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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Exactions et tortures au temps du Hirak algérien : le cas de l’avocat Raouf Arslan et de son client Aziz Bekakria

A.T, Algeria-Watch, 30 mai 2021

Raouf Arslan, 54 ans, avocat depuis plus de vingt ans à Tébessa, une ville frontalière avec la Tunisie, a été arrêté le 27 mai 2021. Il rendait visite à son client Aziz Bekakria, en garde a vue depuis le 20 mai 2021. Aziz Bekakria était en liberté provisoire depuis août 2020 après avoir été condamné en mars 2020 à 18 Mois de prison pour incitation à attroupement non armé et pour ses publications sur Facebook1.

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La ville où cet avocat exerce joue un rôle particulier dans la cartographie politique de l’Algérie. Tébessa, chef-lieu de wilaya (préfecture) aux confins nord-est de l’Algérie, est réputée pour être la plaque tournante régionale de flux massifs de trafics illicites au profit d’une mafia locale protégée en haut lieu. Ce réseau criminel a pignon sur rue et dirige au vu et au su de tous des activités soutenues de contrebande avec la Tunisie et la Libye. Assurée de la protection d’autorités militaires et sécuritaires, cette mafia gère tous les trafics : carburants, devises, voitures de luxe, denrées alimentaires, stupéfiants et cheptels, rien ne lui échappe.

Me Arslan, très actif sur les réseaux sociaux2 et au sein du Hirak, s’est également distingué par sa défense opiniâtre des détenus d’opinion.

Ces prisonniers, souvent issus des classes défavorisées, ont été arrêtés pour leur participation aux manifestations populaires qui se tiennent tous les vendredis depuis février 2019. Son engagement déterminé au service de ses clients lui a valu de nombreux désagréments : Raouf Arslan a notamment été condamné en première instance à une année de prison en raison de ses activités au sein du Hirak, ce jugement a été annulé en appel.

Raouf Arslan venait de se constituer avocat d’Aziz Bekakria, un ancien détenu d’opinion et membre du mouvement Rachad, arrêté chez lui jeudi 20 mai 2021 par des agents de la DGSI, qui l’ont remis à la gendarmerie.

Cette séquence illustre une certaine division du travail répressif entre les différents corps de sécurité à Tébessa. La gendarmerie s’occupe des gardes à vue et de la construction des dossiers par la fabrication de preuves qui mettent en évidence l’existence d’un « réseau terroriste » ou d’une « bande criminelle organisée ». Les policiers et les agents de la DGSI sont chargés pour leur part de l’arrestation des mis en cause, des interrogatoires et de la production d’« aveux » en suggérant des noms de complices et d’autres détails censés incriminer des détenus d’opinion.

Raouf Arslan est l’unique avocat du barreau de Tébessa disposé à défendre Aziz Bekakria (et d’autres détenus) face à l’appareil répressif. Constatant que sa garde à vue se prolongeait au-delà du délai légal maximal de quatre jours, Raouf Arslan s’était présenté à la brigade de gendarmerie dans le but de rencontrer son client. Il avait alors fait face à un refus catégorique, étant informé par la même occasion qu’Aziz Bekakria resterait en garde à vue douze jours, mesure exceptionnelle réservée aux affaires de grands banditisme et/ou de terrorisme.

Après Oran, Tébessa ?

Deux jours avant son arrestation, Me Arslan a fait part à l’un de ses confrères de ses inquiétudes à propos des manœuvres visiblement engagées par les services de sécurité de Tébessa. Manœuvres en tous points semblables à celles qui avait abouti à la fumeuse affaire du « réseau d’Oran ». Il s’agit comme pour l’affaire oranaise de monter un dossier de terrorisme complètement fabriqué comportant une liste de noms soi-disant impliqués dans une organisation subversive. La qualification de terrorisme impliquant de très lourdes peines pour ces victimes arbitrairement désignées par les polices locales. L’inquiétude du juriste était également nourrie par les propos menaçants, à peine voilées, du procureur de Tébessa. Ce personnage aurait ainsi déclaré en substance en direction des avocats qui seraient tentés de sympathiser avec le Hirak :

« Votre robe noire, c’est à l’intérieur du tribunal mais vous serez traités comme tout le monde si vous participez au Hirak ».

L’avocat avait ainsi été informé que son nom était fréquemment cité lors des interrogatoires au cours desquels les agents de police et de gendarmerie le présentaient comme le chef d’un réseau au sein du Hirak de Tébessa. Raouf Arslan savait que son arrestation était imminente.

En dépit de cela, très préoccupé par l’intégrité physique de son client, l’avocat a tenu à le rencontrer. Et c’est en se rendant une seconde fois pour exiger de voir Aziz Bekakria que Me Arslan a été arrêté et placé en détention. A l’heure actuelle, nul ne sait si Aziz Bekakria a été victime de sévices et personne n’est en mesure de dire dans quel état il se trouve, ni même s’il a été examiné par un médecin.

L’arrestation d’un avocat est un palier supplémentaire d’une extrême gravité dans la spirale répressive dans laquelle le régime s’est engagé. Après les arrestations de journalistes, de militants des droits de l’homme et de nombreux manifestants pacifiques, c’est le tour des juristes. La technique utilisée à Oran d’incrimination de personnes totalement innocentes, au titre, absolument aberrant, d’« atteinte à la sûreté de l’Etat par une bande organisée », semble devenir une sorte de modèle pour les appareils sécuritaires.

Cette affaire éclaire la nature d’une répression qui a recours aux pires expédients sous la couverture de magistrats aux ordres dans une ville où les activités criminelles se déroulent au grand jour. Mais en l’occurrence, l’innovation – aussi inadmissible que le reste de procédures discrétionnaires – qui consiste à cibler un avocat est un précédent scandaleux. Le seul tort de Me Arslan est de participer au Hirak et de défendre des militants pacifiques, qu’ils soient ou non membres d’une organisation politique !

L’objectif est clair : il s’agit de corroborer le caractère, aussi fantaisiste que fallacieux, d’organisation terroriste du mouvement Rachad, de terroriser les citoyens et d’intimider les avocats qui prendraient trop à cœur leur rôle de défenseur de citoyens dont le seul « crime » est d’exprimer publiquement leurs opinions.

 NOTES

1/https://www.facebook.com/comitenationalpourlaliberationdesdetenusCNLD/posts/326966502006821

2/https://www.facebook.com/watch/?v=207627037758113 (A.Bekakria est invité par Me R.Arslan pour témoigner des circonstances de son arrestation et de ses conditions de détention)

Source : Algérie-watch

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