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Publié par Saoudi Abdelaziz

Stanislas Frenkiel : « L’Algérie est sous la dépendance sportive de la France »

Par Samia Lokmane, 2 juillet 2021. Middle-East Eye

Depuis le début du football professionnel en France dans les années 1930, des centaines de footballeurs algériens ont joué dans le championnat français. Dans son livre Le Football des immigrés, Stanislas Frenkiel, historien du sport et maître de conférences à l’université d’Artois, retrace le destin de cette élite sportive peu connue en France.

À travers des récits personnels et passionnants, basés sur les témoignages d’une soixantaine de footballeurs et de leurs proches, se faufilent l’histoire des relations franco-algériennes, à la fois « ambiguës, tendues et complexes », mais aussi les enjeux des politiques du sport à l’ère du nationalisme ou encore des questions liées à l’intégration de la communauté magrébine de France qui perdurent encore de nos jours.

Middle East Eye : Vous qualifiez les footballeurs algériens de la période coloniale ayant évolué en France (depuis Ali Benouna en 1930 jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en 1962) de « travailleurs immigrés du sport ». Cette formule sert-elle à restituer le contexte dans lequel ils sont arrivés et ont vécu en France?

Stanislas Frenkiel : Ces footballeurs sont venus en France travailler dans le sport. Ils exerçaient dans les clubs de première et de seconde divisions. En métropole, ils avaient pu bénéficier, en apparence, d’une très claire émancipation sociale par le sport avec des accès à de nouveaux logements et à des salaires conséquents, mais cela ne les empêchait pas de subir quelques discriminations et des remarques racistes, notamment après le départ d’une première vague de joueurs pour rejoindre le FLN [Front de libération nationale] en 1958.

Compte tenu de leur statut d’élite, ces joueurs faisaient par ailleurs figure d’exception par rapport à des centaines de milliers d’ouvriers algériens qui travaillaient à la même époque en France.

Mais en même temps, ils partageaient leur condition sur certaines questions, comme la privation du droit de vote, du statut de citoyen. Beaucoup de footballeurs nés en Algérie et ayant évolué en France jouaient d’ailleurs avec une licence d’assimilé [délivrée pour contourner la règle des quotas de joueurs étrangers].

MEE : Le statut des footballeurs algériens qui jouaient dans des clubs en France pendant la colonisation semble correspondre en partie à celui des sportifs afro-américains de la même époque qui étaient honorés pour leurs performances mais continuaient à subir le système de ségrégation raciale aux États-Unis.

SF : On ne peut pas comparer les deux situations. En France, il y avait une tradition d’accueil d’élites issues des colonies, qu’elles soient politiques, culturelles ou sportives, comme ce fut le cas pour la chanteuse Joséphine Baker, le poète Aimé Césaire ou l’homme politique ivoirien Félix Houphouët-Boigny.

Les footballeurs algériens étaient beaucoup mieux considérés que les sportifs noirs aux États-Unis. Ils l’étaient tant qu’ils étaient sur le terrain. Mais au moment de leur reconversion, des différences fortes pouvaient apparaître en matière de reclassement par rapport aux nationaux métropolitains. Encore aujourd’hui, on voit des difficultés de reclassement bien plus fortes pour les joueurs issus de l’immigration.

MEE : Votre livre survole, à travers le parcours de footballeurs de différentes générations, plusieurs périodes depuis les années 30 à nos jours et offre diverses grilles de lecture, historique, politique et sportive. Laquelle est la plus appropriée?

SF : Dans ce livre, le football est un prétexte, un miroir pour parler d’immigration, d’intégration, pour parler d’histoires d’amour, d’histoires de sang, pour parler de ces relations franco-algériennes ambiguës, tendues et complexes et du rapport à la langue française.

Le chapitre 12, par exemple, revient sur le match France-Algérie du 6 octobre 2001 [arrêté en raison de l’envahissement pacifique du terrain par des supporteurs de l’Algérie], qui voit s’écrouler le mythe de l’intégration par le sport.

