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Publié par Saoudi Abdelaziz

Sans Déby, la stratégie sahélienne de la France à l’épreuve

Privé de son partenaire clef dans la lutte contre le terrorisme, Paris est contraint de revoir ses plans. Un séisme géopolitique.

Par Charlotte Lalanne, 29 avril 2021. Le Point.fr

EXTRAIT

« Le séisme est comparable à la chute de Kadhafi en Libye tant ses conséquences pourraient être catastrophiques pour la région », estime Cameron Hudson, analyste à l’Atlantic Council, think tank basé à Washington.

Dans cet Etat d’Afrique centrale de 16 millions d’habitants, situé aux confins de la Libye, du Soudan, du Niger, du Nigeria, du Cameroun et de la Centrafrique, l’armée tricolore occupait une place capitale. « Le Tchad est sa plus grande base militaire extérieure, le dernier vestige de la Françafrique », poursuit le chercheur. Siège de l’opération Epervier dès 1986 face à la Libye, le pays abrite depuis 2014 le quartier général de la force Barkhane,5100hommes mobilisés contre les groupes djihadistes. Ces soldats ont pu compter sur Déby, « le guerrier du désert » arrivé au pouvoir en 1990 à la faveur d’un coup d’Etat soutenu par Paris. « Il s’est rendu indispensable en envoyant des renforts à l’opération française au Mali en 2013; son armée, connue pour son efficacité au combat, joue un rôle majeur dans la force conjointe du G5Sahel [NDLR : qui réunit cinq armées de la région], auquel elle fournit le plus gros contingent », explique Marielle Debos, chercheuse à l’université Paris-Nanterre. De cet engagement, le maréchal a tiré une rente diplomatique, gage, pensait-il, de sa longévité au pouvoir.

En retour de ses bons et loyaux services, la France a maintes fois volé au secours du soldat Déby. En février 2019, Paris envoie ses Mirage 2000 bombarder une colonne rebelle dans le nord du pays, au risque, encore, de passer pour le protecteur d’un régime oppresseur. Deux ans plus tard, la donne semble différente. « La position de la France devient intenable vis-à-vis des Européens, dont elle a besoin pour partager le fardeau de la lutte antiterroriste après huit ans de guerre », décrypte Cameron Hudson. En coulisses, les critiques se multiplient à l’égard de ce soutien sans faille, exacerbées par la répression de l’opposition avant la présidentielle du 11 avril, remportée sans surprise par le candidat sortant.

Certains partenaires européens du G5 Sahel ont même menacé d’interrompre leur contribution, selon plusieurs sources proches du dossier. Sans eux, la stratégie de participation croissante de l’UE à l’effort militaire, promue par Emmanuel Macron, tombe à l’eau. Mais perdre la main sur le Tchad, c’est aussi, pour Paris, risquer– si N’Djamena se désengage –d’échouer sur le second pilier de son approche dans la région : la montée en puissance des armées nationales. Piégé dans ce dilemme, l’Elysée a « pris acte », le 20 avril, de la transition assurée par le fils Déby, Mahamat Idriss Déby, lui aussi militaire. Qu’importe si cette Passation viole la Constitution. Dans l’immédiat, la « stabilité » prime. « La France essaie de ménager le statu quo en misant sur sa relation intime avec la famille Déby », précise Roland Marchal, professeur à Sciences po. Mais le pari est risqué. Car ce nouveau chef ne fait pas l’unanimité dans les rangs d’une armée divisée.

Pire cauchemar de l’Elysée, le spectre de la guerre civile plane. Dans un tel scénario, l’armée sahélienne la plus puissante réduirait certainement sa participation au G5 Sahel. L’effondrement du « rempart tchadien » ouvrirait de surcroît la voie à la contagion de la violence dans une région déjà très instable. Ironie du sort, certains des rebelles du Nord ont côtoyé en Libye un autre maréchal : Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est libyen longtemps soutenu en sous-main par...la France. « La mort du président tchadien marque l’ultime réplique de la chute de Mouammar Kadhafi, il y a dix ans », analyse Cameron Hudson. En février, Emmanuel Macron appelait ses homologues africains à un « sursaut politique » et plaidait la « bonne gouvernance » pour endiguer la prolifération des groupes armés. En s’accommodant d’une succession dynastique, Paris envoie un tout autre message : il est urgent d’attendre.

Source : Le Point.fr

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