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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

Le professeur de sociologie Rabeh Sebaa (université d'Oran) pointe les causes principales de la reprise en force du phénomène des harraga.

Propos recueillis par Y. D. 16 Mai 2021. TSA-Algérie

Plus de 30 embarcations d’immigrants illégaux algériens sont arrivées sur les côtes d’Almeria en Espagne en 48 heures la semaine passée. Comment expliquez-vous cette reprise inquiétante des départs des migrants ?

Rabeh Sebaa. Le phénomène de la harga est plus complexe qu’il ne l’a été il y a dix ou quinze ans. On savait alors quel était le profil des harraga et quelles étaient plus ou moins les raisons majeures pour lesquelles ces gens partaient.

Maintenant les choses ont évolué beaucoup plus rapidement. On a quand même un repère. Comme vous le savez, on a connu une accalmie pendant deux ou trois mois après le début du Hirak le 22 février 2019. Selon les chiffres officiels, il y avait une accalmie sérieuse.

Pour répondre à votre question, dans cette recrudescence (des harga) il y a une dimension qui est en relation avec ce qu’on pourrait appeler une baisse d’optimisme, une déception des jeunes notamment qui avaient placé un espoir dans ce mouvement citoyen.

En croyant que les choses allaient changer plus ou moins vite, vous n’êtes pas sans connaître l’impatience des jeunes qui représentent la tranche d’âge la plus concernée par la harga.

Il y a aussi un vent de pessimisme sociétal qui a soufflé sur l’Algérie qui n’est pas dû au Hirak. Et qui a soufflé un peu plus fort sur l’Algérie ces derniers mois.

Le deuxième aspect c’est l’aggravation de la crise sociétale qu’il ne faut pas uniquement réduire à la dimension économique. Les choses se sont beaucoup corsées sur le plan économique.

À côté de l’exacerbation de la crise économique (dégringolade de la valeur du dinar, l’inflation, etc.), il y a aussi la crise sanitaire qui a aggravé la précarisation des couches défavorisées. Et les couches dites moyennes ont été précarisées de façon plus visible depuis l’apparition de la crise sanitaire.

D’autres éléments se sont surajoutés, qui existaient auparavant mais maintenant ils sont devenus beaucoup plus saillants.  En l’occurrence la crise politique. Vous savez qu’il y a une incertitude politique en Algérie qui commence à se faire ressentir dans la quotidienneté.

Les Algériens ne voient pas du tout le bout du tunnel. Au contraire, les choses deviennent beaucoup plus sombres. Il y a aussi un élément psychosociologique et on sent chez les Algériens une plus grande inquiétude qui n’est pas liée uniquement à l’aspect économique ou politique.

Une inquiétude qui est liée à un mal-être social. Les Algériens vivent mal. Il y a la fermeture des frontières, l’absence de déplacements, les gens sont confinés chez eux, etc.

Tous ces éléments rendent, comme je l’ai dit au début, l’appréhension du phénomène de la harga beaucoup plus complexe que les stéréotypes qu’on a l’habitude d’utiliser pour le traiter.

Ce sont là les facteurs qui expliquent en partie le phénomène mais comment analysez-vous les réponses qui sont données à ces aspirations exprimées?                     

D’abord, il y a lieu de préciser que la première mesure qui a été prise- plutôt d’ordre juridique- et qui a échoué vu que son côté dissuasif n’a pas fonctionné, c’est la criminalisation du phénomène de la harga.

Cette mesure juridique n’a pas dissuadé. L’échec du traitement du phénomène se situe dans la méconnaissance pour ne pas dire l’ignorance du phénomène de la harga.

Le pouvoir politique ne s’est jamais donné les moyens de comprendre quelles étaient réellement les aspirations comme vous le dites, et ce qui pousse les Algériens à partir. Il y a le profil qui a changé. Ce n’est plus le harraga traditionnel, ce n’est plus le profil du jeune un peu paumé et qui a envie de changer d’air. La composante sociologique des harraga a nettement changé.

