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Publié par Saoudi Abdelaziz

«L’alternative du retour à l’Etat développementaliste est incontournable. Ce qui implique la priorité politique fondamentale de la restauration de l’Etat national et de ses institutions gravement amoindris et affaiblis, ces trente dernières années. Un Etat dont les fondements sont transparence, impartialité et contrôle.» 

Interview par Nadjia Bouaricha, 5 juillet 2021

El Watan. Quel regard portez-vous sur les choix économiques de l’Algérie en 59 années d’indépendance ?

Abdelatif Rebah, économiste. Merci de me donner cette opportunité de revenir, ne serait-ce qu’à grands traits, sur les étapes caractéristiques de l’évolution de l’économie algérienne depuis 1962, et ce, tout particulièrement pour vos lecteurs des jeunes générations. Un rappel ô combien opportun par ces temps de révisionnisme néo-colonial.

Il est important de savoir qu’en 2021, plus de neuf Algériens sur dix sont nés après l’indépendance.

Conjugué à la fois à l’absence de tradition d’entretien de la mémoire collective – tout particulièrement pour ce qui concerne la période récente d’édification de l’économie nationale – et à une entreprise politicienne intéressée, non déclarée, d’occultation délibérée de la courte expérience d’industrialisation algérienne, cette dynamique démographique a contribué à accentuer le phénomène de «blanc» dans la mémoire qui a imposé une lecture de l’histoire visant à nier les acquis du développement national engagé après l’indépendance jusqu’à la fin des années 1970.

Une lecture qui porte au passif des décennies du développement national 1960/70, les dégâts et les destructions causés par plus de trente ans de réformes libérales. Dans l’évolution de l’économie algérienne depuis 1962, je distingue les étapes caractéristiques essentielles suivantes. D’abord, celle que l’on pourrait qualifier d’étape de la maturation des choix fondamentaux de développement économique de l’Algérie indépendante.

La question du développement national ne pouvait s’inscrire que dans celle de la rupture avec le régime économique colonial et avec le rôle et la place qu’il a assignés à l’Algérie dans la division internationale du travail  : à la fois réservoir de main-d’œuvre et de matières premières bon marché et débouché pour les marchandises et les capitaux de la métropole. La deuxième étape est celle que l’on a appelée l’âge d’or de l’édification nationale Nationalisés, les hydrocarbures s’affirment comme la source de financement de l’accumulation productive, à la fois combustible du développement national et source d’une prospérité nationale partagée.

Durant les Plans 1967-70,1970-74, 1974-1978 et 1980- 1984, la disponibilité croissante des revenus pétroliers (et gaziers) a servi à financer un effort sans précédent de développement national, accéléré et affranchi des contraintes de profit. La part de l’industrie n’a cessé de se développer pour atteindre 25% de la PIB. L’Algérie produit alors des tracteurs, des wagons, des engrais, des grues, des moissonneuses-batteuses, des produits pharmaceutiques, des téléviseurs, des camions, des bus.

Les investissements publics -transports, agriculture, énergie électrique – favorisent, par ailleurs, le développement du secteur privé. En 1978, on recense 5600 entreprises industrielles privées. En 20 ans, de 1967 à 1986, plus de deux millions de postes de travail nouveaux ont été créés. La population féminine occupée passe de 94 000 personnes en 1966, à 365 000 en 1989. La troisième étape, inaugurée dès les années 1980, est celle de la remise en cause de la stratégie de développement national autonome et du démantèlement de ses outils.

Cette voie conçue comme substitut à celle du développement national de la décennie 1970, s’est soldée par un fiasco dont les manifestations caractéristiques sont l’échec du triptyque libéral : libre-échange, privatisation, IDE (investissements directs étrangers), et la panne du développement qui dure jusqu’aujourd’hui.

Cette voie, marquée inévitablement de pratiques parasitaires et prédatrices (corruption et détournements de fonds et de bien publics à une échelle inimaginable), a été ruineuse et a conduit l’Algérie dans l’impasse.

Elle a causé des ravages dont l’une des séquelles est la rupture de confiance entre une grande partie des Algériens et leur État, traduite, au plan politique, dans l’abstention massive aux dernières élections législatives.

Pourquoi peine-t-on à faire le bon choix pour une bonne orientation économique ?

Pour la grande majorité des Algériens, la «bonne orientation économique» est, intuitivement, celle qui impulse le développement national et se traduit par le progrès social ressenti dans tous les domaines de la vie quotidienne. Cette «bonne orientation économique» a prévalu dans les décennies du développement, allant du Plan triennal au 1er Plan quinquennal (1967-1988-1989), caractérisées par l’accumulation productive, le développement économique, le progrès social, la prospérité partagée.

Elle a été brutalement freinée par le «basculement à l’économie de marché» dans les décennies allant de 1990 à 2018/19, celles marquées par l’accumulation rentière, prédatrice, la régression économique et sociale et le creusement des inégalités. Faire, à nouveau, le choix de la «bonne orientation économique» se heurte à l’opposition des tenants du maintien de la politique qui a conduit le pays au désastre durant ces trente dernières années. On le constate, les termes du débat sur l’orientation appropriée des politiques économiques mais aussi sur le devenir de notre économie sont particulièrement nombreux.

