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Publié par Saoudi Abdelaziz

"Le respect de la vie privée nouvellement affiché par les géants de la technologie n’est qu’un leurre. En effet, c’est leur mainmise monopolistique sur le pouvoir politique, et par là-même, sur notre imagination institutionnelle, qui constitue le plus grand problème pour la démocratie. Et ce n’est qu’en redistribuant ce pouvoir, plutôt que de se repaître de solutionnisme béat, que nous pouvons espérer les dompter."

Par Evgeny Morozov*, 11 mai 2021, (blog du Monde diplomatique)

Les défenseurs de la vie privée volent de victoire en victoire en ce début d’année 2021. Alphabet, la maison mère de Google, a ouvert le bal en annonçant en mars dernier que son moteur de recherche arrêterait de pister les utilisateurs individuels lorsqu’ils visitent des sites. Cette résolution s’inscrit dans une campagne plus générale visant à se débarrasser progressivement des cookies tiers, une technologie ancienne mais controversée, de plus en plus accusée d’être responsable du laxisme qui caractérise la culture actuelle du partage de données.

Au lieu de suivre les utilisateurs individuels au moyen de cookies, Alphabet les regroupera désormais automatiquement en cohortes fondées sur une similarité de comportement (machine learning, apprentissage automatique). Ce sont ces cohortes, et non plus les individus, qui seront ensuite visées par les publicités. Alphabet aura bien sûr besoin de données pour placer les utilisateurs dans la cohorte appropriée, mais l’idée est que les annonceurs, de leur côté, n’auront plus besoin de toucher au navigateur de l’utilisateur.

Le secteur dans son ensemble se repositionne. Fin avril, Apple a introduit une mise à jour importante dans son système d’exploitation, qui réorganise la manière dont les développeurs d’applications externes comme Facebook pistent ses utilisateurs. Ces derniers doivent désormais donner explicitement leur accord pour autoriser la collecte de leurs données. Initialement, le célèbre réseau social s’était opposé à ce changement, mais il a depuis revu sa position, promettant même de développer des technologies de publicités « permettant de renforcer le respect de la vie privée » qui reposeraient sur « une moindre quantité de données [personnelles] ».

Ne s’agit-il pas là d’une victoire à la Pyrrhus, du moins si l’on considère le projet démocratique dans son ensemble ?

Faute de comprendre précisément le pouvoir politique de l’industrie technologique, les plus fervents défenseurs de la vie privée ont l’habitude de rappeler les grandes compagnies à l’ordre en invoquant leurs permanentes violations des législations existantes sur la protection des données.

Une telle stratégie présuppose que ces transgressions légales perdureront à l’infini. Maintenant qu’Alphabet — et peut-être bientôt Facebook — s’empressent d’employer l’apprentissage automatique pour créer des publicités personnalisées qui sont aussi respectueuses de la vie privée, on est tenté de se demander s’il était sage de tout miser sur celle-ci.

Un phénomène semblable pourrait bien se produire dans d’autres domaines où la « tech » a récemment semé la panique. Ses prochaines cibles d’apaisement pourraient être l’angoisse publique croissante concernant les « fake news » et l’addiction au numérique. Ces questions, les plates-formes numériques tenteront de les résoudre en rajoutant une couche de ce que j’appelle le « solutionnisme ». Comprendre : le recours aux dernières technologies afin d’offrir aux utilisateurs une expérience sûre, sur-mesure, tout à fait maîtrisée… Apple, comme à son habitude, a pris les devants en proposant à ses utilisateurs toute une panoplie d’outils pour mesurer productivité et bien-être numérique.

Le mouvement naissant en faveur d’une « technologie humaine », sans doute plein de bonnes intentions, serait donc sur le point de succomber après une victoire à la Pyrrhus : les géants de la technologie ne sauront-ils pas trouver le moyen d’être à la fois humains et rentables ? Ironie du sort, plus la tech est accusée d’enfreindre la vie privée et de manquer d’humanité, plus elle a de chances de gagner en légitimité auprès du public — en vantant sa capacité à tenir ses engagements sur les valeurs si chères à ses détracteurs.

C’est pourquoi nous devons formuler une critique beaucoup plus large à l’encontre des géants de la technologie et trouver une meilleure explication aux dégâts que leur logique solutionniste inflige à la société.

Le tout, c’est de ne pas être dupe de l’attachement à l’innovation dont fait montre cette industrie, et de se demander plutôt qui est autorisé à innover, et sous quelles conditions, dans le système actuel. Malgré la disruption créative que ses dirigeants nous promettent, ils nous servent un menu peu appétissant qui reprend invariablement les mêmes ingrédients : utilisateurs, plates-formes, annonceurs et développeurs d’applications.

L’imagination institutionnelle de la tech rejette purement et simplement tout autre acteur qui pourrait infléchir les usages socialement bénéfiques des infrastructures numériques. Mis à part Wikipédia, créé trois ans avant Facebook, il n’existe rien qui soit à la hauteur des institutions diverses et novatrices qui ont émergé pour satisfaire les besoins de l’humanité en matière de communication et d’éducation : la bibliothèque, le musée et la poste.

Qui sait quels autres types d’institutions sont possibles dans l’environnement numérique actuel ? Au lieu de lancer des recherches sur le sujet, la classe politique a abandonné tout ce processus aux géants de la technologie. Au lieu de construire des infrastructures qui puissent faciliter une expérimentation à grande échelle, elles se contentent des infrastructures existantes, lesquelles sont gérées (généralement de manière payante), par ces mêmes entreprises.

Bien entendu, les principaux acteurs veulent s’assurer que toute nouvelle institution numérique naît bien sous forme de start-up ou, au moins, d’application prête à s’intégrer et se monnayer dans leurs plates-formes et leurs systèmes d’exploitation.

Finalement, le milieu numérique actuel n’est pas aussi favorable à l’innovation qu’il le prétend : il abhorre les institutions et les associations qui ne respectent pas les règles fixées par les grands intermédiaires. Il excelle quand il s’agit de construire de belles applications pour des musées ou des bibliothèques, mais il est incapable de s’imaginer ce à quoi pourrait ressembler l’équivalent numérique du musée ou de la bibliothèque. Après tout, ce pourrait tout aussi bien être la start-up.

Le respect de la vie privée nouvellement affiché par les géants de la technologie n’est qu’un leurre. En effet, c’est leur mainmise monopolistique sur le pouvoir politique, et par là-même, sur notre imagination institutionnelle, qui constitue le plus grand problème pour la démocratie. Et ce n’est qu’en redistribuant ce pouvoir, plutôt que de se repaître de solutionnisme béat, que nous pouvons espérer les dompter.

Source : Les blog du diplo

*Chercheur et écrivain américain d'origine biélorusse, spécialiste des implications politiques et sociales du progrès technique et du numérique.

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