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Publié par Saoudi Abdelaziz

12 avril 2021, New-York

Par John R. MacArthur, éditeur de Harper’s Magazine.

Au début du confinement dû à la COVID-19, je me suis dit en blaguant que je profiterais de ma double nationalité pour devancer mes concitoyens américains et me faire vacciner dans la pharmacie du coin à Paris ou au Consulat de France de New York.

 

Là, plus tôt que tard, se trouveraient d’abondantes réserves de vaccins pour protéger les chanceux héritiers d’Astérix, de Jeanne d’Arc et de Marianne. Au fond, j’étais sérieux : il allait de soi que le berceau de Louis Pasteur serait en tête dans la course au traitement du virus, ainsi que dans sa prévention. Au-delà de sa puissante tradition en biologie, la France possédait un grand avantage dans sa classe politique — Emmanuel Macron bénéficiait d’une intelligence et d’une éducation à la hauteur de la tâche, comparé à un Donald Trump nombriliste et franchement débile dans sa politique d’un point de vue scientifique. L’État jacobin et dirigiste remporterait facilement la compétition contre un pays dominé par le fédéralisme et le capitalisme aveugle à l’intérêt public.

Et voilà que le 31 mars, j’ai reçu ma deuxième piqûre, non pas dans le 7e arrondissement huppé ou dans les élégants locaux du consulat à Manhattan, mais dans une clinique du South Bronx, l’un des quartiers les plus pauvres de la métropole. De plus, j’ai été piqué avec un vaccin, Moderna, fabriqué par une société entièrement américaine. Sortant de la clinique, je me suis réjoui de voir la ville de New York en train de se ranimer, alors que Paris sombrait de nouveau dans un confinement désespérant.

Que s’est-il passé ? Comment se fait-il que le gouvernement Trump ait réussi, alors que la France a nettement échoué ? Comment se fait-il que 45 % des Américains adultes soient aujourd’hui vaccinés contre la COVID-19 contre 17 % des Français ? Selon Paris Match, le « fiasco » de l’Hexagone est largement dû à une rivalité entre deux scientifiques de l’Institut Pasteur, Frédéric Tangy et Nicolas Escriou. Apparemment incapable de forcer la coopération, la direction de l’Institut a fini par miser, à tort, sur Escriou et Merck, géant américain de l’industrie pharmaceutique qui avait acheté la licence exclusive du « projet V591 ».

Une autre thèse, lancée par Mediapart, est basée sur l’échec de Sanofi, dernière grande société pharmaceutique officiellement française, qui avait décliné l’achat du V591 pour poursuivre sa propre recherche, recherche qui à présent n’aboutit à rien, à part à des déclarations grandioses de communication. Pour le journal en ligne, cette faillite à grande échelle remonte à « l’abandon de toute politique industrielle, accompagnée par la disparition de nombreuses compétences au sein de l’État, de trente ans de sacrifices imposés à la recherche publique considérée comme une dépense excessive, de croyance enracinée que nos champions nationaux désormais privés sauraient bien mieux que l’État avoir réponse à tout ».

Peut-être, mais ces analyses ne tiennent pas compte de la motivation ni de l’idéologie des responsables élus actuels. Il y a longtemps qu’un cadre politique branché m’a raconté que, depuis le traité de Maastricht, les politiciens français souffraient, quelles que soient leurs tendances philosophiques, d’un déficit d’ambition et d’énergie, puisque « finalement, c’est Bruxelles qui décide ». Or, on peut bien se demander ce que « décide » en ce moment l’énervante Ursula von der Leyen, qui n’arrête pas de se tortiller devant les caméras pendant que les hôpitaux débordent. Furieuse contre le Royaume-Uni, qui a osé sortir de l’UE — et pire, parrainer le vaccin Oxford-AstraZeneca —, la présidente de la Commission européenne ne sait plus où donner de la tête. Comment être bon « libéral » lorsque les « populistes-nationalistes » anglo-saxons et les dictateurs russes et chinois, tous, semble-t-il, ambitieux, contrôlent la production des vaccins cruciaux ? Comble de l’ironie publié dans le Wall Street Journal : à la mi-mars, l’UE était le premier exportateur mondial de vaccins anti-COVID19, à 40 millions de doses, « en dépit de ses difficultés à obtenir et à livrer des vaccins »… pour les Européens.

Donc tout marche de travers pour la présidente Von der Leyen. Adoratrice du marché privé et du libre-échange, elle en est réduite à proférer des menaces, sur un ton très protectionniste, contre les entreprises privées AstraZeneca et Pfizer afin de limiter leurs exportations de vaccins fabriqués en Europe dans des pays lointains.

Et le « président » Macron ? Décrédibiliser le vaccin britannique est une tactique des plus bêtes, et non pas une politique saine. Mais c’est Bruxelles, ou plutôt Berlin, qui dicte même les tactiques du bureaucrate qui demeure à l’Élysée. À force de constamment bouleverser sa politique sanitaire, Macron a confondu tout le monde, y compris Ursula von der Leyen, qui, en principe, voudrait se montrer plus européenne qu’allemande.

Le 15 mars, au moment où la France a suspendu temporairement le vaccin AstraZeneca, l’Agence européenne des médicaments (AEM) se voulait rassurante sur le fait qu’il ne posait aucun danger. Pourquoi ce conflit ? Une source proche de l’exécutif français a confié aux Échos que la France aurait préféré attendre une nouvelle réunion de l’AEM avant d’agir, « mais Berlin a tiré un peu plus vite que prévu, sous la pression interne ». Donc Berlin a pris la décision que plus de Français (et d’Allemands, d’Italiens et d’Espagnols) mourraient — cela à cause des quatre jours de pause — au mépris de « l’unité » européenne. Et on se demande pourquoi les Français hésitent à se faire vacciner ?

Source : Le Devoir-Canada

 

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