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Publié par Saoudi Abdelaziz

Brasserie Kronenbourg à Obernai, Alsace. Photo DR

Brasserie Kronenbourg à Obernai, Alsace. Photo DR

Par Guillaume Krempp, 30 mars 2021

Journaliste, RUE89 Strasbourg

En trente ans de carrière chez le brasseur alsacien, Rabah a signé plus de 160 contrats de mission en intérim et 16 CDD sans jamais obtenir le CDI tant espéré. À 61 ans, il porte l’affaire devant le conseil de prud’hommes. Son avocate dénonce une discrimination à l’embauche.

 

 

Obernai (Bas-Rhin).  Rabah ne peut rien y faire : il souffre d’acouphènes, constamment. La faute au « bruit infernal des bouteilles » dans l’usine Kronenbourg à Obernai. Aujourd’hui âgé de 61 ans, l’ancien ouvrier y a travaillé plus de trente ans. Mais il n’y a pas que le vacarme du travail à la chaîne qui l’empêche de dormir.

Après une vie passée chez le brasseur alsacien à remplacer ici un cariste, là un contrôleur-réparateur ou un chargé du conditionnement, le père de famille porte un regard désabusé sur sa carrière : « Dans cette boîte, j’ai croisé les pires racistes du monde. Mais j’y ai travaillé toute ma vie comme un con. Sans CDI, je n’ai pas pu prendre de crédit pour construire ma maison. Pendant les congés scolaires, je devais rester disponible donc je n’ai pas pu partir en vacances avec ma famille. Quand ma femme m’a quitté, il y a deux ans, elle m’a dit : “T’as rien fait de ta vie.” »

161 missions d’intérim et 16 CDD

À l’approche de ses 60 ans, Rabah s’est rendu compte qu’il n’obtiendrait jamais de contrat permanent chez Kronenbourg. « J’ai attaqué aux prud’hommes parce qu’ils ne voulaient pas me prendre jusqu’à ma retraite », explique-t-il. Amer, l’ouvrier dit constater que les employés maintenus en situation précaire sont plus souvent d’origine étrangère chez Kronenbourg.

Cet habitant d’Obernai s’est alors plongé dans ses contrats d’intérim et CDD signés auprès du brasseur alsacien. Il en ressort un épais dossier que Rue89 Strasbourg a pu consulter : les premiers contrats remontent à 1992, mais le sexagénaire l’assure : « J’ai travaillé même avant cette date, c’est juste qu’à l’époque on jetait les papiers. » Entre 1992 et 2019, Rabah a signé 161 missions d’intérim et 16 CDD dans la production, à Obernai.

En 1999, Rabah travaille en CDD du 1er mars au 19 septembre en tant que cariste. L’année suivante, il signe sept contrats de mission en intérim d’une durée totale de 29 jours. En 2002, l’ouvrier est embauché en intérim pour sept missions de 37 jours ainsi qu’un CDD de huit mois. Puis, les contrats à durée déterminée de plus de huit mois remplacent progressivement l’intérim.

En 2013, Kronenbourg refuse le CDI

Au début des années 2010, l’employé demande plusieurs fois à son chef de service, oralement, à être intégré aux effectifs permanents. En 2013, Rabah formule, par écrit cette fois-ci, une demande d’embauche en CDI. Le 8 mars de la même année, Kronenbourg lui répond par la négative, « malgré tout l’intérêt que sa candidature présente ». Pendant les deux années qui suivront, l’ouvrier enchaînera plus de 70 missions en intérim : « C’est là que j’ai commencé à sentir qu’on ne m’embaucherait jamais », se souvient le père de famille.

En plus de trente ans de carrière chez Kronenbourg, Rabah a pourtant acquis une solide expérience au sein de l’usine de production du brasseur alsacien. Il rappelle l’aspect technique de nombreuses tâches, comme la réparation des fûts de bière. Il assure avoir formé des dizaines de nouveaux ouvriers, et n’avoir jamais connu d’accident du travail ni d’arrêt maladie. « J’étais le plus ancien des intérimaires, mais je voyais parfois des employés présents depuis un an à peine être embauchés avant moi », souffle-t-il.

