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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Un référendum aura bien lieu le 12 décembre 2021 en Nouvelle-Calédonie

Par Julien Sartre, 22 novembre 2021. Lundi Matin

« Il avait été si peu question des Canaques que je pouvais croire qu’ils n’existaient pas ou qu’ils n’existaient plus. » Le lieutenant Rivière, dans son journal, quelques semaines avant « l’Insurrection » de 1878, in Les Océaniens, Nicholas Thomas, Toulouse, Anacharsis, 2020.

« La guerre coloniale la plus sanglante du Pacifique en dehors d’une longue série d’affrontements en Nouvelle-Zélande. »
Les Océaniens, Nicholas Thomas, Toulouse, Anacharsis, 2020.

Un lieu commun du pouvoir et de ceux qui estiment « en connaître » sur la Nouvelle-Calédonie est de reprocher à leurs interlocuteurs, ceux qui alertent sur le risque d’un mouvement d’humeur du peuple Kanak, de « réfléchir dans le cadre, avec des schémas de pensées, datant des années 80 ».

Mais à quelles années 80 exactement ces personnes si éclairées font-elles référence ? À quel siècle ? Voilà 150 ans que les représentants de la France en Nouvelle-Calédonie estiment que le sujet des velléités d’indépendance, de souveraineté et de possession de la terre du peuple autochtone dans cet archipel mélanésien, est « réglé ».

Systématiquement, à chaque éruption de colère dudit peuple colonisé, quel que soit le siècle envisagé, quelle que soit la période, la surprise est totale. C’est que, comme le souligne Nicholas Thomas dans la somme Les Océaniens, parue en 2020 aux éditions Anacharsis, « en dépit de violences sporadiques autour des avant-postes européens, [à partir de 1850] Nouméa devint l’enclave d’une société coloniale introvertie, rythmée par une routine de bals et de concerts, où l’on s’efforçait de suivre la mode parisienne autant que la distance le permettait. On pensait peu aux Kanak et à ce qu’ils pourraient devenir. (…) C’était, d’une certaine façon, un non-sens : les Kanak étaient présents dans toutes les sphères de l’économie coloniale. Par ailleurs, surtout dans les milieux urbains protégés, cette insouciance participait d’une réelle myopie, d’une incapacité à reconnaître les habitants de la colonie et à admettre les tensions que cette présence engendrait inexorablement. »

Cette fois encore, cette année encore, le problème est censé être « réglé », ou en passe de l’être enfin « définitivement ». L’évènement Covid a laissé un répit au moment opportun afin que les bars et les restaurants rouvrent sur la Baie des Citrons et l’Anse Vata, les deux plages des « Quartiers Sud » de Nouméa. La routine des bals et des concerts, mais aussi des beuveries rituelles du vendredi et du samedi soir, a pu reprendre. L’insouciance et la myopie règnent à nouveau en maîtres. Tout juste, sur place, flotte-t-il un parfum de calme et d’apathie paradoxales.

La fin de l’Accord de Nouméa – signé en 1998, dix ans après la fin des « Évènements » et de la quasi-guerre civile qui secouait l’archipel – approche. C’est ce texte qui précise les modalités du processus de décolonisation supervisé par l’Onu.

« Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? »  : sur place, les citoyens concernés commencent à connaître la question. Pour la troisième fois depuis 2018, les électeurs du corps électoral spécial devront y répondre par Oui ou par Non. Ce sera le 12 décembre prochain. La dernière consultation sur l’avenir institutionnel de cet archipel mélanésien dans l’océan Pacifique sud aura donc bien lieu, malgré les crise sanitaire, économique et politique, qui sévissent sur place - ainsi que l’a confirmé le haut-commissaire de la république (l’équivalent du préfet dans cette collectivité autonome), Patrice Faure, le 12 novembre dernier.

Contrairement aux précédents scrutins (2018 et 2020 : 43 puis 47% pour le Oui et 57 et 53% en faveur du Non), à moins d’un mois de l’échéance, aucune effervescence n’est perceptible dans les rues de Nouméa. Aucun drapeau Kanaky ou Bleu-blanc-rouge ne flotte à l’arrière des picks-up ou sur les bords des routes. Loin des joyeuses déclarations de positionnement et de ferveur pour un camp ou pour un autre, c’est dans une ère craintive de confusion et de paradoxes en apparence insolubles que la Nouvelle-Calédonie et ses 270 000 habitants ont pénétré.

Dès le mois d’avril dernier, comme ils en avaient la possibilité grâce à l’Accord de Nouméa, les indépendantistes élus à l’Assemblée locale ont demandé à l’État l’organisation d’un dernier référendum. « Nous nous sommes fiés à la parole d’Édouard Philippe (ancien premier ministre français, en charge du dossier calédonien au gouvernement français jusqu’en juillet 2020), qui nous a assuré à Paris qu’il n’y aurait pas de référendum entre septembre 2021 et août 2022, se souvient Johanito Wamytan, responsable politique au Congrès de Nouvelle-Calédonie pour le Front de libération nationale Kanak socialiste (FLNKS). Nous ne nous sommes pas défilé, nous étions dans une dynamique de victoire, nous sommes passés de 43 à 47%. Nous avions de la marge. »

L’idée et la promesse avancées par Edouard Philippe étaient d’éviter que les enjeux de la décolonisation de l’archipel ne s’entrechoquent avec les thématiques françaises électorales et la campagne présidentielle de mai 2022.

