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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

« Sandra Lucbert interroge la narration néolibérale de notre monde, ce qui en fait un récit aliénant et hégémonique sans même que nous le percevions ». C’est ainsi que Johan Faerber introduit l’interview de l’essayiste et romancière qui vient de publier Le Ministère des contes publics.

EXTRAITS de l’Interview

(…) Que nous soyons foutus si nous ne nous extrayons pas du rêve des capitalistes, c’est encore trop peu dire. Car pour l’heure ce rêve nous détruit. L’école, l’hôpital, l’université, la recherche, la sécurité sociale, et tant d’autres choses (jusqu’à l’Office des Forêts), le capitalisme néolibéral dévaste tout, et nous avec dedans.

Mais, et c’est sans doute le pire, l’acmé du cauchemar : cette pulvérisation s’accompagne de l’assurance donnée par les porteurs du discours hégémonique (depuis les gouvernants et les médias jusqu’aux proviseurs, aux conseillers pôle emploi et aux directeurs d’hôpitaux) que rien d’autre n’est visé que notre bien. On nous démolit pour notre bien. D’un rêve pareil, il importe de se sortir — et au plus vite.

Pour l’heure, nous sommes emprisonnés dans une scène de plus en plus suffocante dont la logique ensevelie nous échappe. Et pour cause : cette scène est celle d’une pulsionnalité déchaînée. Ou plus exactement, c’est la scène d’une pulsion qui a fait carrière, qui s’est donnée pour expression toute une organisation sociale : le capitalisme. Sur cette scène devenue réalité sociale, tout, humains, nature, est plié à la pulsion fondamentale, devenue pulsion directrice : l’extraction forcenée et illimitée du profit.

Ce que je travaille avec l’analogie du rêve, c’est donc cette opération que Marx appelait l’idéologie, et Gramsci l’hégémonie, à savoir : transfigurer (défigurer puis refigurer) les intérêts particuliers des dominants en intérêt général. Et si j’ai pris au mot Deleuze et Carroll, c’est bien pour les raisons de figurabilité que vous évoquez : pour s’extraire d’un cauchemar, il faut d’abord apercevoir qu’on est dans un cauchemar.

Quant à la seconde partie de votre question : il faut une méthode pour passer du discours hégémonique (les contes manifestes, les contes à base de comptes) au contenu latent (la réalité de l’exploitation sauvage et des profits illimités) — car c’est dans la présentation en contes que nous nous débattons. L’enjeu ici est donc de décomposer les opérations langagières qui produisent la défiguration et maintiennent l’écart avec la réalité des processus. Et s’il est question de métamorphoses par le langage, alors la littérature – pour peu qu’elle se porte à la compréhension des mécanismes réels — peut faire truchement.

Le « truchement » de Montaigne, c’est l’interprète qui lui traduit les paroles du chef indien en visite à Rouen, paroles par lesquelles la répartition des places et des autorisations dans le Royaume de France apparaît soudain dans toute son aberration. J’ai cherché de même des détours de médiation pour faire entendre le discours hégémonique, au double sens du terme : ce qu’il recouvre comme opérations réelles, et comment ses figures les rendent méconnaissables. Au total : faire apparaître un rapport d’exploitation dégondé.

Le Ministère est donc un livre-truchement qui enrôle plusieurs textes puissamment optiques : Alice au pays des merveilles et Au travers du miroir, Madame Bovary, Des Cannibales etc, et qui par ailleurs, comme vous le dites, a recours à de nombreuses techniques pour rendre sensibles les rapports de domination, et de démolition, en quoi consiste notre état de société.

(…)

En effet, si les contes des technocrates se donnent pour parfaitement objectifs, ils omettent en fait soigneusement de nous rappeler tout ce à quoi cette « objectivité » est conditionnelle.  C’est bien ce qui rend ces discours particulièrement retors – et « à dormir debout » : il est impossible de tout en balayer d’un simple revers de main. Les économistes hétérodoxes y insistent : oui il y a autour du déficit et de la dette des enchaînements macroéconomiques qui peuvent jouer « objectivement ». Mais qui joueront uniquement parce qu’on a préalablement installé un certain cadre de structures hors duquel ils n’auraient pas la possibilité d’opérer : les structures des marchés de capitaux libéralisés.

Je sais bien l’effet de ce genre d’analyse sur des esprits littéraires – parce que je l’ai expérimenté (et l’expérimente répétitivement) moi-même : abattement devant l’abstraction et la technicité, sentiment que ces questions appartiennent à d’autres. Il n’est évidemment pas question de dire que les auteurs de littérature doivent devenir des économistes. Mais si la littérature veut dire quelque chose de l’époque, elle ne peut pas complètement se désintéresser de ces matières. Ce qu’il y a à comprendre de l’escamotage qui fait de LaDettePubliqueC’estMal cette machine à (nous) broyer est là : la grande transformation néolibérale a placé les marchés financiers au centre de tout. En particulier du financement des déficits publics. Une fois cette installation subreptice opérée, oui, toute la logique dépense-déficit-dette publiques se trouve objectivement sous la coupe des fameux « investisseurs internationaux », et alors LaDettePublique peut « objectivement » devenir un « Mal ».

Il y a donc une condition contingente de vérité des énoncés de LaDettePubliqueC’estMal, et elle se trouve dans ce coup de force qui avait déjà fait l’objet (et le titre) de Personne ne sort les fusils : l’installation des structures de la dérèglementation financière.

Comme je l’écrivais : lorsqu’a lieu cette installation, personne ne sort les fusils, parce que les populations ne comprennent pas ce qui se joue dans ce geste technique, obscur mais totalement déterminant. Par la déréglementation financière, toute la société bascule… sans s’en apercevoir. La confiscation par la technicité se joue ensuite à l’intérieur du cadre ainsi posé, mais elle a commencé au moment même de l’installation du cadre —évènement qui ne s’est jamais inscrit comme tel dans la mémoire collective.

Les premiers effets délétères se faisant sentir dix, quinze ans plus tard, et les contes produisant avec application l’escamotage des causes fondamentales pour ne livrer que des causes prochaines, nous voilà pris dans la destruction mécanique de l’ensemble des services publics, sans y rien comprendre et, surtout sans la moindre possibilité de rapporter cette destruction à ses causes véritables, trop abstraites, trop éloignées dans le temps.

Ainsi : les privatisations de la SNCF, de la Poste, maintenant d’EDF ; l’attrition de l’hôpital, de l’Éducation et la Recherche, de l’appareil judiciaire ; la réforme des retraites, de l’assurance chômage etc. Des conséquences mécaniques de la déréglementation financière et des directives européennes qui la soutiennent.

En contes : IlFautRéduireLesDépensesPubliques. En vérité : il faut démolir les services publics pour les transformer en services privés – étendre le domaine de la profitabilité pour le service de la pulsion néolibérale. Ainsi grandissent les patrimoines pendant que se délite tout un système social redistributif.

Texte intégral : Diacritik

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S
Texte qui ne peut qu'être intéressant mais, hélas, difficile à lire. J'ai même été à la source, en vain. L'heure tardive peut-être ? Essayerai demain... Merci de nous faire découvrir et le livre et l'auteure.
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