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Publié par Saoudi Abdelaziz

Des paysages à couper le souffle et une nature flamboyante et généreuse. Photo El Watan.

Des paysages à couper le souffle et une nature flamboyante et généreuse. Photo El Watan.

Reportage

Par Djamel Alilat, 2 juin 2021

C’est un pays qui a tourné le dos à la mer mais ses montagnes portent des noms de bateaux : Babor et Tababort, le petit et le grand bateaux. Petite revanche, tout de même, les chênes de ses montagnes ont souvent servi à construire les navires qui écumaient la Grande Bleue du temps de la course, des flibustiers et des corsaires.

Une succession de paysages de carte postale et un immense lac aux eaux qui mêlent le vert émeraude et le bleu du ciel. Tout autour, des pics montagneux enneigés qui donnent à voir des flancs densément boisés et des ravins si profonds qu’ils donnent le vertige. Au milieu de ce décor de film d’aventures, une route étrangement déserte et qui aligne une série impressionnante des casernes et de cantonnements militaires hérissés de barbelés. Les troupeaux de bovins et les vaches en vadrouille sont bien plus nombreux que les véhicules des touristes ou des gens de la région.

S’étendant sur les wilayas de Béjaïa, Sétif et Jijel, les Babors sont, sans doute, l’une des plus belles régions d’Algérie. Hélas, l’arrière-pays jijelien renvoie encore l’image d’un pays en guerre. Une guerre où l’ennemi est invisible, tapi dans les profondeurs des vastes forêts qui bordent la route et qui peut surgir à tout moment, à chaque détour de virage.

Cette pénible impression qui quitte rarement le visiteur est accentuée par toutes ces maisons dont les toits affaissés et les murs écroulés ou avalés par la végétation racontent l’exil forcé et l’abandon par leurs propriétaires. On sent qu’ils commencent à peine à revenir, surtout de jour, pour entretenir leurs petits vergers ou leurs ruchers. On voit ici ou là, un paysan bêcher son lopin de terre ou s’occuper de ses bêtes ou des ses abeilles.

A en juger par le nombre de ruches qui tapissent les flancs des montagnes, l’apiculture est une activité florissante dans la région. L’élevage bovin aussi, car vaches et bœufs vivent en toute liberté, vadrouillant où bon leur semble. C’est le pays des vaches et des abeilles.

Les dernières pluies ont été salutaires

Le lac artificiel d’Erraguene est particulièrement beau en cette période de l’année où les lumières sont douces. Plusieurs îlots émergent au milieu de sa vaste étendue. Construit entre 1955 et 1961, le barrage, de type multi-voûtes affiche une hauteur de 83 m pour une capacité de 220 millions de mètres cubes.

Sous ce lac artificiel, il y aurait un tunnel souterrain d’une douzaine de kilomètres jusqu’à la centrale hydroélectrique de Ziama Mansouriah, elle-même creusée dans la roche. «Comme à Darguina, il s’agit d’une centrale de haute chute ou ce qu’on appelle les centrales-lacs. L’eau est pompée jusqu’en haut de la montagne, d’où elle continue son itinéraire en mode gravitaire jusqu’à la centrale», précise Saïd Slimani, docteur en sciences biologiques et professeur d’université.

 

Lac d'Erraguene sous la neige. Photo Mokhtar Alioueche

Les dernières pluies ont été salutaires. L’eau est montée de plusieurs mètres. «La dernière fois que nous sommes venus ici, en été, des vaches paissaient sur le lit de plusieurs affluents en amont du barrage», se rappelle Saïd, qui nous accompagne dans cette virée

Les pieds presque dans l’eau, le petit village d’Erraguene est on ne peut plus paisible. Quelques maisons, jamais finies comme partout en Algérie et quelques petits commerces essentiels. La route ramène quelques fois des visiteurs et des touristes qui viennent admirer le lac loin du vacarme et du stress des villes. Des petits espaces ainsi que des bancs ont été aménagés pour profiter de la vue imprenable sur le lac et son écrin de montagnes. Le week-end, de nombreuses familles y viennent pique-niquer ou se réunir autour d’un barbecue. Au sommet d’une colline, une belle bâtisse aux toits de tuiles s’avère être une auberge de jeunes.