Le constat établi, quelles sont les mesures à prendre pour changer cette situation?  

Écoutez, il n’y a pas de secret. Le problème est d’ordre endogène c’est-à-dire que la harga se manifeste à l’extérieur mais elle prend sa source à l’intérieur. Il faut donc voir ce qu’il se passe et ce qu’il ne va pas bien à l’intérieur chez la population.

Le profil (des harraga) a changé et ne concerne pas une catégorie précise, mais on peut cibler la plus importante. Soit la catégorie d’âge située entre 20 et 30 ans à peu près, car sur le plan quantitatif ils sont les plus nombreux.

Ces jeunes-là, pourquoi partent-ils ? C’est une question qu’il faut se poser et se reposer. Il y a certes l’aspect matériel, ces jeunes ne travaillent pas et qui n’ont pas de loisir etc., mais en tant qu’enseignant universitaire j’ai formé des doctorants et des diplômés en magistère et qui sont parmi ces harraga ! J’ai été sidéré d’apprendre qu’il y avait une fille parmi eux…

C’est surtout à cause du manque de perspectives ?

Voilà. Il n’y a pas de perspectives.  Il y a eu une tentative avec le dispositif Ansej remplacé par l’ADE (Agence de développement de l’entrepreneuriat). Malheureusement c’est l’aspect politique qui a pris le dessus du fait qu’on a voulu acheter la paix sociale.

Cela veut dire qu’à l’intérieur de la société il y a plein de choses qui vont mal. C’est une chaîne qui se traduit à la fin par le départ des harraga mais avant l’acte il y a toute une série d’étapes qu’il faut remplir (trouver de l’emploi, des loisirs, prendre en charge l’aspect psychosociologique, etc.).

Il s’agit pour le pouvoir de comprendre afin de pouvoir lire les aspirations de ces catégoriques qui comme ultime recours partent. Marx disait que pour être radical il faut prendre les choses à la racine…

La situation sociopolitique pèse-t-elle dans le choix des jeunes pour la harga avec cette chape de plomb et les restrictions aux libertés individuelles et collectives ?

Absolument et pas seulement pour les gens qui partent. Il y a aussi les Algériens qui font le choix de rester. Dans toutes les catégories sociales en Algérie y compris chez les jeunes, il y a des gens qui ne rêvent pas de quitter l’Algérie, qui veulent rester chez eux.

Ceux-là aussi vivent ce mal-être politique. Pour revenir au mouvement citoyen, au cours des derniers mois, il y a une répression féroce qui s’abat sur le Hirak. N’allons pas loin, ces trois derniers jours, il y a eu un communiqué qui parle d’autorisation pour marcher, c’est une absurdité totale !

Sans compter bien évidemment la multiplication des arrestations et les intimidations, etc. La situation est devenue insupportable pour tout le monde.

Il est plus que jamais urgent de lâcher la pression sur la société ?

En sociologie on utilise une métaphore : les pores de respiration sociale. Quand les pores de la peau sont bouchés, soit elle se fane soit elle meurt. Pour moi, la harga c’est une fanure.

C’est pareil quand on ferme les pores d’expiration sociale, comme c’est le cas du Hirak, etc.

On ne peut pas demander à un pouvoir politique d’avoir tous les moyens intellectuels pour pouvoir comprendre la société, etc., mais quand certaines choses sont évidentes et qu’on refuse de les prendre en charge et de les comprendre, cela devient problématique.

Les dernières élections sur la Constitution (novembre 2020), furent un flop total et absolu. Malgré cela, rebelote pour le 12 juin (élections législatives). Cela veut dire qu’on n’en a cure de ce que les Algériens pensent et expriment. C’est une forme d’entêtement qui mène vers l’impasse.

Source : TSA-Algérie

 

 

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