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Publié par Saoudi Abdelaziz

Jaffa en 1900. Photo DR

Jaffa en 1900. Photo DR

"Je vis et j’élève mes deux enfants à Jaffa depuis huit ans : je n’ai jamais rien vu de tel."

« Le dernier article d'Asaf Ronel » titre sur Mediapart, dans le blog de Sarah Benichou, 22 mai 2021. Ce reportage d'Asaf Ronel n'a pas été publié par sa rédaction, Haaretz (Israël), mais par The Guardian (Royaume-Uni). Dans sa lettre de démission au quotidien israélien, Asaf Ronel écrit notamment : « Après presque 15 ans [de collaboration], je quitte Haaretz pour dénoncer son incapacité à rendre compte de l'offensive de la police et de l'extrême droite israéliennes contre la société palestinienne à l'intérieur des frontières d'Israël ». 

Par Asaf Ronel pour The Guardian, 20 mai 2021

Jaffa est l’une des plus anciennes villes du monde. C’était la métropole de la Palestine historique, jusqu’à ce qu’elle soit conquise par Israël en 1948 – la plupart de ses habitants palestiniens devinrent alors des réfugiés, et la ville fut absorbée par Tel-Aviv un an plus tard.

Pendant des décennies, le lieu a été considéré comme une simple arrière-cour de Tel Aviv. Mais, ces dernières années, des Juifs israéliens comme moi ont découvert ses charmes et un processus de gentrification a commencé, poussant les Palestiniens pauvres hors de la ville. Ce processus produit de nombreuses tensions. Il est rendu possible par le fait que la plupart des Juifs israéliens voient Jaffa comme un havre de coexistence où ils peuvent déguster du houmous et d'autres mets palestiniens en paix.

Aujourd’hui, cette représentation de la coexistence est mise à mal. De nombreux résidents juifs ont quitté la ville ces dernières semaines, et les Palestiniens sont la cible de ce qui ressemble à une attaque organisée de la part de la police israélienne et de l’extrême droite. Des amis palestiniens de tous les quartiers de la ville m’ont raconté la façon dont se déroulent leurs nuits à présent : éveillés, une batte de baseball à la main, assis à côté de la porte ou sur le toit, attendant que des assaillants arrivent.

Je vis et j’élève mes deux enfants à Jaffa depuis huit ans : je n’ai jamais rien vu de tel. Cela a démarré la semaine dernière, après l’invasion de la mosquée Al-Aqsa par la police israélienne à Jérusalem et les affrontements avec les manifestants palestiniens. Le 10 mai, une manifestation pacifique de solidarité à Jaffa, en présence de nombreuses femmes et d'enfants, a été violemment dispersée par la police israélienne usant de grenades paralysantes et de chevaux.

La présence policière à Jaffa a toujours été importante. Mais, après cette soirée les rues de la ville se sont remplies de ce qui ressemblait à un bataillon de patrouilles de la police des frontières lourdement armées. Deux jours après, un Palestinien a été attaqué par une foule entière de manifestants israéliens d’extrême droite dans la ville voisine de Bat Yam, la police était aux abonnés absents.

Les jeunes Palestiniens de Jaffa se sont organisés pour défendre leurs rues, leurs maisons et leurs mosquées. Certains d’entre eux s'en sont pris à des symboles israéliens. Un soldat israélien a été hospitalisé après avoir reçu une pierre à la tête. Quelqu’un a tenté d’incendier une synagogue : le voisin du bâtiment, musulman, a éteint le feu avant qu’il ne se propage.

Le point de rupture est survenu le vendredi 14 mai, lorsqu’une bombe incendiaire a été lancée à travers la fenêtre de la maison d’une famille palestinienne. Un enfant de 12 ans a été grièvement blessé, sa sœur de 10 ans légèrement (il est maintenant dans un état stable).

Le lendemain après-midi, les propriétaires de magasins ont choisi baisser leurs rideaux pour, m'ont-ils expliqué, rentrer chez eux et organiser la protection de leurs enfants avant que le soleil ne se couche. Devant les quelques magasins palestiniens restés ouverts cette nuit-là et les suivantes, des groupes d’adolescents et de jeunes hommes montaient la garde, au cas où des émeutiers viendraient. Ils savaient que si cela se produisait, il n’y aurait personne pour les défendre à part eux-mêmes.

Presque tout le monde à Jaffa a vu de ses propres yeux, ou dans des vidéos montrant d'autres villes mixtes (expression israélienne désignant les villes israéliennes où cohabitent Juifs et Palestiniens, ndlt) à l’intérieur du territoire [définit par les accords] de 1967, la façon dont des émeutiers de droite ont attaqué des Palestinien pendant que la police détournait le regard – ou aidait activement. Quand, et si, la police arrivait alors que les Israéliens et les Palestiniens s’affrontaient, seuls les jeunes Palestiniens recevaient des grenades paralysantes.

Ici, tout le monde sait que la police aurait pu empêcher les émeutiers d’extrême droite d’entrer à Jaffa. Mais elle était trop occupée. Occupée à lancer des grenades paralysantes dans les maisons au milieu de la nuit juste pour intimider les habitants; occupée à confisquer les clés des scooters et à les jeter dans les buissons; occupée à crever les pneus des vélos des adolescents palestiniens. Pourtant, les policiers revendiquent n'être mus, à Jaffa, que par l'objectif de rétablir la loi et l’ordre dans les rues et d'"arrêter les émeutiers".

La vérité doit être dite : les Juifs ne peuvent marcher en sécurité dans les rues de Jaffa ces nuits-ci, surtout dans celles où ils ne connaissent personne. Des groupes de jeunes hommes les arpentent et arrêtent les inconnus. Certains jeunes Palestiniens reportent également leur peur, leur rage et leur frustration sur des symboles israéliens – en particulier les poubelles et les voitures arborant, à l'extérieur ou à l'intérieur, des inscriptions hébraïques.

Concernant l’attentat à la bombe incendiaire, personne à Jaffa ne porte réellement crédit à la version de la police israélienne – qui affirme que des incendiaires palestiniens auraient mal identifié la maison et lancé la bombe à travers une fenêtre ornée de décorations du ramadan. Les gens ici savent pertinemment que, si un habitant veut "attaquer les Juifs", il dispose largement de cibles évidentes.

Progressivement dépossédés par le lent processus de l’expulsion économique – la gentrification dont je fais également partie – les militants palestiniens et les habitants de Jaffa dénoncent, aujourd'hui, le maire de la ville, considérant qu'il a a prit le parti de la police.

Tout cela n'a été qu'à peine couvert dans la presse israélienne. Ces faits sont principalement présentés comme une histoire d'"émeutiers arabes" cherchant à blesser les Juifs ; presque rien n'est écrit sur la violence étatique à laquelle ils font face. En parallèle, Benjamin Nétanyahou définit les "émeutiers" comme des terroristes et promet de les traiter en conséquence. Selon des observateurs, des hommes des services secrets (le Shabak, ex-Shin Bet, ndlt) se promènent dans les rues. Pourtant, 73 ans après la Nakba, les Palestiniens de Jaffa sont déterminés à empêcher qu'elle ne se reproduise. Ils et elles invitent qui veut à faire preuve de solidarité et à se tenir à leurs côtés. On se souviendra de celles et ceux qui regardent ailleurs, se rendant complices des crimes.

Source : Mediapart

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