Deux jeunes adolescents sont assis sur un muret à regarder le temps qui passe. Interrogés sur les activités, ils avouent qu’il n’y a vraiment rien à faire dans la région. «On tient les murs. Ceux qui ont pu partir d’ici sont tirés d’affaires, les autres tiennent les murs», disent-ils dans un grand éclat de rire. A Erraguene, l’usage du kabyle a pratiquement disparu ces dernières décennies. «A Babor, il y a des ‘‘chyoukha’’ qui le parlent et le comprennent encore», dit le plus âgé des deux compères.

Pour venir admirer le lac et la région, il faut prendre la route d’Erraguene-Babor à partir de la ville de Ziama Mansouriah. Ceux qui sont tentés de poursuivre l’aventure peuvent aller jusqu’à Sétif par Aïn Kebira ou alors prendre à droite par Oued El Bared et Tizi n’Bechar, tout comme ils ont la possibilité de prendre à gauche avant d’arriver à Babor et poursuivre jusqu’à Texenna et Jijel.

Babor-Tababort, le pays du sapin de Numidie

La région présente d’immenses ressources naturelles, notamment une faune remarquable et de vastes formations forestières. Sur un gradient altitudinal se succède d’abord une chaîne de chênaies : un maquis à chêne-liège en basse altitude, puis de belles futaies à chêne zéen et à chêne afarès aux moyennes altitudes. Les plus hautes altitudes sont, quant à elles, occupées par une formation unique au monde. «Les massifs jumeaux Babor-Tababort forment le seul habitat naturel au monde du sapin de Numidie. On n’y rencontre pas de sapinières pures.

Réfugiée vers les sommets des deux monts, cette espèce endémique est principalement associée au cèdre de l’Atlas, qui domine ce biotope particulier, formant, par endroits, des peuplements plus ou moins purs, avec une présence mineure d’autres résineux, à l’image de l’if commun et de nombreux feuillus, notamment du houx, du chêne zéen, d’un quatrième chêne, le chêne vert, voire de quelques rares pieds d’un peuplier forestier relictuel en Afrique du Nord», souligne Saïd Slimani.

La source intermittente de Selma

Séparée du Djurdjura par la vallée de la Soummam, la chaîne des Babors est hérissée de belles montagnes densément boisées et de pics montagneux abondamment enneigés en hiver. Gorges abruptes, comme celle de Kheratta, cours d’eau aux chutes parfois impressionnantes, comme celle de Kefrida, d’Aït Slimane, d’Aït Felkay, de Zentout ou de Laâlam, la région est un paradis pour les amoureux de nature et de verdure.

Photographe amateur et randonneur passionné de nature, Chabane Lounis les connaît tous pour les avoir gravis à plusieurs reprises avec ses amis et compagnons. Ils sont déjà partis à l’assaut du mont Issek (1734 m), Babor (2004 m), Tababort (1954 m), Sidi Djaber (1280 m), Ablat Amellal (1368 m). Derrière cette impressionnante chaîne, le mont Takoucht, le plus haut sommet de la wilaya de Béjaïa culmine à 1896m.

En fait, les Babors, du berbère Ababur, est le nom donné à deux massifs jumeaux, le Babor et le Tababort, ainsi nommés, car leurs formes rappellent celle d’un bateau.

Le cours d’eau qui coule en contrebas du village de Selma Ben Ziada cache dans ses entrailles une curiosité naturelle absolument remarquable. Il s’agit d’une source intermittente. Connue depuis des siècles, la source dite de M’chaki attire un grand nombre de visiteurs et de curieux. Chaque demi-heure, à peu près, la petite source tranquille qui murmure au pied d’une falaise dans un étroit canyon se transforme en cascade rugissante pendant une dizaine de minutes. Elle a la réputation de porter chance et d’exaucer les vœux de celles et ceux qui veulent se marier ou avoir un enfant.

Il suffit de s’y laver au moment où la source est à son plus haut débit. Plus nombreux en été que durant le reste de l’année, les touristes viennent s’agglutiner autour du point d’eau pour être au plus près du spectacle. On y remplit aussi des bidons et des bouteilles pour toute la famille. Quand l’eau commence à rugir à mesure que son débit devient spectaculaire, de nombreux visiteurs lance des formules religieuses. En universitaire cartésien, Saïd ne veut pas se contenter des explications de l’assistance qui attribue ce phénomène à un miracle divin. Longue de 4 km, la piste qui va du village jusqu’à la rivière a été bétonnée et un espace a été aménagé en parking. «En été, l’endroit est noir de monde. On y vient pour l’eau et la fraîcheur mais aussi pour y pique-niquer en famille», dit Lounis.