Las, cette parole n’a pas été tenue. Le gouvernement français, par la voix du nouveau ministre en charge de ce dossier, celui des Outre-mer, Sébastien Lecornu, a annoncé en juin 2021 que le troisième et dernier référendum aurait bien lieu en 2021 « même si la date ne fait pas consensus », concédait-il à l’époque. N’écrivait-il pas sur Twitter le 14 novembre 2021 que «  c’est sous ce quinquennat qu’il nous revient d’appliquer la fin de cet accord, signé en 1998, et d’imaginer le jour d’après » ? « Sous ce quinquennat », celui d’Emmanuel Macron, le président qui était à Ouvéa « trente ans après », en mai 2018.

La transparence est totale sur ce point au moins : l’objectif affiché par la tête de l’exécutif français est de solder l’Accord de Nouméa et le processus de décolonisation en une seule mandature.

Entre l’annonce de la tenue du référendum et le mois de septembre 21, l’évènement Covid a encore détérioré une situation politique déjà bien mal en point. « Aujourd’hui, les conditions sont loin d’être réunies pour aborder sereinement la troisième consultation, écrivaient encore mardi 16 novembre 2021 dans un communiqué commun toutes les composantes du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS, indépendantiste). En effet, la situation sanitaire n’est pas stabilisée et le risque de seconde vague est encore bien présent et tangible. Aujourd’hui, la majeure partie des personnes décédées de la Covid sont des Océaniens dont la plus grande partie des Kanak. »

Les Kanak, l’un des deux peuples autochtones sous administration française - au regard des critères de l’Onu, avec les peuples premiers d’Amazonie, en Guyane - a été touché en plein cœur par l’évènement Covid, ses conséquences sur le plan des libertés publiques, ses morts aussi. Le Sénat coutumier, une institution qui tente avec la bienveillance de la France de faire le lien entre « la politique » et la coutume – cet ensemble de règles et d’interdits qui permettent la vie traditionnelle du peuple autochtone – a décrété « un an de deuil national ».

Au plus fort de la crise, certaines personnes ont été enterrées en moins d’une journée, en présence de moins d’une dizaine de proches.

Un véritable traumatisme : pour en prendre la mesure il faut relire la parole du leader indépendantiste assassiné en 1989, Jean-Marie Tjibaou.

Dans un discours retranscrit dans le livre « Présence Kanak », alors qu’il s’adressait depuis la France à un public de Français, il disait :

« Chez vous, le code du travail donne un jour de congé pour les enterrements. Un jour, cela veut dire que vous avez droit à cette journée... mais demain vous êtes au boulot. Dans notre système, le jour de la mort, on va faire la coutume, on va à l’enterrement, on sort, le chef de coutume va dire : “Bon, on va se rassembler demain.” Et là, on va rassembler pour faire ensemble l’affaire du deuil, mettre ensemble les cadeaux, donner aux oncles maternels, parce que je vous ai dit que quand l’enfant naît, on donne la coutume à la mère. Et quand cette personne-là va mourir on va rendre la « dépouille » ; ça appartient aux oncles maternels, on va la leur rendre. Il faut faire des cérémonies pour cela. Et on passe du temps. Quelquefois beaucoup de temps. »

Même si les partisans du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France ne l’ont pas compris, il faut « du temps » au peuple premier. Même s’ils ont accusé les Kanak de se servir de « l’excuse » du deuil pour justifier qu’ils avaient « peur de perdre le référendum », les Kanak et le FLNKS ont parlé d’une voix unie. En bloc, les indépendantistes « appellent les Calédoniens à ne pas participer à cette consultation. »

Cet appel à la non-participation – et non pas au boycott actif comme cela a déjà été le cas dans le passé et le prélude à de terribles violences pré ou post-électorales – est apprécié de façon très diverse dans la population et au sein de la classe politique calédonienne et française.

Les partisans du Non, favorables au maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France, se sont pour leur part réjouis du maintien à tout crin de l’organisation de ce scrutin au 12 décembre 2021.
 

« Le chef de l’Etat en respectant sa parole et en ne cédant pas aux menaces des indépendantistes nous a démontré qu’il tenait à la Calédonie et qu’il l’aimait, a réagi publiquement la cheffe de file des Loyalistes (non-indépendantistes, droite), Sonia Backès. Le 12 décembre nous irons voter Non à l’indépendance, en sécurité, pour ouvrir enfin une nouvelle page de la Nouvelle-Calédonie. »

Pour le gouvernement français et le ministre des Outre-mer Sébastien Lecornu, le deuil du peuple autochtone, leur opinion sur le fait que mener campagne alors que les rassemblements de plus de trente personnes sont interdits ne constituent pas même un sujet.

