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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par M’hamed Oualdi, 29 octobre 2021

Professeur des universités, historien. Photo DR

Lors d’un échange avec dix-huit jeunes à l’Elysée, le 30 septembre, le chef de l’Etat a affirmé qu’avant l’occupation française de l’Algérie, il « y avait de précédentes colonisations ». Selon Le Monde, il ajoutait : « Moi, je suis fasciné de voir la capacité qu’a la Turquie à faire totalement oublier le rôle qu’elle a joué en Algérie et la domination qu’elle a exercée. Et d’expliquer qu’on est les seuls colonisateurs, c’est génial. Les Algériens y croient. »

Le président Macron se trompe au moins pour cinq raisons lorsqu’il assimile à une colonisation la tutelle de l’Empire ottoman sur la province d’Alger du début des années 1520 au début des années 1830.

A l’évidence, la Turquie n’est pas l’Empire ottoman. Ce pays n’est qu’un des nombreux successeurs d’un vaste empire polyglotte et cosmopolite qui s’étendait de la province d’Alger jusqu’à l’Euphrate, et des Balkans jusqu’aux portes du Sahara.

Plus important, à l’inverse des Français, les Ottomans n’ont pas envahi Alger. Ce sont les élites de cette ville, des marchands, des savants religieux et des notables qui ont fait appel aux sultans d’Istanbul à partir de 1519. Les Algérois ont recherché l’appui d’une puissance musulmane pour faire face au danger que représentaient les offensives lancées par les Habsbourg chrétiens d’Espagne sur les côtes du Maghreb.

Plus révélateur encore : comme dans d’autres provinces ottomanes au Maghreb, ces gouverneurs d’Alger (les deys) disposaient d’une large marge de manœuvre. Ils signaient des traités avec des puissances européennes sans toujours en référer à Istanbul. Ils récoltaient des impôts qu’ils utilisaient au sein de la province et qu’ils n’avaient pas à reverser à Istanbul. Rien à voir avec le fort contrôle de l’Etat français sur les trois départements de l’Algérie. Et pour cause, l’Empire ottoman et l’Etat colonial français ne disposaient pas des mêmes techniques de gouvernement.

Le sultanat ottoman est un empire d’Ancien Régime qui gouverne de vastes étendues avec des ressources limitées, par l’usage combiné de la négociation et de la répression. La France coloniale se fonde sur un Etat moderne, militaro-fiscal, fruit des révolutions, de l’Empire et de ses guerres totales, de l’imprimé et du télégraphe…

Autre différence notable : le pouvoir ottoman n’a jamais cherché à encourager des migrations massives pour occuper des terres au Maghreb. Istanbul a certes envoyé de manière régulière quelques milliers de soldats, des janissaires, vers la province d’Alger comme vers les provinces voisines de Tunis et de Tripoli. Ces soldats, venus surtout du centre de l’Empire, d’Anatolie et des Balkans, ont – il est vrai – réprimé dans la violence des soulèvements locaux. Ils se sont emparés de ressources foncières, notamment de terres aux alentours des principales villes. Mais les effectifs de ces soldats n’étaient en rien comparables aux troupes françaises et aux colons européens qui se sont installés en Algérie.

En 1954, au début de la guerre d’Algérie, le nombre de ces colons atteint le million pour 9 millions d’Algériens musulmans. Minoritaires, ces colons se sont emparés au bas mot de 40 % des terres des populations musulmanes. Et lors des quarante cinq premières années de l’occupation française, entre 1830 et 1875, selon le démographe Kamel Kateb, la « surmortalité, du fait de la guerre de conquête et des opérations de répression » est estimée à 825 000 morts sur une population musulmane qui aurait avoisiné les 3 millions en 1830 !

Enfin, dans ce climat de très forte violence, après 1830, l’autorité des sultans ottomans continuera à être reconnue par une partie des sujets algériens de l’ancien empire. Certains envoient des pétitions au sultan, encore perçu comme un recours. Des Algériens refusent de devenir des nationaux français de seconde zone, sans droits civiques et politiques. Ils décident de migrer vers les terres ottomanes, entre Tunis et Istanbul, en passant par l’Egypte et la Syrie.

En Algérie même, des prêches de mosquée sont introduits au nom des sultans jusqu’à la chute de l’empire, au lendemain de la première guerre mondiale. Bien d’autres faits infirment la thèse d’une colonisation turque de l’Algérie. Le cas de la colonisation française de l’Algérie – il faut toujours le souligner – est spécifique par la violence de la conquête, la violence de l’occupation puis la violence de la décolonisation.

Mais d’où vient cette thèse d’une colonisation turque ?

Une précipitation à vouloir concrétiser ou au contraire à chercher à dynamiter dans un contexte de campagne électorale, les recommandations du rapport Stora [rapport sur la réconciliation mémorielle entre la France et l’Algérie remis par l’historien Benjamin Stora à Emmanuel Macron le 20 janvier] ? Il faut aussi chercher du côté des chaînes d’information en continu et de certains journaux. Ces médias reprennent de vieilles antiennes depuis longtemps nuancées ou démenties par les historiens : ainsi l’idée très coloniale que des pays comme l’Algérie ont toujours été colonisés par les « Arabes », puis par les « Turcs » et enfin par les Européens. Comme si ces sociétés avaient été apathiques. Comme si elles étaient appelées à toujours être colonisées.

D’autre part, cette déclaration présidentielle nous invite à nous pencher sur l’état de nos connaissances sur l’histoire de l’Algérie et du Maghreb. La recherche française a formé des historiens et des historiennes de renom, créatifs et critiques sur la colonisation de l’Algérie et de l’Afrique du Nord. Dans le même temps, ces historiens ont trop longtemps distingué le Maghreb et l’Empire ottoman, alors qu’à l’exception du sultanat du Maroc, ces deux mondes se sont plus que croisés, ils se sont entremêlés du XVIe au XIXe siècle. De ce point de vue, le chef de l’Etat français est mieux informé lorsque, au cours de ce même déjeuner du 30 septembre, il appelle à une production éditoriale en langues arabe et amazigh : deux des nombreuses langues historiques du Maghreb avec entre autres, le judéo-arabe, le français, l’italien, le haoussa, le kanouri, l’espagnol… et le turc ottoman.

Tribune publiée dans journal Le Monde

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