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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Kamel Medjdoub, 7 juillet 2021. El Watan

En un seul week-end pendant le mois de mai, et tandis que le monde avait les yeux rivés sur la ruée marocaine vers Ceuta, près de 700 harraga algériens sont arrivés sur le sol espagnol. Depuis le début de l’année en cours, jusqu’au 15 mai, 320 embarcations clandestines ont pris la mer en direction des côtes espagnoles, soit presque le double du flux de la même période de l’année passée.

C’est ce que nous apprennent les statistiques du ministère de l’Intérieur espagnol, qui englobent les îles Canaries et les enclaves de Melilla et Ceuta, et que nous avons recueillies auprès du CIPIMD, une ONG qui œuvre pour que « les disparus ne soient pas considérés comme de simples numéros dans les statistiques ».

«Nous pouvons avancer, sans grand risque de nous tromper, que les 90% sont d’origine de votre pays», nous déclare Marie-Ange Colsa. 90% c’est l’équivalent de pas moins de 3200 harraga (clandestins), puisque les 320 embarcations ont porté 3623 migrants.

A part la récente percée migratoire de Ceuta, la majorité des flux migratoires de ces derniers mois sont algériens. « La fermeture des frontières du Nord marocain jusqu’au Sahara occidental, sauf Dakhla en direction des Canaries, a contribué au fait que la majorité des flux sont d’origine algérienne. » Et la Covid-19 n’a rien changé à la crise. Bien au contraire.

Le record de l’année

Dans son dernier rapport, l’APDHA, association andalouse des droits de l’homme, constate que la pandémie a eu un double effet contradictoire sur l’activité migratoire: elle a d’abord provoqué le ralentissement de la migration avant de pousser des milliers de jeunes Africains, issus du Maroc, d’Algérie et du Sahel, à fuir, sous l’effet d’autres crises, économique ou politique, vers la porte sud de l’Europe, notamment vers la province d’Almeria, en Andalousie.

Arrivée en Espagne. Photo DR

Pendant la première moitié du mois de mai, Almeria a reçu 57 embarcations chargées de 750 migrants. Le record de l’année, pour le moment.

Pour se rendre compte de l’importance de ces derniers départs, il suffit de noter qu’au mois d’avril, la délégation du CIPIMD dans cette province a recensé 80 personnes ayant emprunté dix embarcations, soit la plus faible activité migratoire de l’année en cours. « Les flux n’ont pas cessé, au contraire ils ont augmenté », nous répond Marie-Ange Colsa.

Pendant ces deux semaines seulement de mai, le nombre de migrants clandestins a été décuplé. Il faut savoir que la dernière « poussée » de 700 harraga algériens, en un week-end, n’a pas été encore comptabilisée à la mi-mai dans les statistiques nationales, mais il y a surtout lieu de noter que ce n’est pas encore la haute saison.

« Malheureusement, la période estivale a commencé et donc la reprise risque d’être encore plus importante », prévoit M.-A. Colsa. Est-ce qu’il faut comprendre que c’est au niveau d’Almeria que se situe l’essentiel des flux migratoires d’origine algérienne ? « Les trois quarts des entrées se font à travers Almeria et la région de Murcie. Les Baléares ne sont nullement le principal point d’entrée en Europe, mais il est à signaler qu’elles reçoivent plus d’embarcations par rapport à 2019/2020 », nous répond la directrice du CIPIMD.

En 2019, 1194 embarcations ont transporté 26916 migrants sur la route sud de l’Espagne. Il est établi que, majoritairement, les flux sur cette voie sont alimentés par des candidats maghrébins et subsahariens. Ne disposant pas du nombre exact, il n’est pas risqué de dire que la proportion des départs algériens est énorme.

Mais « d’autres nationalités », assurément africaines, comme celles recensées à bord de la dernière embarcation en partance d’Oran, sont relevées aux départs des côtes algériennes.

Mosta, Oran et Alger, le trio des départs

Selon le détail des embarcations listées par le CIPIMD depuis le début de l’année, la plupart des « entrées irrégulières » par voie maritime en partance d’Algérie ont eu pour points de départ trois villes : Mostaganem, Oran et Alger.

