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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par El Kadi Ihsane, 12 décembre 2021

Le président, investit il y a deux ans, ne pensait pas se retrouver à supplier les responsables dans l’administration à ne plus bloquer l’activité économique. Analyse d’un scénario de « désobéissance » névralgique.

 

Abdelmadjid Tebboune avait, entre deux effets de manche qui lui sont propres, les accents de sincérité d’un homme désarmé devant le phénomène qu’il affronte. C’était il y’a une semaine devant les cadres administratifs et opérationnels de l’économie et des acteurs du secteur privé.

Le mastodonte appareil de l’Etat ne lui obéit pas. L’orientation présidentielle est – au moins depuis la conférence nationale sur la relance pour une nouvelle économie du 18-19 aout 2020 – de « lever les obstacles devant les investisseurs ».

Prés de 16 mois plus tard, la tonalité du discours présidentiel est alarmiste. Tout demeure bloqué. Plus que les 5000 dossiers d’investissements engloutis chez l’ANDI, un indicateur résume à lui seul l’affaissement en cours : la croissance des crédits bancaires à l’économie s’est effondrée à moins de 5% depuis deux ans. Elle était de 26% en 2010. Les walis ne délivrent pas de terrains, les offices ne donnent pas d’agréments, les administrations n’autorisent pas, les banques ne financent pas, les grandes entreprises publiques ne contractent pas : le pays vit sur l’élan inertiel des années Bouteflika, les chantiers engagés et les réserves de change résiduelles.

Aucun gouvernement au monde ne peut résister à une telle grève rampante des vecteurs de l’action publique. Elle a les allures « d’un coup d’Etat rampant ». Au delà de son impact tétanisant sur la gestion Tebboune, elle exprime, en effet, plus profondément une perte complète d’orientation face au choc populaire du 22 février. L’administration a intuitivement décidée de protéger son pouvoir en cessant de l’exercer. En ne délivrant plus rien. Ou seulement sur injonction impérieuse documentée. Ce scénario pouvait s’expliquer en 2019- 2020 par la peur d’aller en prison dans le tourbillon des représailles contre la Issaba et ses relais. Il perdure bien au delà. Et devient complexe à expliquer.

Pas les bons signaux

Abdelmadjid Tebboune a montré ces dernières semaines tout son désarroi devant ce « coup d’Etat » sans bruit contre lequel il ne peut brandir ni l’article 87 bis du code pénal créé contre le mouvement populaire, ni mobilisé un surcroit d’agents de sécurité pour « vider » l’espace public. Il a invoqué Dieu et la morale, il a relancé le projet d’une inspection sous son autorité, il a chargé son directeur de cabinet de suivre l’exécution des décisions du conseil des ministre (rôle du 1er ministre), il a parlé d’une ligne téléphonique pour dénoncer la corruption de l’administration, et a invité les investisseurs maltraités par l’administration dans les wilayas à saisir le médiateur de la république.

Cela renseigne de l’ampleur de la désorientation. Le président de la république a illustré avec détails cette « conspiration » tranquille de la bureaucratie dans le cas de la production d’oxygène et cette autorisation bloquée par la wilaya d’Oran (pour la plus grande unité du pays), puis accordée provisoirement pour seulement six mois. Il manque un maillon essentiel à son plaidoyer.

A-t-il lui même agit concrètement pour libérer les initiatives et l’activité ? Abdelmadjid Tebboune a laissé partir Abdelaziz Djerad, son premier ministre, sans qu’il ne réunisse jamais en 18 mois, la moindre réunion du CPE en charge des participations de l’Etat, et sans qu’il ne débloque le moindre dossier en souffrance à l’ANDI. Le cahier des charges de l’automobile est toujours en suspens au bout d’un feuilleton de deux années. Et celui de l’appel d’offres pour la production d’électricité solaire n’est toujours pas publié.

Le projet de nouveau code des investissements maintient le verrou de l’ANDI (renommée), alors que sa suppression était attendue par le « Doing Business » comme le premier signe d’une dé-bureaucratisation de l’investissement. Les signaux d’en haut pour insuffler un choc de dé-bureaucratisation ne sont jamais venus.

Un modèle corruptif non encore remplacé

Les abus de pouvoir, les recels de prérogatives sont devenus un modèle économique pour une partie de l’administration durant les années Bouteflika. A chaque étage de l’édifice bureaucratique. Cela a conduit à la révolution populaire anti-autoritaire du 22 février. Quelque chose s’est rompue depuis. Une cohérence a été perdue et une autre n’est pas venue la supplanter.

Avant le 22 février, tout l’édifice savait que le sommet détournait de l’argent public via des marchés indument attribués. Tout le monde savait que la surfacturation des importations permettait de placer des capitaux à l’étranger. Autour de Saïd Bouteflika d’une part, et d’une frange de hauts officiers de l’ANP, le système se tenait solidairement. Les autres étages de l’édifice administratif pouvaient recopier à leur échelle le modèle. L’investissement et l’activité n’étaient pas totalement bloqués. Les ministres, les walis, les directeurs centraux, les PDG de banque publiques, ou d’offices et organismes publics, tous ceux qui avaient une parcelle de pouvoir pouvaient, pour ceux dont l’obligation morale était insuffisamment développée face aux tentations, la négocier sur le marché des « facilitations ».