« La non-participation est un droit en démocratie, a tranché Sébastien Lecornu le 14 novembre 2021, sur le plateau d’Europe 1. Cela n’altérera pas la sincérité du scrutin. » Avait-il conscience que ce faisant il citait mot pour mot et reprenait même les expressions faciales de Bernard Pons, ministre des Outre-mer de Jacques Chirac, lors d’un scrutin boycotté en 1987 ? L’a-t-il fait exprès  ?

Lors d’un « Comité stratégique indépendantiste de non participation », une structure fondée pour l’occasion, les responsables politiques Kanak indépendantistes ont déploré que le Premier ministre Jean Castex a déclaré à Paris le 22 octobre 21 son « souhait fort que le choix des Calédoniens soit celui de la France ».

Pour les Kanak, c’est la preuve que l’État est « sorti de sa neutralité ».

Jeudi 18 novembre, Alosio Sako, président du Rassemblement démocratique océanien (RDO), figure du mouvement indépendantiste et membre de ce Comité stratégique, a assuré que « le 13 décembre, le FLNKS viendra à la table des discussions mais pour parler d’indépendance et pas d’autre chose ».

La sécurité, que Sonia Backès évoque dans sa prise de parole, n’est pas le seul enjeu de l’organisation du référendum. Même s’ils ont d’ores et déjà annoncé qu’ils n’empêcheraient pas la tenue de la consultation, les maires indépendantistes ne fourniront pas d’assesseurs dans les bureaux de vote le jour J. « Nous ne serons pas dans les bureaux de vote, confirme Johanito Wamytan. Pour rendre compte, nous comptons sur les observateurs de l’Onu. »

Quinze observateurs de la 4è commission de l’Onu, consacrée aux territoires décrits comme « non-autonomes », « à décoloniser », sont attendus dans l’archipel avant la fin du mois de novembre 2021. Ils seront rejoints quelques jours plus tard par les observateurs de la France, 250 conseillers d’état et magistrats, un par bureau de vote, censés garantir la bonne tenue du scrutin. Et son caractère incontestable.

Pas de quoi convaincre les indépendantistes, qui ont déjà annoncé à plusieurs reprises qu’ils allaient porter le dossier devant les plus hautes instances internationales.

Ils considèrent d’ores et déjà que le résultat du scrutin du 12 décembre 21 n’aura absolument aucune valeur, que cette consultation « sans le peuple colonisé » ne vaut rien.

« Référendum-bidon », « boycott », « situation définitivement clarifiée », « droit à l’indépendance », « droit à l’abstention », « sincérité du scrutin », « sécurité du scrutin » : le champ lexical du mois de novembre 2021 dans l’espace public calédonien est exactement le même que celui de novembre 1987. Des années 80, en somme. N’en déplaise à tous ceux qui voudraient « sortir des schémas des années 80 », qui portent l’incantation à « changer de logiciel ».

En Nouvelle-Calédonie, dans la rue, à la radio, à la télévision, autour des tables recouvertes de toiles cirées dans les maisons, la réalité est encore plus difficile à assumer que ce lieu commun, cette rengaine des « années 80 »  : c’est la réminiscence atroce et aussi irrépressible qu’indicible de la bataille d’Alger.

Quelque part, au fond des têtes, il y a la peur des « Évènements », cet horrible euphémisme qui n’en est pas un, qui s’applique partout, de « Nouméa la Blanche » à « Alger la Blanche ».

Dans ces deux villes, qui sont devenues au fil du temps une même « enclave coloniale introvertie », on craint que les indigènes ne répètent un même « soulèvement ». Pourquoi ? Parce que la France n’a tenté que deux fois la « colonie de peuplement », cette politique publique qui vise à changer la composition ethnique d’un pays dominé. Et la fois où ce n’était pas en Nouvelle-Calédonie cela s’est terminé par un FLN. Il était question, comme aujourd’hui en Océanie, dans les discussions autour des toiles cirées et sous les bois précieux du haut-commissariat de la république, de prendre « la valise ou le cercueil ». Il était question de l’armée dans les rues tenant des checkpoints et effectuant des contrôles en fonction de la race.

Pointée du doigt par l’assemblée générale des Nations Unies pour « l’affaire algérienne » comme dans la « question de l’île comorienne de Mayotte », la France ne parvient pas à réussir de décolonisation. La seule issue à ces tentatives avortées est l’horizon indépassable de l’assimilation et de la violence. Perpétuelle. Toujours inévitable, toujours surprenante.

Faizen Wea, de la tribu de Gossanah sur l’île d’Ouvéa, a la tête des mauvais jours en ce mois de novembre 2021. Sur son visage, on peut discerner les traces d’épreuves récentes. Et insurmontables. À un ami, il dit : « Nous n’abandonnons pas l’idée d’être libres et indépendants. Nous ne voulons pas rester dans la France parce que nous ne supportons pas l’idée que le peuple Kanak soit noyé dans le peuple français. Le peuple Kanak doit être connu du monde entier. Il a droit à sa liberté et à son pays. Comme les autres îles du Pacifique. Comme les autres peuples de Mélanésie. Son temps viendra. »

Source : https://lundi.am/Qui-veut-rejouer-la-bataille-d-Alger

 

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