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Publié par Saoudi Abdelaziz

«Me coltiner le réel, c’est la seule chose que je sache faire». C’est le titre de l’interview menée dans Mediapart du 20 avril par Ellen Salvi, reprenant le crédo de l’écrivain Joseph Andras connu des Algérien pour avoir relaté la vie et l'exécution du martyr Fernand Iveton.

EXTRAITS DE L'INTERVIEW

Depuis De nos frères blessés jusqu’à Au loin le ciel du Sud, la « question coloniale » traverse tous vos récits. Aujourd’hui encore, c’est une question sur laquelle la gauche française ne cesse de louvoyer. Comment l’expliquez-vous ?

Joseph Andras. C’est précisément ce que j’ai à l’esprit. Mes livres abordent la question coloniale pour elle-même, bien sûr, mais ils ont aussi à l’esprit de dialoguer avec la gauche. Il faudrait d’ailleurs la définir puisque Manuel Valls s’en réclame. Disons plutôt cette vaste tradition héritière du socialisme tel qu’on l’entendait au XIXe siècle, de la lutte pour la justice en général et contre le mode de production capitaliste en particulier. En bref, le camp de l’égalité.

On a trop souvent tendance à faire de la droite et de la gauche des catégories morales, des « sensibilités » : la droite est méchante, la gauche est sympa. Dionys Mascolo est même allé jusqu’à dire que la droite et la gauche ne servent qu’à « distinguer entre deux bourgeois » – il proposait, lui, de parler de ceux qui sont « révolutionnaires » et de ceux qui ne le sont pas. On continue d’entendre, ici et là, que la colonisation serait de droite et que si la gauche l’a parfois appuyée, ce fut malgré ses « valeurs ». Bien sûr, c’est faux.

Victor Hugo et ses envolées sur la conquête au nom du progrès, c’est la gauche. Mitterrand qui ratifie l’exécution de Fernand Iveton et donne l’ordre final de frapper Ouvéa, c’est la gauche. Hollande qui chante son amour à Netanyahou, c’est la gauche. C’est que, ramenée à l’os, la question coloniale est celle de l’accumulation du capital. Des matières premières. De la force de travail. Après, on enrobe : les Lumières, le petit Jésus, la possession d’une âme, la modernité, le tout-à-l’égout et les Gaulois. Toute une partie de la gauche n’a aucun problème avec le capitalisme comme système structurant. À quoi il faut ajouter, dans une fraction du mouvement révolutionnaire, ce que Césaire, écrivant à Thorez, a nommé le « fraternalisme » : une sorte de paternalisme entre camarades du Nord et du Sud.

Quand on voit qu’Emmanuel Macron l’a utilisé comme titre de son livre programmatique, le mot « révolution » a-t-il encore un sens ? Lequel revêt-il pour vous ?

C’est une question compliquée. Je veux dire, ce qu’il faut faire des mots salis. Doit-on garder « socialisme » après les crédits de guerre votés par le SPD allemand en 1914 ? « Communisme » après Douch et son programme de tortures ? « Démocratie » après Bush et Blair ? « Féminisme » après Femmes puissantes de Léa Salamé ? Faut-il les abandonner, en trouver de nouveaux, les laver puis les brandir avec orgueil ? Il n’y a que dans les dictionnaires que les termes soient intacts. À l’air libre, ils ont tous du noir sous les ongles.

Macron prêterait à rire si son pouvoir n’avait pas le sang des « gilets jaunes » sur les mains. Les grands médias ont été ses manageurs : on saura se le rappeler. « Révolution » a, dans sa bouche, la même valeur que tout ce que son régime produit : des sons sans interactions avec ce qu’ils sont censés recouvrir. Lallement cite Trotsky, Blanquer assimile la théorie féministe au terrorisme islamiste, Darmanin reproche à Le Pen sa mollesse et Castaner écrit des haïkus sur les mouettes entre deux dénégations des violences policières. « Révolution », donc.

Ce que je continue d’y entendre ? Rien que de très banal : la possibilité d’un mieux-vivre pour le plus grand nombre. Manger convenablement, emmener ses gamins en vacances, soigner ses dents comme il faut, ne plus baisser les yeux devant un supérieur hiérarchique, discuter collectivement du travail produit, ne pas redouter les factures d’eau et d’électricité, être une femme et marcher tranquillement dans la rue à 2 heures du matin, être un homme noir ou arabe et marcher sans être harcelé par la police, libérer l’espace public de l’occupation publicitaire, bénéficier d’une information qui ne soit plus aux mains des riches – et n’avoir plus de riches du tout, vu ce qu’ils font des écosystèmes. C’est à peu près ça, une révolution. C’est finalement très modeste.

