « dehors », faisant de l’Autre, un bloc singulièrement pauvre, qui ne pourrait retrouver une certaine humanité que s’il acceptait de se fondre dans l’instance européenne. Il tente de détecter les traces du discours colonial marquant le discours de textes littéraires et artistiques d’auteurs colonisés ou européens d’avant et d’après l’indépendance.

Nourri des textes fondateurs de Frantz Fanon (Les damnés de la terre ; Peau noire, masques blancs), de Césaire (Cahier d’un retour au pays natal ; Discours sur le colonialisme) et d’Albert Memmi (Portrait du colonisateur) et de lieux d’illustration permettant de confirmer sa thèse, une certaine littérature anglo-saxonne et française, Edward Said propose une relecture du monde, démontant les mécanismes du fonctionnement du discours colonial traversant les contrées des pratiques sociales, politiques, littéraires et artistiques. Le postcolonialisme de Said est tout à fait différent de celui défendu par Homi Bhabha et Spivak qui apportent, certes, une autre manière de lire les réalités coloniales, notamment, à partir des expériences asiatiques et indiennes. Une lecture fondée sur les jeux de polarités, essentialiste et culturaliste pourrait neutraliser toute lecture sérieuse et altérer la réalité. Homi Bhabha qui compte sur une certaine stabilité et une conciliation semble évacuer les violentes pratiques du colonialisme qui trouvent une résistance armée des colonisés. Cette occultation de l’oppression coloniale évacue carrément la barbarie de la violence coloniale donne à lire uniquement les réalités symboliques du colonialisme, ignorant le combat des dominés.

Pour Edward Said, c’est différent, toute lecture devrait-être marquée par le mouvement et par la proximité avec le fait social et historique et évitant un regard anhistorique. Tout en prenant en charge certaines propositions, il serait utile de se rendre compte du fait que le discours postcolonialiste évacue souvent la dimension littéraire, les procédés d’écriture, les jeux de l’imaginaire pour se limiter à une lecture strictement anthropologique. Il faut ajouter à cela qu’on peut tomber dans les pièges du rejet de l’ « Occident » considéré comme un bloc, une totalité dépouillée de ses contradictions et de ses luttes, d’ailleurs non défini, ni délimité et du particularisme qui engendrerait une lecture essentialiste du monde, loin des jeux libérateurs et opératoires de l’Histoire.

Edward Saïd marche en se grattant la tête, Darwish rit aux éclats, Samih el Qasim danse comme un fou, Arafat cherche son keffieh et sourit…

Source : Facebook

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