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Publié par Saoudi Abdelaziz

INTERVIEW

6 février 2010. El Watan

Les amitiés donnent parfois des textes. Et parfois, c’est l’inverse. C’est un peu ce qui s’est passé entre vous et Sadek Aïssat…

François Maspéro. 1932/2015

Comment définir une amitié comme celle qui m’a uni à Sadek, du jour de notre rencontre en 1997 à celui de sa mort, en 2005 ? Je ne suis pas sûr que les mots y parviendraient. Je pense à Montaigne parlant de son ami La Boétie : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Et je me dis : voilà, après ça, un point final devrait suffire. C’est vrai qu’au départ, il y a un texte, mon livre, “La Plage noire”. Sadek voulait m’interviewer pour l’hebdomadaire Regards. Nous étions deux inconnus l’un pour l’autre. Ce genre de contact est habituellement éphémère et un peu décevant : on se parle, on est comme en service commandé et on a peu de chances de se revoir. Ça n’a pas été le cas. Mon livre, c’est l’histoire d’un homme séparé de la femme qu’il aime et qu’il ne peut rejoindre parce qu’il se fait refuser son visa par le consulat de France. Histoire classique relevant déjà de cette sinistre affaire d’« identité nationale » qui fait aujourd’hui la honte de mon pays. À l’époque, c’était la femme que j’aimais qui ne pouvait venir me rejoindre.

Le livre est aussi une histoire d’exil. J’ai eu la chance de ne jamais connaître l’exil. Mais j’ai connu tant d’amis qui en ont souffert dans leur âme et leur chair, que je pensais pouvoir essayer d’en dire quelque chose. Je ne savais pas si je réussirais. Et voilà que Sadek m’a dit qu’après m’avoir lu, incapable de dormir, il était sorti et avait marché longtemps dans la nuit. Un livre, on ne sait jamais qui va le lire. Passé les articles de circonstance, ce peut être le brouillard, le vide. Et voilà que Sadek me faisait ce cadeau, amer certes, de me dire qu’il s’était reconnu dans ces pages. Après, j’ai lu “La Cité des précipices”. À mon tour de recevoir un choc. Un livre, c’est fait de deux choses essentielles : talent et authenticité. Il y a des livres pleins de talent, ça reste de jolis livres. Il y a des livres où l’auteur sort ses tripes, ça reste de la triperie. Sadek, c’était autre chose : un écrivain authentique, de ceux qui portent tout un monde en eux et vous plongent presque physiquement dedans. Il allait jusqu’au bout de sa nuit.

Chaque mot, chaque phrase étaient porteurs de sa passion, de son désespoir comme de son amour et de sa recherche acharnée de la fraternité. Quand même, nous pouvions en rester là. Ce qui s’est passé ensuite, quand nous nous sommes revus dans les petits cafés de Barbès ou de la République, c’est autre chose. Cela ressort, justement, de ce à quoi il tenait tant et qui ne peut être nommé qu’ainsi : la fraternité. Or, je l’ai dit dans ma postface à la belle édition de Barzakh : « les frères », c’était ainsi que, nous, dans les réseaux de soutien, du temps de la guerre d’Algérie, nous appelions ceux de la Fédération de France du FLN avec qui nous avions marché dans ce soir infamant du 17 octobre 1961 qui vit, en plein Paris, le massacre des manifestants pacifiques venus manifester pour l’Indépendance.

Dans votre postface, vous signalez l’hétérogénéité de vos profils, rendant a priori votre amitié improbable. Il y a là un rapport intéressant entre dissemblances et ressemblances.

Nous avions vingt ans d’écart. Nous venions effectivement de milieux différents. Qu’est-ce qui pouvait nous rapprocher ? Peut-être un peu nos histoires respectives, moi, très jeune, la résistance française, la mort des miens sous l’oppression étrangère, et lui l’héritage de la résistance algérienne. Pour les deux, d’avoir cru en la possibilité d’un monde meilleur (j’en reviens toujours à ce mot « fraternel »), et, peut-être, envers et contre tout, d’y croire toujours. Lui et sa femme Akila avaient donné le meilleur d’eux-mêmes pour tenter de construire ce monde-là. Et même au cœur du pessimisme, il reste toujours cette certitude : si s’éteint la flamme, même petite, de l’espoir, alors l’espèce humaine ne mérite plus son nom d’humanité.

