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Publié par Saoudi Abdelaziz

« La rupture définitive d'une oligarchie devenue folle d'avec le reste de la société se manifeste d'abord dans la langue (...) La sécession oligarchique se signale en premier lieu au basculement des dominants dans une autre économie morale, distincte de celle du reste de la population. Alors les dominants règlent leur propre conduite, et règnent sur les conduites des autres, depuis un système de repères moraux entièrement hétérogènes, en fait même contradictoires, à ceux des dominés».

 

Critique de la raison gorafique

Par Frédéric Lordon, économiste. 7 avril 2021

EXTRAITS (quelques "bonnes phrases")

(…) Il y a du gorafique chaque fois que, confronté à une déclaration politique, on n’est plus en état de déterminer si elle est réelle ou grossièrement contrefaite à des fins d’épaisse caricature. (…) Le gorafique est donc bien une histoire de réalité et de fiction, plus précisément de réalité désormais systématiquement en avance de la fiction. (...) On reconnaît le gorafique à ce que les amuseurs ordinaires sont à la ramasse. Mai 68 avait appelé à ce que l’imagination soit au pouvoir, l’y voilà. Du sommet de l’Etat tombent maintenant en cataracte des dadaïsmes d’une audace inconnue. Le Gorafi ne peut pas en faire l’aveu public, mais lui-même est à la peine.

(…) 

Il y a peu, à propos de l’épisode maintenant fameux du congé parental pour deuil d’enfant, un dessin du Canard enchaîné, sous le titre « Pénicaud a fait preuve de retenue », faisait dire à la ministre : « Au départ je pensais proposer de supprimer le congé enfant décédé, vu que si l’enfant est décédé y a plus besoin de s’en occuper ». On ne sait plus trop ce que vaut l’adage selon lequel « le pire n’est jamais sûr », mais l’on sait qu’il est devenu entièrement plausible.

(…)

 La rupture définitive d’une oligarchie devenue folle d’avec le reste de la société se manifeste d’abord dans la langue. On se doute que cette sécession lexicale ne date pas d’aujourd’hui (...). La nouveauté du temps macronien, abondamment documentée dans tous les registres de sa présence, c’est la chute définitive de toutes les censures, le règne écrasant de ses évidences. Jusqu’à récemment encore, les bourgeois faisaient quelques efforts pour cacher leurs déjections de pensée. Cool de la start-up nation aidant, on n’a plus honte de rien.

(…)

La sécession oligarchique se signale en premier lieu au basculement des dominants dans une autre économie morale, distincte de celle du reste de la population. Alors les dominants règlent leur propre conduite, et règnent sur les conduites des autres, depuis un système de repères moraux entièrement hétérogènes, en fait même contradictoires, à ceux des dominés. La chose ne peut que très mal finir. D’ailleurs, elle finit très mal : nous le savons déjà au spectacle d’un autre affaissement moral, dual, complémentaire du précédent, et en fait rigoureusement requis pour la persévérance des dominants : le naufrage moral de la police, dont l’intervention est devenue névralgique pour le régime. 

(…)

Car parmi les « phénomènes morbides » qui, selon la formule bien connue de Gramsci, prolifèrent dans l’interrègne entre l’ancien qui tarde à mourir et le nouveau qui tarde à paraître, il faut compter l’apparition de personnalités d’un type inédit, affranchies des codes et des normes jusqu’ici en vigueur, dont précisément l’emprise se desserre avec la dislocation de l’ordre ancien.

(…)

 Ainsi la crise organique rebat-elle profondément les données de la sélection politique : elle se met à promouvoir les déréglés. Alors s’ouvre la période des énergumènes. Sarkozy a été le premier d’entre eux — corps et langage désarticulés, énervement permanent. Si Hollande, élu sur une promesse de « normalité », a été comme un flan mal démoulé, Valls s’est offert à tenir la continuité dans l’insane, avec des effets rien moins qu’anecdotiques puisqu’on lui doit l’installation probablement durable dans le paysage politique d’un nouveau segment : la gauche d’extrême-droite.

