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Publié par Saoudi Abdelaziz

Conversation avec Daho Djerbal autour de son dernier livre, Lakhdar Bentobbal. Mémoires de l’intérieur (éditions Chihab).

Par Mustapha Benfodil, 25 novembre 2021

EXTRAIT

Mustapha Benfodil: Parmi les séquences sur lesquelles Bentobbal s’est attardé : le 20 août 1955 et l’offensive du Nord-constantinois qui a constitué véritablement un tournant. Et puis il y a le Congrès de la Soummam. Généralement, quand on parle de la Soummam, il y a toujours deux noms qui reviennent : Ben M’hidi et Abane. Bentobbal, lui, dit que c’est Zighout Youcef qui avait insisté sur la tenue d’un congrès ou une conférence regroupant tous les chefs de la révolution. C’est une version qu’on n’entend pas beaucoup, qu’en pensez-vous ?

Dahou Djerbal: Quand le Comité des 22 a pris la décision de déclencher la révolution, Boudiaf, Ben Boulaïd, Ben M’hidi, et d’autres, on dit: « On va allumer l’étincelle et la campagne prendra feu » ; « Nous allons lancer les premières actions armées et c’est le peuple qui va nous porter »…Or, le peuple, c’était une pure expression, c’était quelque chose d’abstrait.

Quand ils sont dans les maquis, les premiers groupes du 1er Novembre, en tout cas pour le Nord-Constantinois, une fois qu’ils ont mené leurs actions, il fallait qu’ils se replient dans des abris. Ils avaient préparé deux ou trois abris, mais au bout de 24h ou 48h, dans l’abri dans lequel ils s’étaient réfugiés, il n’y avait plus de provisions. Il fallait tenir compte aussi des impératifs de sécurité.

Mais où aller ? Quel autre refuge trouver? C’est ça l’idée du livre. C’est ça le plus important, je crois, à retenir pour Novembre 54.

Dans l’annexe, j’ai donné la liste de ses compagnons qui avaient pris part au déclenchement du 1er Novembre 1954. Ils sont moins d’une cinquantaine, tout au plus une centaine d’hommes pour tout le Nord-Constantinois. Les membres du Comité des 22 qui ont pris en main le Nord-Constantinois, voilà dans quelle situation ils se sont retrouvés. Ce n’est pas comme dit la propagande : « Le peuple s’est levé comme un seul homme ». Ce n’est pas vrai. En 1954, ils étaient une poignée. Ils étaient quelques centaines dans les Aurès, quelques centaines en Kabylie, et encore d’autres poignées dans l’Algérois et dans l’Oranie. 

Il n’empêche que l’expérience qu’ont vécue les fondateurs de la lutte de libération nationale est unique dans l’histoire du XXe siècle. C’est qu’ils ont eu à conquérir chaque parcelle de terre, chaque moment du jour et de la nuit, pour pouvoir imposer un pan de souveraineté nationale, contre l’impérialisme français colonialiste. 

Pour ce qui est du 20 août 1955, le contexte était marqué par une pression insoutenable des unités de l’armée française, de la police, de la gendarmerie, des forces auxiliaires. Cette pression était tellement forte qu’avec la perte des premiers dirigeants des maquis du FLN et de l’ALN à l’instar de Didouche Mourad, et la perte des liaisons avec les autres régions, la première résistance armée à une puissance coloniale était menacée de disparition. Là, Zighout Youcef s’est retiré pendant trois jours, et le troisième jour, il est revenu et a dit à ses hommes: il n’y a qu’une seule solution, c’est de descendre des montagnes et occuper tous les centres de colonisation et toutes les villes du Constantinois. 

En plein jour?

Oui, en plein jour. Au conseil de la Zone 2, ses hommes étaient stupéfaits. « On va occuper les villes et les centres de colonisation, mais comment on va sortir? » s’inquiétaient-ils.

Zighout Youcef, 1921/1956

Et là, à mon humble avis en tant qu’historien, je pense que c’était une vision de génie que Zighout a eue. La stratégie du 20 août 1955, c’était d’impliquer toute la population du Nord-Constantinois dans la Guerre de libération, l’impliquer directement. Que les gens prennent leurs faucilles, qu’ils empoignent des bâtons, se servent de branchages ou n’importe quel outil, et qu’ils aillent s’exposer à la répression de l’armée française.

A ce moment-là, les maquis algériens – c’était du moins le cas dans le Nord-Constantinois – sont devenus l’armée de libération nationale. Cela marquait la naissance de l’armée de libération nationale en tant qu’armée du peuple. Pourquoi?