Kronenbourg et son recours excessif aux contrats saisonniers

Secrétaire générale de la CGT Kronenbourg, Brigitte Perret reconnaît dans la situation de Rabah un problème récurrent pour son syndicat : « On allait voir ces personnes pour leur proposer de monter un dossier aux prud’hommes, mais certaines d’entre elles n’osaient pas lancer ces démarches, de peur que leurs CDD ou missions d’intérim ne soient pas renouvelés par la suite. »

Kronenbourg a déjà été condamnée à plusieurs reprises pour avoir eu recours de façon excessive à des CDD et à des missions d’intérim. Ainsi, en avril 2009, la cour d’appel de Nancy a confirmé un jugement en première instance, et ordonné la « requalification des CDD en CDI à compter du 3 janvier 2003 » pour un employé ayant signé 30 CDD et 53 contrats d’intérim entre le 20 mars 2001 et décembre 2006. Le juge condamne aussi la SAS Brasseries Kronenbourg à verser plus de 6 000 euros d’indemnités à l’employé lésé. Rue89 Strasbourg a pris connaissance de sept autres jugements similaires.

« Pendant des années, on m’a traité de sale Arabe »

Au début de l’entretien, l’homme d’origine algérienne élude la question de la discrimination raciste. Il préfère parler de son sommeil brisé par « trente ans de travail en trois-huit », de ses mains endolories par le travail à la chaîne et par la « soude pour nettoyer les fûts, des fois on en prenait dans l’œil, ça brûlait ».

Puis les anecdotes s’enchaînent : un jour, Rabah raconte avoir entendu un collègue le qualifier de « sale bougnoule ». L’ouvrier explique avoir rapporté ces propos racistes à la responsable des ressources humaines. En vain. « Pendant des années, on m’a traité de “sale Arabe”, raconte-t-il, on m’a demandé d’aller ramasser les mégots, c’était pour m’humilier. »

Comment réagissait-il ? « Je prenais ça en rigolant », répond-il d’abord en imitant des collègues parler de lui en alsacien : « Gott verdàmmi (“Nom de dieu”) encore un Arabe ! » Il ajoute : « Les employés de Kronenbourg à Obernai, ce sont beaucoup de familles d’anciens paysans. J’ai déjà vu un ouvrier qui a fait embaucher ses trois frères dans l’entreprise. »

L’ouvrier a du mal à admettre l’impact de la xénophobie sur son moral : « De toutes façons, le racisme, ça fait longtemps que je le subis, j’ai l’habitude, je m’en fous. » Avant d’admettre qu’en fin de carrière ces propos l’ont plongé dans la dépression.

« Le peu de diversité des noms des salariés ne peut qu’interpeller »

Pour Me Nicole Radius, il ne fait aucun doute que Rabah a été victime de discrimination liée à ses origines. L’avocate le démontre avec une liste de 78 noms des salariés remplacés par l’ouvrier d’origine algérienne, de 2012 à 2015 : Groll, Kopff, Scheidecker, Kappler, Beugnon, Ehrhart… « À la lecture des contrats de mission, le peu de diversité des noms des salariés de la société Kronenbourg ne peut qu’interpeller », note-t-elle.

Dans une attestation sur l’honneur, un ancien collègue de Rabah écrit : « Je me pose quand même une question : ça fait plus de trente ans que monsieur […] travaille pour Kronenbourg. Pourquoi n’a-t-il pas été embauché ? Serait-ce à cause de son âge ou de son origine ? »

Une demande de plus de 205 000 euros d’indemnités et de dommages et intérêts

Pour son client, Me Radius exige tout d’abord une requalification des relations contractuelles en contrat de travail à durée indéterminée, à compter du 1er mars 1999. L’avocate demande que la SAS Kronenbourg soit condamnée à payer plus de 205 000 euros à l’ouvrier, dont 53 000 euros de dommages et intérêts pour licenciement abusif, 23 223 euros à titre de rappel de salaires des périodes non travaillées, ou encore 39 800 euros de dommages et intérêts pour discrimination à l’embauche. L’audience devant le conseil de prud’hommes de Saverne doit se tenir le 8 juin 2021.

Contactée, l’entreprise Kronenbourg n’a pas souhaité « faire de commentaire sur une affaire en cours », tout en rappelant qu’en décembre 2020 le conseil de prud’hommes de Saverne a donné raison au brasseur alsacien face à deux salariés qui demandaient, comme Rabah, une requalification de leur parcours en CDI.

Source : RUE89 Strasbourg

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