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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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Par Ouadie Adimi, doctorant algérien, 28 novembre 2021

En septembre 2017, le régime de Bouteflika a lancé une campagne de terreur médiatique, intitulée Hatta la nansa (Pour ne pas oublier.) Ce reportage d’une durée de 30 minutes a été diffusé, sans avertissement, sur la télévision nationale à 19h, juste avant le flash d’information.

Le reportage portait sur les massacres de civils algériens commis par des terroristes durant la décennie noire. Ces images avaient été soigneusement cachées par les services de sécurité pendant la guerre civile car, à l’époque, le régime se présentait comme étant capable de contenir le terrorisme. Cependant, à l’occasion d’un insignifiant, 12e anniversaire de la Charte pour la Paix d’Abdelaziz Bouteflika, ces images violentes ont refait surface.

Le documentaire se terminait par un Bouteflika triomphant qui a apporté la paix à l’Algérie, tout en insinuant que son administration pouvait la reprendre si les Algériens se révoltaient contre leur dirigeant. La campagne était claire : l’Algérie sombrerait dans le chaos s’il y avait une révolution. Pourtant, révolution il y a eu, mais pas de violence, pourquoi? Comment les Algériens ont ils bravé le régime de Bouteflika ainsi que la menace de répression et de chaos? Au vu du contexte régional (Lybie, Syrie et Yémen entre autres) les risques de violence provenaient de deux sources en Algérie; les radicaux (islamistes ou séparatistes) et le régime. Le Hirak a réussi à déjouer ces deux sources de violence pour les raisons suivantes.

Un Objectif Commun

Interrogé sur les divisions entre les principales sources de polarisation en Algérie, tels que les islamistes, les socialistes (laïques) et les berbéristes, un nombre écrasant de personnes répondirent que, dans le Hirak, les affiliations idéologiques n’ont pas d’importance; par exemple, Mohamed, un jeune activiste, déclara : «Nous sommes unis par un objectif supérieur donc nous évitons de discuter certains éléments… ».  Lorsque je demande quels éléments et pourquoi il faut les éviter, sa réponse fait office de théorie : «Les Algériens sont sensibles à trois choses : la culture, la foi et le nationalisme… Tant que vous ne les ciblez pas, tout va bien. Dans le Hirak, beaucoup tentent de discuter de l’avenir de l’Algérie… mais nous faisons tout pour boycotter ces débats. Aujourd’hui, il s’agit de la fin du gang !»

Faut-il ignorer les sensibilités idéologiques de l’Algérie ? La réponse est clairement non, mais tant que des individus attribuent leur identité «exclusivement» à ces appartenances, elles doivent être laissées de côté. Il est primordial de renforcer d’autres appartenances communes avant de rouvrir le dialogue sur ces questions sensibles. Les affiliations sont essentielles pour comprendre le radicalisme et la violence. Au sens large, les gens ont plusieurs affiliations qui contribuent à forger leur identité personnelle ou de groupe, tels que la religion, la nationalité, la culture, le courant politique, etc. mais aussi de simples traits personnels comme les loisirs, les goûts ou le sexe, toutes ces affiliations constituent l’identité d’un individu.

Par exemple, un individu peut être un Algérien, un homme, un amateur d’échecs, un musulman, un médecin, il peut aimer la randonnée, écrire de la poésie… etc. Cependant, dans une société polarisée comme l’Algérie, le fait d’être musulman (ou laïc) est une affiliation qui a été élevée au point qu’un autre médecin algérien qui est également un homme, un amateur d’échecs, qui aime la randonnée, qui écrit de la poésie, etc. mais qui n’est pas musulman est considéré comme moins moral et/ou faisant moins partie du groupe malgré toutes les autres affiliations partagées. Afin de créer un pont entre les idéologies polarisantes en Algérie, il est primordial de permettre aux différentes parties de faire l’expérience d’affiliations partagées. En se concentrant sur un objectif commun et transe-idéologique, le Hirak a inclus tous les segments sensibles de la société algérienne leurs permettant de se reconnaitre à travers des affiliations communes.

Les leçons du passé

Sur les risques d’une potentielle radicalisation du mouvement, Redouane répond «La différence avec les…. {islamistes des années 90} est que le Hirak veut des droits alors que… {eux} voulaient le pouvoir donc ça ne va pas se radicaliser… »  Cependant, sous-estimer la capacité des radicaux à alimenter et à centraliser la colère serait une erreur. Les expériences passées (la guerre civile des années 90) combinées au chaos régional ont sans aucun doute joué un rôle central dans la prévention de la violence: «D’une certaine manière, la violence a empêché la violence, nous en avons tellement vu que nous n’en voulons plus.» Cet argument a été avancé par une écrasante majorité des personnes interrogées. «Nous avons tellement peur de la violence que nous l’empêchons… La violence engendre la violence et le régime possède tous les outils nécessaires à l’utilisation de la violence (…) donc nous nous en tenons éloignés.» Les manifestants étaient parfaitement conscients qu’un mouvement violent entraînerait une réaction violente de la part d’un régime militaire.