Parce que, comme cela s’est produit lors de la répression du 8 mai 1945, l’armée et la police française, au lieu de s’attaquer aux dirigeants des maquis et du FLN clandestin dans la région, ils se sont attaqués à la population. Bentobbal dit dans son témoignage que de novembre 1954 au 20 août 1955, on vivait au crochet de la population puisque c’est elle qui était obligée de nous nourrir, de nous protéger, de nous cacher… Après le 20 août 1955, avec la répression féroce qu’il y a eu à Philippeville (Skikda), El Harrouch, Felfela, El Milia…, une répression sans distinction de toute la population, celle-ci s’est enfuie; elle est remontée vers les montagnes pour être protégée par l’ALN.

Les rôles se sont donc inversés. Au lieu que ce soit l’ALN qui demandait refuge, asile et protection à la population, c’est l’inverse qui s’est produit. L’armée de libération nationale est devenue l’armée du peuple.

Et je le dis et je le répète: il n’y aurait pas eu le 20 août 1956 s’il n’y avait pas eu le 20 août 1955. Je déplore au passage le fait qu’à chaque 20 août, on pense au 20 août 1956 et pas au 20 août 1955, du moins dans la presse francophone. On a des mentalités qui sont des mentalités partisanes ou intéressées.

Bentobbal mentionne la tenue d’un important congrès de la Zone 2 durant l’été 1955, soit un an avant la Soummam…

Oui, pour faire le bilan. De là est venue l’idée d’une coordination entre toutes les régions, toutes les zones. Ce congrès a permis de tirer les leçons et de mettre en place un dispositif stratégique de combat. Ce dispositif, ce n’étaient pas seulement des hommes en armes, c’était le peuple en armes, et le peuple en armes, c’est un argument politique. C’est l’idée de faire du peuple un agent politique principal. Les jeunes qui se sont engagés dans la lutte de libération, il fallait les organiser, il fallait organiser les villages, il fallait assurer tous les services qu’assurait la France: administration, santé, justice… Ce que nous avons, en définitive, c’est un contre-gouvernement. Au gouvernement français colonial on opposait un gouvernement algérien, l’embryon d’un État algérien. Contre l’État colonial français on commençait à développer dans le Constantinois un contre-État. 

Donc de 1955 à 1956, c’est l’organisation du peuple qui se met en branle, avec la mise en place des mounadhiline, des moussabiline et tous les services nécessaires, y compris dans le domaine forestier. On a même installé des gardes-forestiers pour protéger la forêt parce que la forêt, pour les hommes engagés dans la lutte de libération, c’était leur refuge. Et ça, pour moi, ce fut une découverte. Ainsi, je découvrais à la faveur de cette rencontre avec Bentobbal le métier d’historien. Finalement, ce n’est pas moi qui suis venu à lui comme historien, c’est lui qui m’a formé comme historien. Ça, c’est très important.

Dans ce même esprit, en parlant de cette organisation sociale dans les maquis, Bentobbal met l’accent sur l’émergence de « forces nouvelles » en soulignant:

« Les forces nouvelles qui apparaissaient dans les maquis s’étaient créées en dehors du personnel politique ancien et à son insu. Elles étaient composées d’hommes venus de la base et qu’en général, la direction ignorait complètement ».

Ça aussi c’est un tournant. Je disais qu’il y a eu une première rupture avec la France, et il y a eu une deuxième rupture, cette fois avec le parti, avec le courant électoraliste. Ensuite il y a ce moment-là qu’on a appelé le contre-État, faisant écho à ce que les sociologues allemands du 19e siècle appelaient l’administration des choses. Cette administration devenait algérienne avec toutes ces institutions qui se mettaient en place dans les maquis: les cours de justice, les gardes-forestiers, les agents de liaison, le ravitaillement, l’intendance, la logistique…

A travers ces structures, c’est l’armée algérienne qui était en train de naître. C’est l’administration algérienne qui était en train de naître. Ceci dans un morceau de territoire libéré; dans un morceau de terre algérienne, souveraine.

Et ce processus dont on est en train de parler, il s’est fait sans le PPA-MTLD. C’est la première fois que ceux qui ont fait le PPA-MTLD, qui ont été dans le groupe de l’OS, qui ont été dans Novembre 1954, commençaient à être dépassés au sens positif du terme, par des gens du cru, émanant de la base. C’est le peuple qui est devenu le fondement de la révolution. Ce n’est pas les maquis, ce n’est pas l’homme en armes. C’est le sujet de l’histoire qui se déplace de l’homme en armes vers le militant. Mais un militant d’un genre nouveau, ce n’est pas le militant qu’on a connu. 

Texte intégral : https://benfodilreportages.wordpress.com/2021/11/25/conversation-avec-daho-djerbal/

 

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