Seulement voilà : les ennemis de l’égalité sont organisés. Et l’histoire est là pour nous l’indiquer : ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour démolir cette aspiration populaire au mieux-vivre. Être fanatique, aujourd’hui, c’est croire que le compromis social-démocrate est en mesure de faire face aux enjeux climatiques. Être doux rêveur, aujourd’hui, c’est croire qu’on stoppera « l’innovation financière » par une succession de « mesures ». Le pragmatisme oblige à aligner deux idées de manière logique : empêcher le système terrestre de dérailler et, par suite, rendre la vie vivable au plus grand nombre, c’est faire la révolution. On a fait tomber l’Ancien Régime et l’aristocratie héréditaire ; reste à faire tomber le Nouveau Régime capitaliste fossile et l’aristocratie financière.

Où est la révolte aujourd’hui ? Qui sont les rebelles ?

Ils et elles ne manquent pas ! Je reviens sur les « gilets jaunes ». La France des incomptés, des sans-parts, des invisibles, des « territoires », des abstentionnistes, des perdants de la mondialisation : paf, la voici qui surgit. Et, en quelques jours, sans aucune structuration initiale, elle va droit au but : la vie chère, l’impôt sur la fortune, les salaires, la démocratie directe, les retraites.

On parle de prendre l’Élysée et le pouvoir se fait littéralement dessus. Bien sûr, le régime macroniste les a matés. Mais c’est là, ça reste, ça restera. Il y a également la révolte écologique. La révolte féministe. La révolte antiraciste. Tout ceci ne constitue pas un bloc, une force de masse organisée, mais, en tout cas, tous nos espoirs s’y trouvent.

Le débat public est saturé par des discours visant à dénoncer une prétendue « tyrannie des minorités » et un certain « goût pour la repentance ». Quel rôle peut jouer la création littéraire face à de tels discours ?

Peut-être peut-elle, au rythme qui est le sien – car lire, c’est suspendre le temps médiatique, c’est retrouver goût au débat en faisant taire les éditorialistes –, remettre les mots à l’endroit. « Révolution », ce n’est donc pas briser les mâchoires du peuple révolté et crever les yeux de Jérôme Rodrigues et de Manuel T : ça, ça s’appelle « contre-révolution ». La « tyrannie des minorités », c’est une réalité – à condition de préciser un peu… Les 1 % les plus riches sont responsables de deux fois plus d’émissions carbonées que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Les milliardaires du monde se partagent plus de richesses que 4,6 milliards de Terriens. Je suis donc d’avis qu’il faut combattre la tyrannie de ces minorités avec la dernière énergie.

Quant à la « repentance », c’est un mot intéressant : personne ne s’en réclame, mais les partisans de l’inégalité n’arrêtent pas d’en parler. Personne ne demande aux Français de mettre le genou à terre pour l’exécution des militants de Yên Bái. Personne n’attend des Blancs qu’ils se flagellent pour leur carnation et les crimes commis par les capitalistes blancs du siècle dernier. Les gens demandent généralement trois choses : la vérité, la justice et la dignité. La première, c’est dire ce qui a été comme ça a été ; la deuxième, c’est reconfigurer ici et maintenant l’ordre inégalitaire qui procède de ce passé ; la dernière, c’est prendre au sérieux la parole des héritiers de cette histoire et de cette mémoire désormais communes. Là, les écrivains ne seront pas de trop.

La littérature se doit-elle d’être politique ?

Elle l’est toujours, à vrai dire. La politique existe dès lors que deux personnes se croisent en chemin – car elles auraient pu ne jamais se croiser, car elles peuvent se saluer ou ne pas le faire. Dans cette incertitude, ce flottement, il y a, repliée, toute l’organisation d’une société. Qu’est-ce qui a rendu possible cette rencontre ? Qu’est-ce qui aurait pu l’entraver ? Pourquoi, à cet instant précis, en ce lieu-ci, en cette époque donnée, un individu a-t-il la possibilité – et toute possibilité est fruit d’une organisation collective – d’interagir avec un autre ?

Un Afro-Américain qui croise un Blanc dans le Tennessee en 1952, ce n’est pas un ouvrier-tourneur qui croise un magistrat dans un quartier populaire de Londres en 1910, ni une paysanne qui croise un tirailleur sénégalais dans le Var en 1914.

Donc toute production, toute œuvre, propose une politique. Cette création prolonge-t-elle le monde comme il va ? Lui offre-t-il de quoi s’appuyer, se renforcer, se justifier, s’épanouir ? Ou, au contraire, cette création cherche-t-elle à le bousculer, à le tournebouler, à lui faire mordre la poussière ? La littérature est politique jusque, et surtout, dans son refus de se dire politique. Chaque écrivain oriente ses écrits selon les ancrages sociaux, les aspirations et les objectifs qui sont les siens – chaque écrivain est donc « engagé » au profit d’un monde parmi d’autres.

Source : Mediapart

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