Sadek Aïssat. 1953/2005

Sadek l’a dit : « Malgré nos morts, nos défaites, les trahisons, nous ne sommes pas des résignés. »

Une amitié aussi forte avec un auteur ne porte-t-elle pas le risque d’une perception déformée de ses textes ? Au-delà du préjugé favorable, on peut par exemple remplir les entrelignes de la connaissance de l’individu.

Dans notre cas, je ne crois pas. En fait, je ne me souviens pas que nous ayons beaucoup parlé de nos livres respectifs. Question de respect humain, de pudeur peut-être. J’habitais la campagne et il venait me voir, parfois avec Sid Ahmed Semiane et notre ami le cinéaste Abdenour Zahzah. C’étaient des moments de confiance, de plaisir d’être ensemble, de partager des choses simples : un verre, le vol d’une abeille, des histoires de nos vies. Avec Sadek, nous avons souvent marché dans les bois environnants, et, dans ma postface, je cite Charles Péguy : « Heureux, deux amis qui s’aiment assez, qui s’entendent assez, qui goûtent le plaisir de se taire ensemble, de marcher silencieusement le long des silencieuses routes. »

Mais en relisant les romans de Sadek, je suis frappé par des coïncidences. Notre écriture est différente, opposée même : je n’ai pas, comme lui, le sens du mot qui frappe en plein visage comme un jet de pierre. Or je lis aux dernières de “La Cité du précipice” : « Le cri de Boualem rencontre le sirocco, le chevauche, remonte dans le ciel pour aller, avec le vent, s’abîmer sur la surface de la mer, se noyer, être englouti, entraîné vers les abysses noirs et glacés, là où sont le silence et la solitude éternels. » Et j’ai écrit, à la fin de “La Plage noire” : « L’instant d’après monte le cri de Joyce. Il franchit les portes, les murs, le rideau de pluie, la haie des palmiers, tournoie dans le ciel, court sur la mer et se répand loin, très loin, au-delà de l’horizon, plus loin encore en direction du rivage qu’il n’atteindra jamais. » Or je précise : à l’époque où, chacun de son côté, nous avons écrit ça, nous ne nous connaissions pas encore et aucun des deux livres n’avait paru.

Des œuvres de Sadek Aïssat, quelle est celle qui vous a le plus touché et pourquoi ?

Je ne donnerais pas de priorité à l’un plus qu’à l’autre. Je dirais seulement que ce qui m’a ému dans le dernier - dont le titre, Je fais comme fait dans la mer le nageur, est tiré d’une chanson d’El Anka -, c’est d’y trouver comme un nouveau souffle, déjà plus apaisé, au-delà de son inquiétude et de sa révolte. Il avait complété le titre à l’encre verte, « et parfois il me semble voir un rivage… ». C’était pour lui la période d’un nouveau mode public d’expression avec la musique chaâbi. J’ai pensé alors qu’il n’avait fait encore que jeter les fondations d’une grande œuvre à venir.

En termes d’affinités littéraires, mais sans comparaison bien sûr, à quel autre auteur (ou type d’écriture) vous font penser les romans de Sadek Aïssat ?

Ce que vous me demandez là requerrait de faire défiler tout un panorama littéraire qui dépasse le cadre de notre entretien. Il y a, bien sûr, l’héritage assumé de Kateb Yacine dont Sadek a écrit qu’il « viole la langue, transfigure le réel, le sublime en mythologie hallucinée, convoque la tragédie du peuple » et « oblige le lecteur à faire corps avec le texte ». Mais je voudrais sortir des trop habituelles considérations sur la littérature algérienne en français, ce « tribut de guerre », disait Kateb. À travers son rapport tragique à son peuple qui jaillit du texte comme une lave en fusion, il y a cette double passion, désespoir et foi en l’homme, qui atteint à l’universel, comme certains grands romans du patrimoine mondial.