À cette époque, l’Algérie, comme de nombreux pays socialistes et africains, avait bloqué ses meilleurs espoirs de manière tout à fait arbitraire. Cette politique exprimait la volonté d’étatiser le football et de l’utiliser à des fins de légitimation interne.

Il y a aussi un chapitre sur la guerre civile en Algérie [dans les années 90] et ses conséquences sur la diminution de l’immigration sportive.

En somme, c’est un livre qui ne parle pas seulement de sport, mais de politique, d’histoire, d’économie (salaires des joueurs et des contrats) et de géographie. C’est aussi un livre passerelle entre la France et l’Algérie.

MEE : Une date historique importante concerne le départ à Tunis en 1958 d’une première vague de footballeurs algériens évoluant alors en France (ils sont dix, dont Rachid Mekhloufi, Abdelhamid Kermali, Mokhtar Arribi) pour constituer l’équipe du FLN. Cette histoire-là est pourtant peu connue en France, comme d’ailleurs le parcours exceptionnel des footballeurs algériens de cette époque. Pourquoi?

SF : Un premier groupe de 30 joueurs algériens professionnels de première et de seconde divisions avait effectivement rejoint Tunis via des filières clandestines, à travers la Suisse et l’Italie, pour fonder la première équipe de football algérien quatre ans avant l’indépendance du pays [1958]. Il y a eu finalement quatre vagues de départ jusqu’en 1960.

Cette affaire n’avait pas fait grand bruit en France car on peut imaginer qu’à cette période marquée par la guerre d’indépendance en Algérie, les médias français avaient reçu des consignes de censure.

Les clubs aussi avaient préféré ne pas médiatiser ces départs. Et puis, l’équipe de France, qui avait pris part en 1958 à la Coupe du monde de football en Suède, était quand même parvenue à se classer troisième. Ce qui avait diminué l’incidence des départs de joueurs importants, comme Mustapha Zitouni et Rachid Mekhloufi.

MEE : En 1975, pour la première fois depuis l’indépendance, les équipes de football algérienne et française s’affrontent lors des Jeux méditerranéens d’Alger. Mais à la place de son onze national, l’Algérie envoie les joueurs de l’équipe nationale militaire dans le stade. Qu’est ce qui explique cette décision?

SF : Rachid Mekhloufi, ancien joueur de l’équipe du FLN avant l’indépendance, va devenir entraîneur de l’équipe nationale militaire. Ce qui dénote de son emprise. En 1975, il va diriger l’équipe nationale et remplace ses joueurs par les footballeurs de l’équipe nationale militaire, qui gagne le match joué avec la France.

Cette époque est aussi celle de l’étatisation du football et de la montée en puissance du football militaire en Algérie. Elle reflète le durcissement du régime socialiste algérien.

MEE : Pour le mondial espagnol en 1982, l’Algérie fait appel, en revanche, à des joueurs binationaux. À quoi est due l’évolution de sa position?

SF : L’équipe nationale algérienne, qui ne faisait plus appel à des professionnels à l’exception de Mustapha Dahleb [ex-joueur du club français du Paris-Saint-Germain) et de Abdelghani Djaadaoui [FC Sochaux] se rend compte qu’elle a besoin de pros pour devenir plus performante.

Je dois noter à ce propos l’immense travail effectué par la direction sportive de l’Amicale des Algériens en Europe qui avait fondé, via Nadir Kacem Bendrama, un ancien joueur, la sélection des immigrés ou des Beurs. Celle-ci avait joué des matchs de gala en Algérie, à la fin des années 70. Une filière de joueurs binationaux vers l’Algérie se met ensuite en place.

Le métissage ne se fait pas cependant sans tensions et sans désillusion. Pendant la Coupe du monde de football en 1986, deux clans s’affrontent : les locaux et les pros.

MEE : Ce brassage des locaux et des pros semble typique du football algérien…

SF : Absolument. Il est également ancien. L’Algérie est le premier pays à faire appel aussi tôt et de manière aussi importante à son immigration, bien plus tôt que d’autres pays africains.