Deux heures plus tard, aussitôt que la couverture du réseau téléphonique a permis le retour de la connexion internet, Saïd dira triomphalement : «Il s’agit bien d’un système hydrodynamique à multi-siphons  ! Il y a trois siphons qui se remplissent et se déversent par la sortie principale», dit-il.

Taza, le parc de la sittelle de Kabylie

Il y a très peu de villages dans cette région densément boisée et par endroits très accidentée. Les hameaux, qui ont maintenu un semblant de vie, sont les plus proches des casernes. Il faut reprendre la route par la forêt de Guerrouche, l’une des plus belles et des plus étendues forêts algériennes.
«On est à l’étage des chênes caducifoliés. 
C’est la fin d’un hiver plutôt doux cette année : le chêne afarès est encore nu, le chêne zéen presque, le houx est verdoyant, les merisiers, cerisiers sauvages, sont revêtus de magnifiques nouvelles feuilles vert clair.» «Plus bas, il fait plus doux en hiver. Ce qui permet le développement d’arbres à feuilles persistantes : c’est l’étage du chêne-liège, qui s’étend jusqu’à la mer», explique Saïd Slimani, ajoutant que «le nom de la forêt vient probablement de ces chênes qui l’occupent : les chênes appartiennent au genre Quercus, en latin, kerrouche ou akerrouche en kabyle».

La traversée de la forêt de Guerrouche est un vrai moment de bonheur qui permet d’admirer une végétation aussi dense que luxuriante. La route a longtemps été interdite à toute circulation par les groupes terroristes qui écumaient ces bois impénétrables. Elle a été récemment bitumée, et de plus en plus de citoyens l’empruntent pour redécouvrir la beauté de la nature.

De par ses arbres de haute futaie qui partent à l’assaut du ciel, cette forêt est un peu la sœur jumelle de celle de l’Akfadou. Dans sa majeure partie, la forêt de Guerrouche est située dans le périmètre de protection du parc national de Taza, considéré comme la zone avec le taux de boisement le plus élevé en Algérie.

S’étendant sur 1100 ha, la forêt de Guerrouche est aussi connue pour être le biotope d’un oiseau endémique et emblématique, la sittelle de kabylie. Cette espèce a été signalée pour la première fois à Babor, le 5 octobre 1975, par Jean-Paul Ledant, un agronome belge passionné d’ornithologie. De nos jours, plusieurs sites d’étude lui sont consacrés dans la région, aussi bien à Babor, à Taher, à Guerrouche que sur les hauteurs de Tamentout et de Djimla, aux limites des wilayas de Jijel et de Mila.

Saïd qui n’oublie jamais son rôle d’enseignant se fait plus pédagogique : «Voilà ce qu’on appelle un cortège floristique type de la subéraie, forêt de chêne-liège. Cet arbre et le sous-bois qui lui est associé se sont adaptés au passage du feu.

On y trouve principalement du genêt, du calicotome épineux, de la bruyère, de l’arbousier, des cistes, de la lavande, des filaires, du myrte en basses altitude, remplacé par le cytise à partir des moyennes altitudes… Contrairement aux idées reçues, sans feu, cette formation végétale pourrait carrément disparaître un jour. Des incendies très espacés et d’intensité faible à modérée ont largement contribué à rajeunir ces peuplements et à façonner ce paysage tel que nous le voyons aujourd’hui.»

Nous sommes au cœur du Parc national de Taza. D’une superficie de 3807 ha, le parc abrite plusieurs espèces endémiques, car après la séparation de l’Afrique et de l’Europe, les mêmes espèces, de par et d’autre de la mer, ont évolué différemment. De par sa biodiversité, le parc est reconnu comme réserve de biosphère mondiale par l’Unesco en 2004.

La grande boucle s’achève à Taza, sur l’exceptionnelle corniche kabyle qui va de Jijel à Béjaïa. Là où les montagnes des Babors plongent enfin dans l’eau comme si elles voulaient prendre cette mer sur laquelle se dessinent leurs reflets.

 Source : El Watan

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