Chez les Russes, Boulgakov ou Grossman, chez les Allemands Gunter Grass, chez les Américains Dos Passos, etc. Mais je le relierais surtout à une certaine tradition italienne qui a su partir d’un point géographique particulier pour le dépasser en englobant tout ce qu’il y a de partagé dans l’histoire des hommes : même si les styles sont totalement différents. Je pense à Cesare Pavese, à Leonardo Sciascia, à Elsa Morante ou même à Primo Levi dans ses œuvres de fiction. Il me semble que c’est cela qui était en construction dans l’œuvre que Sadek n’a pas eu le temps de poursuivre.

Après 10 ans d’exil, Sadek Aïssat était revenu en Algérie et avait tenu à ce que vous l’accompagniez. Ce séjour vous a marqué.

C’est le deuxième et le plus formidable cadeau que m’ont fait Sadek et Akila. Un Français débarquant ainsi chez sa sœur et ses neveux pour un mois… Sadek m’avait prévenu : « J’ai demandé à ma sœur si je pouvais t’inviter, et elle m’a répondu simplement : il suffit que tu m’aies dit que c’est ton ami. » Je ne dirais jamais assez ce qu’est la générosité de l’hospitalité algérienne. Oui, ce mois lumineux m’a profondément marqué. Et puis le souvenir de son émotion de retrouver son père, les siens, les camarades, le soleil, le vrai soleil qui lui manquait tant - et de les découvrir moi-même.

Il vous aura fallu l’entremise de Sadek pour venir en Algérie, ce pays pour lequel vous vous êtes engagé, ne serait-ce qu’en osant publier les textes de Fanon. Voulez-vous en parler ?

J’ai milité pour l’indépendance de l’Algérie. Celle-ci conquise, il m’a semblé que ce n’était pas à un Français de venir faire du tourisme politique. Mes voyages se sont bornés à venir régler des questions d’édition, tant que j’ai été éditeur. Une seule fois, en 1993, je suis venu participer à Saïda à une rencontre d’historiens et d’anciens moudjahidine, parce que j’ai écrit un livre sur un des pires massacreurs de la conquête, le maréchal de Saint-Arnaud.
Avec Sadek, ça été différent : comme une affaire de famille. Et c’est aussi grâce à lui que j’ai pu aller à Blida, rencontrer Abdenour Zahzah qui tournait un film sur Fanon, connaître l’hôpital où celui-ci avait été médecin, et voir, grâce au professeur Ridouh, les précieux documents qui témoignent de son activité pionnière dans le domaine de la psychiatrie.

Serait-ce abuser de cette entremise et de votre disponibilité en vous demandant justement de raconter aux lecteurs d’El Watan comment vous avez publié L’An V de la Révolution de Fanon ?

Ça s’est passé très simplement, en 1959. Frantz Fanon avait écrit ce livre, mais aucun éditeur français ne voulait le publier. Je l’ai su, je lui ai écrit à Tunis. J’étais débutant dans le métier (je n’avais encore publié que deux livres !). Il m’a fait aussitôt parvenir le manuscrit. Je l’ai édité. Le livre a été interdit, j’ai été inculpé d’atteinte à la sûreté de l’Etat, je l’ai réédité, nouvelles descentes de police, etc. L’important pour moi, c’est que Fanon ait manifesté une telle confiance envers un inconnu et qu’il m’ait écrit ensuite : « Il faut que je vous dise merci, non seulement pour ce que vous faites, mais pour ce que vous êtes. »
J’en reste toujours à cette phrase de lui : « Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui s’interroge. » Fanon, c’est aussi un homme fauché trop jeune, alors que toute une œuvre restait encore à construire. Et je crois que cette prière pourrait servir de maxime à toute la vie et à toute l’œuvre de Sadek Aïssat.

Source : Socialgerie

Article original : El Watan

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Safiya 04/08/2021 21:52

Merci A. Saoudi de revivifiez ma mémoire assoupie qui "fait comme fait le mort dans les mains de son laveur". Le beau déserte le quotidien sordide induit par cette "pandémie", merci d'y suppléer.