La fédération algérienne de football va s’apercevoir qu’il y a un gros réservoir de footballeurs professionnels d’origine algérienne en France et qui jouent dans les meilleurs clubs français. Elle constate par ailleurs que la politique de protectionnisme sportif ne permettra pas à l’équipe d’Algérie de tenir face à des adversaires de grands pays.

MEE : Au début des années 90, l’État algérien fait un virage à 180 degrés en se désengageant complètement du football. À quel point cette décision va-t-elle influer sur l’avenir des joueurs ?

SF : L’année 1989 signe la fin de la réforme sportive en Algérie. Les clubs ne sont plus associés à de grandes entreprises nationales. Le libéralisme l’emporte mais il n’y a pas d’argent.

À cette même époque, l’Algérie entre aussi dans une guerre civile. Conséquence : le niveau du football algérien s’effondre, surtout que de grands joueurs partent à la retraite.

Certains joueurs, exceptionnellement, vont réussir à sortir du pays pour embrasser des carrières internationales. Mais globalement, le football algérien est à l’image du pays. Il est en crise.

MEE : Une décennie plus tard, en 2001 plus exactement, l’équipe nationale algérienne de football affronte son homologue française en match amical à Paris. Mais cette rencontre est interrompue par l’envahissement de la pelouse par les supporters  franco-algériens. Quel souvenir gardez-vous de cet événement ?

SF : Ce match se tient dans un climat de haute tension, quelques jours après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Il intervient également dans une période pré-électorale en France, au cours de laquelle le chef de l’État Jacques Chirac développe un discours virulent sur la question de l’insécurité dans le pays.

 

L’interruption du match révèle par ailleurs l’impossible normalisation des relations franco-algériennes. Mais avant tout, les débordements font écho à un cri du cœur exprimé par des Français d’origine algérienne. Ces derniers envahissent le terrain pour éviter une déroute à la sélection algérienne.

En sifflant la Marseillaise, ils reprochent aussi à la France de ne pas les reconnaître à cause de leur origine et de leur religion.

Les supporters envoient, d’autre part, un message à l’Algérie car ils se sentent considérés comme des citoyens algériens de seconde zone.

MEE : On aurait pu penser que le parcours exceptionnel de Zinedine Zidane allait changer le regard de la France sur son immigration maghrébine et plus particulièrement algérienne. Mais ce n’est pas le cas. Pourquoi ?

SF : L’image des Algériens ne s’est pas améliorée parce qu’il y a une crispation identitaire très forte et des relents xénophobes en France. Certains ne veulent pas voir réussir des personnes issues de l’ancien empire colonial.

MEE : Le joueur Karim Benzema, qui est retourné dans l’équipe de France pour l’Euro 2021, dénonçait il y a quelques années « une partie raciste de la France ». Il n’avait finalement pas tort…

SF : Il y a toujours une suspicion en France concernant le positionnement des joueurs d’origine algérienne vis-à-vis du maillot français et, par conséquent, de la nation française. Le cas de Benzema révèle la permanence de préjugés concernant l’homme maghrébin, qui est considéré comme fourbe. Ce qui explique pourquoi certains se demandent par exemple si Benzema chante vraiment La Marseillaise.

Or on s’aperçoit que ce joueur est très attaché à la France (où il paie ses impôts) et à l’équipe de France. Mais cela ne suffit pas. Certains reprochent à Benzema sa pratique de l’islam et ne voudraient pas le voir hisser en héros national sous les couleurs bleu, blanc, rouge.

MEE : L’équipe algérienne de football est elle-même constituée en grande partie de joueurs nés en France. Son entraîneur, Djamel Belmadi, est également un produit du football français. Que vous inspire ce schéma ?

SF : Il illustre l’échec de la politique du football en Algérie. Il n’y a quasiment plus de formation. L’Algérie est sous la dépendance sportive de la France. Pas que dans le football d’ailleurs, puisqu’elle a importé aussi le sélectionneur de l’équipe nationale de handball.

 

Source : Middleasteye.net

 

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