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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Dr Abderrezak Bouchama*, 01 avril 2021

Réanimateur, chercheur

Notre ministre de la Santé, emboîtant le pas à plusieurs experts algériens, évoque une hypothétique immunité collective silencieuse que notre pays aurait réussi à atteindre naturellement, expliquant ainsi la baisse régulière des cas annoncés de Covid-19(1).
Cet objectif ultime, qu'aucun autre pays au monde n'a réussi à réaliser pour le moment et qu'aucun autre n'espère atteindre passivement, ferait de notre pays une exception extraordinaire dans le monde,partout en proie aux affres de la pandémie. En réalité, jamais auparavant l'immunité collective n'a été atteinte naturellement vis à vis d'une infection par un virus, dont le SARS-CoV-2 (2).

La seule voie connue et établie d'une telle situation est celle d'une très large couverture vaccinale de la population. Mais, manifestement,ce n'est pas cette voie que nous avons empruntée. Une voie qui exige une grande anticipation et une célérité d'action rendues impératives par la gravité et l'urgence extrêmes de la situation.

Immunité collective

Tous les experts estiment qu'une immunité collective contre une épidémie virale, dont celle de la Covid-19, est atteinte lorsque 60 à 70% de la population développent une immunité contre le virus (2). Cette immunité est acquise soit par la vaccination, soit par une infection surmontée. Dans notre pays, le taux de vaccination étant inferieure à<0,1%, cette piste ne peut évidemment pas être invoquée pour expliquer cette exception algérienne. Par conséquent, l'immunité collective, s'il y en a véritablement une, serait le résultat d'une infection de 60 à70 %, soit environ 23 millions à 28 millions d'Algériens, depuis janvier 2020 à ce jour.

La prestigieuse université de John Hopkins aux USA (3), qui recense scrupuleusement le nombre de cas de cas Covid-19, indique que jusqu'en cette fin du mois de mars 2021, il y a eu plus de 116.000 cas en Algérie, ayant entrainé la mort de 3084 personnes. Par conséquent, et afin d'atteindre une immunité collective, jusqu'à 28 millions d'Algériens auraient été infectés par le SARS-CoV-2, sans développer ni les symptômes de la COVID-19, ni aucune autre morbidité ou mortalité.


Une hypothèse improbable

Est-il raisonnable d'estimer que tant de millions de cas de Covid-19 en Algérie seraient passés totalement inaperçus ? Il est vrai que notre population est en moyenne très jeune et donc moins susceptible de développer une Covid-19 sévère mais de là à en faire une explication idoine. Le nombre d'Algériens testés par PCR est considérablement plus faible par rapport aux autres nations développées et il ne permet pas de mettre en évidence une incidence qui reflète la réalité. Néanmoins, il reste très difficile d'envisager qu'un nombre aussi considérable de citoyens (plus de 25 millions) auraient contracté la Covid-19 sans qu'ils aient impacté de manière visible notre système de santé et avec un taux relatif de mortalité si faible, comme partout ailleurs dans le monde.

De fait, une telle situation nous placerait en deuxième position dans le monde, juste derrière les USA avec leurs 30 millions de cas et leurs centaines de milliers de morts. A titre de comparaison, la France suivie de près par nos compatriotes, qui a confirmé 4,6 millions de cas Covid-19avec 95.000 décès (3), a vu ses hôpitaux et ses services de réanimation submergés. Et ce, malgré un système de santé parmi les plus avancés au monde et trois confinements sévères aux conséquences sociétales, économiques et politiques désastreuses.


Une option de santé publique dévastatrice

Au début de la pandémie, et avant la découverte tardive des conséquences cliniques ravageuses du SARS-CoV-2 sur les personnes infectées, plusieurs pays avaient sciemment laissé l'infection se répandre, surtout parmi les jeunes, afin d'atteindre rapidement une immunité collective (2). L'avantage tout théorique de cette approche est évident, puisqu'il permettrait d'éviter les coûts économiques, sociétaux et politiques énormes du confinement total.

L'exemple de la Suède est édifiant, car elle en a fait un objectif de santé publique, bien que démenti par la suite par le gouvernement suédois. La stratégie consistait à laisser la vie se dérouler normalement sans tenir compte de la pandémie. Les écoles sont restées ouvertes et aucun groupe particulier de personnes n'a été testé ouplacé en quarantaine de façon systématique. Pas même les nombreux suédois qui rentraient de vacances de pays alors durement atteints par la pandémie, commel'Espagne, le Portugal et l'Italie. Cette approche s'est avérée suicidaire car non seulement elle n'a pas permis d'atteindre l'immunité collective espérée, mais la Suède a enregistré des performances de santé publique catastrophiques en comparaison avec ses voisins de culture et densité de population similaires. Elle a eu,par exemple et relativement,10 fois plus de décès par Covid-19 que la Norvège et 3 fois plus que le Danemark, soulevant ainsi un débat éthique acerbe et une désapprobation nationale et internationale.