Les grilles de lecture de la réalité que ce débat mobilise sont le produit d’auteurs engagés et reflètent des intérêts déterminés multiples, comme le signalent, d’ailleurs, les centres de préoccupation et les thèmes privilégiés, de même que des occultations, des omissions et des non-dits significatifs. L’orientation économique reflète fondamentalement des choix de classe, des intérêts de classe.

On peut illustrer cette vérité par une question simple : au service de quel ordre social et économique, les richesses hydrocarbures du pays vont-elles être mises ? Vont-elles servir à construire des usines créatrices d’emplois qualifiés et valorisants, à développer l’agriculture, contribuer au progrès social dans nos campagnes et à la réduction de notre dépendance alimentaire, à doter le pays des moyens d’une santé publique de qualité, moderne et au profit de tous, à mettre notre système d’enseignement au diapason du progrès scientifique et technique, à créer les conditions matérielles du développement culturel de notre pays… ?

Ou bien, ainsi qu’il en a été au cours de ces trente dernières années, servir des couches sociales privilégiées et mettre en selle des «champions nationaux» de la prédation et de la rapine, plus concrètement de l’enrichissement rapide et illicite au détriment des intérêts du pays ?

Libéral, socialiste, système hybride ; quelle est donc la nature du système économique algérien ?

Il est important de rappeler que la Constitution adoptée par référendum, le 23 février 1989, a abandonné toute référence au socialisme. Plus personne n’en parle pour caractériser le système algérien. On évoque plutôt le libéralisme. On comprend pourquoi, quand on sait qu’en 1990, l’ensemble du droit algérien a été refondu pour être mis aux normes des pays à économie capitaliste.

L’ouverture de l’économie a été intensifiée à la faveur du plan d’ajustement structurel conclu avec le FMI, en 1994-1995, avec la libéralisation du commerce extérieur et les privatisations.

La structure juridique de l’économie a été privatisée, la taille du secteur public est passée à peu près de 81% du PIB hors hydrocarbures en 1988 à 15% en 2015. Le secteur privé occupe une part croissante et presque majoritaire dans les crédits à l’économie, l’équivalent de 24% du PIB, en 2017, selon la Banque mondiale.

Seulement, le capitalisme algérien, qui a grandi, à partir des années 1990, sur les décombres des acquis du développement national, est demeuré à la marge de la sphère des activités porteuses de dynamisme économique, technologique, social.

C’est un capitalisme qui se dérobe à ses obligations fiscales et ne reconnaît pas aux travailleurs le droit de s’organiser en syndicats ; un capitalisme de la chkara plutôt que des circuits bancaires et financiers, un capitalisme de l’immaturité, marqué par sa prédilection pour l’import-import et l’immobilier de rente.

En définitive, c’est un capitalisme de la périphérie subordonnée du capital globalisé, confiné dans le rôle, sans perspective de dépassement qualitatif, de pourvoyeur passif d’énergie et de marché solvable et rentable.

Que dire des réponses proposées par l’actuelle gouvernance pour faire face à la crise ? Et quelle est la meilleure voie de sortie de crise à votre avis ?

La sortie de crise, il s’agit là d’une problématique que j’ai largement abordée dans l’essai que j’ai récemment publié aux éditions Apic, intitulé Algérie post-hirak, à la conquête de l’avenir. Près de six décennies après l’indépendance, la question fondamentale des voies à prendre pour concrétiser les idéaux de Novembre 1954 visant à faire de l’Algérie un Etat national souverain, juste, prospère et solidaire, est toujours en jeu.

Toujours à l’ordre du jour, la question de la construction d’une économie productive capable de répondre aux besoins fondamentaux énormes de la société en matière de nutrition, de santé, d’éducation, de mobilité, de logement, une économie assise sur une base productive nationale capable d’absorber une main d’œuvre de plus en plus instruite et féminine et de se mesurer aux grands challenges technologiques et industriels porteurs de développement et facteurs d’échanges équilibrés et mutuellement bénéfiques, pour sauvegarder notre souveraineté et améliorer la richesse nationale.

La dynamique de développement initiée au cours des deux premières décennies de l’indépendance a été brisée avant que ne soient corrigées ses fragilités et atteinte sa phase de maturité. Trente ans de réformes libérales ont renforcé les faiblesses structurelles d’un système mono-exportateur. Notre pays n’a pas d’autre choix que de renouer avec ce qu’il y a de meilleur dans la stratégie de développement national de la décennie 1960-1970.

Un modèle historique de développement, résultat, il est utile de le rappeler, de l’action conjuguée de trois facteurs, dont le poids a été inégal : a) la stratégie formulée par les pouvoirs publics ; b) le comportement des acteurs mis en scène dans cette stratégie ; c) l’incidence plus ou moins forte du contexte international sur le pays.

Un modèle que l’on peut formuler, aujourd’hui, dans les termes suivants : une vision de long terme qui traduit l’ambition de construire une économie productive performante ; un Etat garant des priorités productives et environnementales ; des institutions solides et compétentes dans le rôle de vecteur de cette ambition ; des acteurs efficaces et engagés parce qu’impliqués ; des organes de contrôle indépendants et représentatifs ; un climat politique et social de mobilisation démocratique pour le développement national.

L’alternative du retour à l’Etat développementaliste est incontournable. Ce qui implique la priorité politique fondamentale de la restauration de l’Etat national et de ses institutions gravement amoindris et affaiblis, ces trente dernières années. Un Etat dont les fondements sont transparence, impartialité et contrôle. 

Source : El Watan

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