Inclusion des genres et des générations

Le Dr Dris-Aït-Hamadouche aborda une autre caractéristique clé de la résilience au radicalisme durant le Hirak: la diversité. «Ce n’est pas violent parce que c’est un mélange de genres et de générations, si ces deux-là quittent le Hirak, ça va probablement devenir violent. La police ou les manifestants violents sont tous deux neutralisés par un enfant, un senior ou une femme.» Ces propos font écho aux conclusions d’un rapport publié par l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) « Les jeunes, les femmes et les personnes âgées sont des acteurs clés de la société civile ( pour prévenir le radicalisme et la violence) en raison de leur influence et de leur capacité à favoriser le changement social. »[1]

En Algérie, le respect envers les personnes âgées est l’une des normes sociales les plus fortes. En leur présence, les jeunes hommes, qu’ils soient policiers ou civils, adoptent un comportement plus respectueux et civique. Par exemple, il est courant pour des jeunes adultes de cacher leur cigarette en présence d’une personne âgée. De plus, un homme qui se promène avec sa sœur, sa mère ou sa femme s’attend a ce que les autres jeunes se montrent discrets et respectueux en leur présence. Horma est un terme qui désigne l’intimité familiale et l’honneur associés aux membres féminins du foyer. Depuis le premier jour, des maris et des épouses, des fils et des mères, des frères et des sœurs manifestèrent côte à côte, imposant de facto discrétion et retenue au Hirak.

Les Réseaux Sociaux

Le sociologue N. Bekis a souligné la dimension internationale que les médias sociaux ont apportés au Hirak : «Sur Facebook, un message viral disait : «Soyez bien rasés et portez des vêtements propres, les étrangers viennent nous prendre en photo.»  Mohamed le confirme en ajoutant «Le Hirak, c’est comme recevoir des invités, on s’assure que tout est bien rangé.» Pour saisir l’importance du regard international, scrutateur ou admiratif sur les événements qui se déroulaient en Algérie, il est important de comprendre que l’Algérie a été une société très fermée. D’abord, 132 ans de colonisation ont isolé les Algériens du monde, les confinant à la paysannerie, puis, un conflit de 20 ans avec le terrorisme, dont 10 ans sont qualifiés de guerre, a ajouté à l’isolement de la population. Enfin, après la fin du terrorisme, c’est toute la région qui a sombré dans le chaos, ajoutant à la réclusion de l’Algérie.

Lorsque les media étrangers traitent de l’Algérie, c’est souvent sur le terrorisme ou la guerre d’indépendance. Le Hirak a représenté l’opportunité pour les Algériens d’améliorer leur image. A travers les réseaux sociaux, le monde entier a pu suivre ces événements ce qui a amplifiée la retenue générale, que ce soit de la par des manifestants ou des forces de sécurité.

Les Supporters: un Héritage d’Opposition

Au fil des décennies, les supporters de clubs de football ont accumulé une longue expérience de gestion des masses et de coexistence avec les forces de sécurité. Cela s’est traduit par un flux massif de jeunes dans le Hirak capable d’empêcher les affrontements entre la police et les manifestants. Les supporters, accoutumés aux réactions violentes des forces de sécurité, ont prévenu les affrontements, mais aussi transformé la manifestation en une marche festive au lieu d’une démarche menaçante.

Cette société civile informelle des masses a réussi à doter ses membres d’outils d’organisation et de gestion des conflits qui leur ont servi plus tard lors des manifestations. Enfin, les supporteurs sont aussi très compétents dans l’art de provoquer les forces de sécurité sans susciter de réaction violente de leur part. Pendant le Hirak, ils savaient exactement comment provoquer le régime sans engendrer une réaction violente de ses forces.

Le Hirak a été autant imprévisible qu’il a été pacifique, civique et populaire. Ce pacifisme est mis en avant compte tenu de la violence qu’a connue la région ainsi que l’héritage violent de l’Algérie, qu’il s’agisse de la guerre de libération ou de la guerre civile des années 90. Les racines de ce pacifisme sont diverses, tant en termes d’origines que d’impacts, mais il reste certain qu’une forme de soulèvement unie, habile et inclusive a vu le jour dans un état autoritaire nord-africain. Le Hirak a permis aux Algériens de manifester en paix et de mettre fin à une présidence à vie violente et corrompue.

Les hommes et les femmes libres de février 2019 étaient unis par un objectif fort, celui de mettre fin au régime honteux de Bouteflika. Ils étaient habiles dans l’utilisation des médias sociaux ainsi que dans la gestion des masses grâce au savoir-faire des supporters de football. Ils avaient a cœur de prévenir toute violence en raison des réminiscences de la guerre civile des années 90 ainsi que les événements récents dans les pays voisins et, enfin, le Hirak se montra inclusif, que ce soit en termes de genre, de classes sociales ou de groupes d’âge.

NOTE

[1] ODIHR, O. Organization for Security and Co-operation in Europe. (2018). The Role of Civil Society in Preventing and Countering Violent Extremism and Radicalization that Lead to Terrorism. Vienna.

Source : 24hdz.com

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