(…)

Depuis la tête de Macron, il est en effet possible d’en appeler aux « jours heureux » et de relancer la liquidation des retraites, de célébrer les soignants et de continuer les fermetures de lits (et de les traîner en justice comme cette infirmière qui s’est contentée d’un doigt d’honneur pour dire son dégoût de cette infâmie), de promettre la gratitude de la nation aux « premiers et premières de corvée » et de leur préparer une boucherie à l’Unedic (pour ne rien dire de la prime qui ne viendra jamais), de ne garder qu’un tiers des mesures de la convention citoyenne pour le climat et d’avoir juré de les transcrire toutes.

(…)

Il y a crise organique quand les institutions politiques et symboliques ne parviennent plus à « reprendre » les tensions sociales d’un capitalisme déchaîné. Ce qui tenait devait beaucoup au travail des compromis politiques, des stabilisations institutionnelles, et du travail idéologique : on fait tenir les dominés tranquilles en leur faisant des promesses (politiques) et en leur racontant des histoires (idéologiques). Bref par des moyens essentiellement fictionnels, bien sûr opérés dans des institutions (parlement, éducation, médias, culture, etc.), que Gramsci a rassemblés sous la catégorie d’hégémonie. Intermédiaire entre l’idéologie chez Marx et l’habitus chez Bourdieu, l’hégémonie réunit les moyens symboliques, institutionnels et politiques qui mettent dans la tête des dominés une vision du monde conforme à celle des dominants — et font faire une merveilleuse économie de coercition pour les tenir dans les clous.

(…)

Le travail hégémonique est donc au premier chef un travail discursif, un travail sur les manières de voir qui s’effectue avec et par des énoncés. C’est donc une affaire de langue. Pas d’hégémonie sans langue hégémonique – blatérée par des répétiteurs, politiciens, technocrates, experts, éditocrates, journalistes ordinaires qui ne savent pas ce qu’ils disent mais le disent avec un naturel qui est la meilleure garantie de l’évidence.

À la langue hégémonique d’aujourd’hui, une œuvre de littérature récente a donné sa dénomination plus précise : la LCN, à la manière de Klemperer, et pour les mêmes raisons « latines » que Klemperer, Lingua Capitalismi Neoliberalis – la Langue du Capitalisme Néolibéral. Comme toutes les langues de pouvoir, c’est une langue dégénérée : tropes appauvris, mots indigents, segments de langage automatiques. « Il faut libérer les énergies ; nous ne pouvons pas laisser la dette à nos enfants ; les charges écrasent les entrepreneurs ; nous devons retenir les talents ; c’est l’entreprise qui crée l’emploi ; nous avons un problème de compétitivité ; nous avons un problème de flexibilité ; nous avons un problème d’agilité ». C’est la langue des DRH et de BFM, des énarques et du Medef, de la droite modérée et de la gauche intelligente, de la presse de gauche de droite dont bon nombre de titres continuent de chanter la synthèse.

(…)

 Quand la population commence à ne plus marcher dans ces combines langagières, alors il y a péril en la demeure hégémonique. Et nécessité d’en renouveler les figures de style, les formes énonciatives. Mais le ramassis d’imbéciles qui persiste à se faire appeler « élites » n’en a pas le premier moyen intellectuel, sinon de redire les mêmes choses en pire – en plus « au goût du jour » (startup), en plus grossier, en plus appuyé, en plus enfoncé dans ses évidences primaires (« Voilà ») – quand ce sont celles-là mêmes qui sont entrées en discussion. Alors fatalement en plus énorme, en plus ridicule : en gorafique.

Nous commençons donc maintenant à cerner le concept du gorafique : le gorafique, c’est le délabrement de la langue hégémonique du capitalisme néolibéral (la LCN) en situation de crise organique. (...) Le macronisme est un gorafisme.

 

Texte intégral : Blog du Monde diplomatique

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