Ce qui est supposé être un rôle « ordinaire » de l’administration est devenu « un ticket d’entrée » à acheter pour générer de l’activité, créer de l’emploi, et distribuer des revenus via les investisseurs. Ce modèle retarde le développement économique ( voir par exemple le retard algérien dans le numérique). Mais il maintient l’illusion que les choses avancent. C’est ce que les années Bouteflika ont réussit à construire avant d’être rattrapé par leurs propres turpitudes.

Pas de garanties politiques

Sous Abdelmadjid Tebboune, la lecture des étages d’en dessous s’est brouillée. Rien de décisif n’est délivré par l’appareil administratif. Ce n’est bien sur pas le vœu présidentiel. Il est même le premier à se sentir piéger par cette « grève » aux allures de « coup d’Etat ». Mais que se passe t’il alors ? Au temps de Chakib Khelil, Abdeslam Bouchouareb, ou Amar Saidani pour la branche protégée par le défunt chef d Etat major l’écho-système était lisible. Le ministre prélevait sur les tranches supérieures du business (contrat énergétiques, concessions automobiles, etc.) et les échelons inférieurs organisaient le partage sur les autres tranches négociables.

Tout le monde se savait protéger dans un accord tacite global. La garantie était politique. Le pacte entre la présidence et l’Etat Major laissait à l’administration sa part sur le marché du « négoce » des pouvoirs régulateur avec l’environnement des acteurs. Aujourd’hui le risque d’aller en prison en délivrant une autorisation, un agrément ou un crédit, est le seul qui soit resté lisible. Trois ministres de l’industrie, dont le tonitruant Ferhat Ait Ali, n’ont pas osé boucler le dossier de la restauration de l’approvisionnement du pays en matériel roulant.

Le système ne s’est pas organisé autour d’une nouvelle rationalité. Abdelmadjid Tebboune et Said Chengriha n’apportent pas les mêmes garanties politiques que Abdelaziz Bouteflika et Ahmed Gaïd Salah. Leur discours anti-corruption est plus audible que les appels à laisser les investisseurs travailler. D’ailleurs leurs actes aussi. Mohamed Loukal, ancien gouverneur de la banque d’Algerie et ancien ministre des finances sous Tebboune de janvier à juin 2020, a été jeté en prison le 26 septembre dernier pour des actes de gestion lorsqu’il était à la tête de la BEA, avant 2017. Les autres responsables observent.

Le risque est toujours là. L’option la plus sécurisante pour la haute administration continue deux ans après le lancement de « l’Algérie nouvelle », de mettre le système de régulation en mode hibernation : pas d’autorisation, pas d’agrément, pas d’appel d’offres, pas de contrats, pas de crédits, pas de main levée, etc..

 Les clés de la relance ailleurs  

Face à cette « désobéissance » de l’appareil de l’administration Abdelmadjid Tebboune n’a pas les clés pour relancer la machine économique en levant les obstacles bureaucratiques. Dans son ADN, réduire « les pouvoirs de l’administration » est un code étranger. C’est pourtant d’un choc de de-bureaucratisation que viendrait le salut. Il est une option stratégique portée par une légitimité politique. Les Algériens ont réclamé pacifiquement un Etat civil et non un Etat militaire durant suffisamment longtemps pour que tout le monde comprenne qu’il devra céder des parts de pouvoir pour remettre le contrôle citoyen au cœur de la vie institutionnelle.

La haute bureaucratie la compris aussi. Son « coup d’Etat » rampant est un acte défensif compréhensible. Elle ne veut rien céder aujourd’hui qui lui sera bien sur enlevé demain. Elle le fait d’autant plus allégrement qu’elle estime avoir été – parfois à juste titre – sacrifiée dans la campagne de représailles contre la Issaba. De nombreux directeurs d’entreprises publiques et dans les organismes publics dans différents secteurs ont signé des décisions ou des contrats avalisés par le gouvernement, et ont été lâchés, lorsqu’il a fallu jeter en pâture à l’opinion des détenus des « affaires » à défaut de l’ouverture et du changement politique revendiqués. Il existe depuis peu, de timides tentatives de débroussailler le maquis bureaucratique – exemple dans l’administration des domaines – pour rendre plus fluide la création de richesses économiques. Elles agiront à la marge.

En 2022, les besoins d’une vraie relance économique seront plus pressants face à la montée du chômage et de l’inflation. L’administration continuera t’elle à jouer contre son état ? Heureusement que le médiateur de la république est là.

Source : Radio M

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M
Un article magistral décrivant dans ses profondeurs la catastrophe dans laquelle le système Bouteflika a plongé l'Algérie.
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