C’est connu : Almeria est la destination privilégiée des harraga de l’Ouest. Cette province est à près de 200 kilomètres de la ville d’Oran et 300 kilomètres de Mostaganem.

La première embarcation de l’année a démarré de Mosta le lundi 18 janvier. Sur sa douzaine de passagers, trois ont péri en mer. Le lendemain, un autre groupe a tenté l’aventure. Aucun survivant. Si les victimes sont comptées à la récupération des corps sans vie rejetés par la mer, les disparus, quant à eux, « sont recensés en fonction des appels des familles et lorsque nous constatons que ces embarcations ne sont pas listées sur notre territoire », nous explique Marie-Ange Colsa.

Cette année, la ville marocaine d’Al Hoceïma a été la plus meurtrie avec la perte d’une cinquantaine de migrants, dont 36 Subsahariens en une seule traversée, le 10 janvier dernier.

Parmi le trio de villes côtières algériennes, Mosta est celle qui a compté le bilan le plus lourd des victimes de la Méditerranée du début de l’année jusqu’à fin avril : 61 vies emportées, 34 migrants n’ont pas pu arriver à destination à partir d’Oran et 28 à partir d’Alger. La dernière embarcation en date, portée sur la liste des sorties irrégulières, a démarré d’Oran le 17 avril.

Au cours de la traversée, un passager a péri. La liste des victimes n’est malheureusement pas exhaustive. Et pour cause, les nombreuses disparitions.

« Il est probable que les embarcations ne soient pas toutes répertoriées. Nous ne recevons pas toujours les infos sur celles qui partent et qui disparaissent en mer», nous précise la directrice de CIPIMD. Les disparitions sont, en effet, à même de charger lourdement le triste bilan des victimes de la harga.

Harraga disparus. Source : El Watan

L’épisode pénible des 23 jeunes Bougiotes, partis le 17 décembre dernier de la plage de Oued Dass, à destination des îles Baléares (dont Majorque), et disparus en mer, en est un douloureux exemple.

Mais cette année, Béjaïa ne figure pas sur le listing du CIPIMD, ce qui risque d’être une mise en veilleuse des traversées sur cette « nouvelle » voie maritime qui avait fait parler d’elle pendant les derniers mois de 2019. Selon l’APDHA, 1717 personnes ont péri sur la route maritime de l’Espagne en 2020.

Marie-Ange Colsa avait avancé, dans un entretien à El Watan (14 décembre 2020), que 85 jeunes migrants algériens étaient noyés pendant la traversée espagnole au cours du seul mois d’octobre dernier. Le chiffre aurait donné plus froid dans le dos, si des opérations de sauvetage n’avaient pas permis de tirer d’affaires des embarcations en dérive.

Le 16 mai dernier, la Garde civile d’Alicante a sauvé 11 Algériens, dont trois mineurs. Le même jour, les mêmes services à Carthagène ont porté secours à 19 autres Algériens sur une seule embarcation.

Huit autres Algériens ont été secourus à bord de leur embarcation de 85 chevaux. Pendant le mois de mai, les opérations de secours de ce genre sont presque quotidiennes sur des embarcations où il est courant de trouver des femmes et des bébés. Au cours de la semaine écoulée, 25 embarcations ont été interceptées à Almeria avec à leur bord cinq femmes et deux bébés, rapporte l’ONG espagnole Héroes del Mar. 95% des 250 migrants sont des Algériens.

Le 30 avril dernier, le cadavre d’un Algérien de 27 ans, disparu en mer pendant dix jours, a été rejeté par les eaux, une épreuve pénible pour ses parents qui ont pu l’identifier.

Ce n’est pas le cas de tant d’autres harraga disparus et dont les parents n’arrivent pas à faire leur deuil. Si on arrivait à compter la totalité des âmes africaines avalées par la Méditerranée sur la route de l’Espagne ou dont on n’a aucune nouvelle, le bilan ferait-t-il peut-être réfléchir et frémir les régimes des pays que l’on tente de rejoindre avec des espoirs, mais surtout ceux que l’ont fui avec désespoir.

Source : El Watan

 

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