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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Ghania Mouffok, journaliste, 3 avril 2021

Le consensus semble établi au sein de la pensée dominante qui distribue sa “feuille de route” à ce qui reste du Hirak pour appeler au boycott des prochaines élections législatives. Soit, mais cela changera quoi ? Et quelle incidence un tel choix aura-t-il sur le système ? Pour nous, électrices et électeurs, cela ne changera rien, cela fait des années que nous boycottons les élections et la dernière que nous avons boudée a tout juste permis de prendre l'échelle de nos abstentions : 77% du corps électoral.

Cela ne changera rien et en plus cela n'affaiblira pas “le système”, au mieux cela soulignera à quel point nous sommes nombreux à ne l'avoir pas choisi, sans toutefois remettre en cause sa légalité qui se traduit concrètement par notre condamnation à le subir.

Ceux qui nous gouvernent ne nous en demandent pas plus.

Par exemple avec la Covid 19, nous avons accepté dans notre majorité les politiques gouvernementales en matière de prévention sanitaire et de réglementation du quotidien, les magasins ont fermé et ouvert dans le respects des règlements, nous avons accepté les amendes pour non port du masque et nous avons envoyé nos enfants à l'école quand on y était autorisés, dans les faits nous avons reconnu le droit des gouvernants de faire des lois et des règlements pour empêcher la diffusion du virus et nous attendons en rouspétant devant ses lenteurs l'arrivée du vaccin qu'ils auront choisi.

Dans les faits, chaque fois que nous ne votons pas, nous donnons nos voix “aux candidats du pouvoir ”, si cela allait de soi au temps de la routine électorale contrôlée de bout en bout par la machine à nous faire taire, il est quand même curieux que ceux qui n'ont pour perspective de changement que “le Hirak” n'aient pas intégré cette formidable variable dans le logiciel de combat contre “le système”.

Alors qu'ils prétendent que le Hirak a la capacité de changer le monde, ils ne le croient pas capable d'être en mesure de peser sur un scrutin électoral qui doit se dérouler sur un territoire national, de la taille d'un continent à contrôler, d'emblée ils ont accordé la victoire à ce qu'ils appellent tantôt le système, tantôt le pouvoir, et ont déclaré la défaite du Hirak par forfait.

Il est quand même incroyable qu'un peuple qui a été capable de faire la preuve d'une capacité d'auto-organisation spectaculaire, sans casser un verre, de quartier en quartier, de banlieues en banlieues, de communes en communes, de villages en villages jusqu'aux centres des villes, mobilisant des ruses de sioux, des ressources matérielles et symboliques pleines d'imagination et de créativité ait été déclaré incapable de changer les conditions dans lesquelles auraient pu s'organiser des élections enfin pas comme les autres, car mises sous surveillance, vigilance, autonomie d'un peuple en marche, comme si le Hirak, cette nouvelle force s'imposant à l'histoire, n'existait pas, comme si il n'était qu'une simple fiction, une image qui se déploierait à l'infini par la grâce magique de la Rue érigée en actrice principale quand “le peuple” n'en devient que le figurant.

Pourtant, les millions de gens du Hirak canal historique avaient mobilisé toute une curiosité légaliste, relisant les différentes Constitutions avec un nouvel intérêt pour cette loi fondamentale, la décortiquant avaient fini par se reconnaître et se saisir des articles 7 et 8 en vertu desquels il est déclaré que seule la volonté populaire est source de pouvoir.

Entre cette source de la loi et le Hirak il y avait là un magnifique potentiel politique, une véritable expérience à mener et ce, quelle qu'en soit l'issue, mais sans la préjuger dans une sombre hâte.

Il est vrai que ce pari historique aurait pris le risque de faire confiance au peuple, à son intelligence du moment et de lui reconnaître l'auto-capacité de choisir des représentants de proche en proche, entre gens qui se connaissent soit par consensus, soit par des élections à inventer dans l'informel et l'entre-soi.

Pour s'en convaincre, il suffit d'avoir été invité une seule fois à la célébration de l'anniversaire d'un club d'Alger et de prendre la mesure de l'art de transformer une ville en une multitude de signes, de fanions, de couleurs pour se reconnaître et agir ensemble, il suffit sur la plage d'El Kettani de voir arriver comme des ruisseaux des milliers de jeunes garçons pour faire communauté dans une discipline époustouflante, réglée au millimètre depuis l'heure d'ouverture de la cérémonie et celle de sa fin, définissant le nombre exact de craqueurs à allumer en même temps et au signal codé par les ultras sur une terrasse avec des lampes de poches, pour que le ciel s'illumine de rouge et d'or dans un feu d'artifice spectaculaire. Tout ayant été organisé pas à pas depuis les réseaux, les quêtes, les fabricants de Tshirts, le tout débattu par des milliers de gens animés par une passion, celle d'un club qui se porte de père en fils, et qui invite le voisin même le plus éloigné à partager une histoire.

Quelle force aurait pu interdire à un peuple pareil de défendre ses couleurs, ses choix, qui aurait pu ? Qui aurait pu interdire à la wilaya de Tizi-Ouzou, de Bejaïa qui se disent “belle et rebelle” de choisir ses députés, qui aurait pu interdire depuis le littoral méditerranéen jusqu'au bout du Sahara à ce peuple porté par le désir de défendre ses choix, qui aurait pu l'empêcher d'appliquer l'article 7 et 8 de la Constitution ? Ne dit-on pas que ce qui fait peuple c'est la volonté commune ?

Quelle magnifique école de formation cela aurait pu devenir pour ces milliers de jeunes, ce véritable réservoir de compétences en devenir, femmes et hommes, d'espoir d'avenir, quelles magnifiques expériences de transmission pour les plus âgés d'entre nous dont nous avons été privés par des faiseurs de transition qui attendent, comble de l'absurde, que ceux qui nous oppriment l'organisent dans l'entre-eux.

Illégitime pour organiser des élections mais légitime à partager la transition, débat abscon de juristes, comme si l'Algérie était un bien vacant à partager tel un héritage entre familles de notables à mettre entre les mains de notaires à la manière de Rachid Nekkaz qui, faussement candide, nous propose de confier ce face à face à des avocats, quand Lahouari Addi politologue spécialiste du populisme lui leur préfère “les prisonniers du Hirak”, laissant ainsi à la police le soin de choisir nos représentants.

De quoi se demander si la raison ne les a pas abandonnés.

Dans tous les cas, avec cette habitude confortable du boycott, ce sont nos voix que nous avons perdues, mais en matière d'élections les voix ne se perdent jamais et c'est bel et bien le pouvoir et tous les réactionnaires de notre pays qui en feront la récolte offerte sans combat, par la stratégie de l'abstention d'un conformisme suicidaire, sans aucun courage politique, sans même avoir pris le risque de faire confiance en “le peuple”, incapable de saisir cette possibilité historique, dialectique de transformer par la force de millions de voix une idée portée par l'article 7 de la Constitution en acte : ” Le peuple est la source de tout pouvoir. La souveraineté nationale appartient exclusivement au peuple”.

Il ne nous reste plus qu'à attendre l'avenir postés à la sortie des quartiers populaires d'où sortent les plus exclus d'entre nous de pères en fils, de mères en soeurs, épuisés de fatigue et de pauvreté, armés de nos portables pour témoigner des coups à venir et dont les flics de même condition viennent de leur donner un avant goût aujourd'hui et déjà...

Source : Facebook

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