Les USA, le Royaume Uni et le Brésil ont également été tentés par cette même approche sur fond idéologique.Sans l'assumer formellement, ils sont parmi les premiers pays les plus impactés, avec le plus lourd tribut payé à la pandémie. Un jour ou l'autre, leurs gouvernants devront rendre compte de leurs bilans catastrophiques à leurs concitoyens. Plus important encore, les USA et le Royaume uni n'ont même pas réussi à se rapprocher des seuils d'immunité collective, malgré une couverture vaccinale de leur population parmi les plus élevées au monde.


Un objectif inatteignable

Dans un article paru dans la revue anglaise Nature(4),des épidémiologistes et des experts dans la modélisation mathématique des pandémies expliquent que le seuil de 60 à 70% d'immunité collective est probablement hors de portée pour la Covid-19, même par la combinaison d'une immunité induite par l'infection et la vaccination.

Ils évoquent plusieurs raisons dont la première est sous-tendue par le caractère temporaire de six à huit mois de l'immunité acquise lors de l'infection par les coronavirus en général, dont celui de la Covid-19. D'ailleurs, la vaccination est partout recommandée pour les personnes qui ont été antérieurement infectées par le SARS-CoV-2. La seconde raison est l'apparition de nouveaux variants dont les très médiatisés anglais, brésilien et sud-africain.Mais il y'en a bien d'autres encore qui échappent à l'immunité développée au cours de l'infection par les souches virales originelles. A cet égard, l'exemple de l'état de Manaus au Brésil illustre bien la désillusion de l'immunité collective. Une étude de prévalence sérologique a établi que le seuil de 60% d'immunité collective a bien été atteint lors de la première vague de la pandémie. Mais cela n'a pas empêché la population de Manaus d'être frappée durement par une autre vague au variant appelé depuis brésilien. Pour cela, des vaccins de seconde génération sont également en cours de développement afin de protéger contre les nouveaux variants, dont celui apparu à Manaus.

L'immunité collective qui serait induite par la vaccination reste également inconnue. Les vaccins qui ont été testés jusque-là, comme ceux de Moderna, Pfizer ou Astra-Zeneca,l'ont été pour prévenir les formes graves de la Covid-19, et non l'infection par le virus. Les études ne sont en cours que maintenant afin de déterminer si ces vaccins protègent contre une infection par le SARS-CoV-2 et donc sa transmission. Finalement, la couverture vaccinale devrait être générale incluant les enfants afin d'atteindre ces fameux seuils. Mais là encore des études sont en cours afin d'établir l'innocuité et l'efficacité de ces vaccins chez cette catégorie de la population.


Un débat qui n'est pas sans danger

Le répit que vit notre pays n'est pas unique, au contraire, nous faisons partie d'un grand nombre de pays qui ont réussi à contenir la pandémie. Prenons par exemple, la Chine qui n'a enregistré qu'un peu plus de 100.000 cas sur 1.4 milliards d'habitants, une performance extraordinaire, sans qu'il revendique une quelconque immunité collective.

Un institut Australien (5) a développé un indice de performance mondial Covid-19 pour évaluer les réponses des pays au SARS-COV-2 en fonction de paramètres en rapport avec l'épidémie (cas confirmés, le nombre de décès et le nombre de tests PCR). L'indice inclue également le niveau de development économique et la nature du régime politique. Le petit royaume du Bhutan, situé dans l'Himalaya, coincé entre les géants chinois et indiens, et la nouvelle Zélande arrivent en tête, suivis par le Vietnam, le Rwanda, Chypre ou l'Islande entre autres. Notre pays n'y est pas en raison du manque de fiabilité de ses données, bien que cela ne diminue en rien notre bonne performance. Mais nous serons bien plus inspirés si nous débattions pourquoi la communauté scientifique internationale rejette nos statistiques, et comment y remédier. Le coût de cette méfiance pèse lourd, en termes de perception du risque Algérie et ses répercussions aussi bien économiques, que dans les déplacements de nos concitoyens.

L'humanité, dont notre pays, reste loin d'avoir atteint ou même seulement approché une immunité collective pour espérer la fin de la pandémie.Le débat sur une immunité collective qu'aurait atteint notre pays n'est pas sans danger et il est illusoire. Il risque de faire baisser encore plus la garde de notre population, alors que la pandémie fait rage partout ailleurs, dont nos voisins à une heure de vol. Il peut également faire croire à nos compatriotes qu'il ne serait pas nécessaire de se faire vacciner.

La guerre contre ce virus est loin d'être finie. Le débat devrait plutôt s'orienter sur le maintien rigoureux des mesures de distanciation sociale et sur l'acquisition en extrême urgence de vaccins non seulement de première génération, mais également sur la nécessité vitale de se placer pour ceux de seconde génération. De même qu'il est du devoir des gouvernants de lever le black-out actuel sur les vaccins et la vaccination. Leur responsabilité est lourdement engagée devant l'Histoire et devant notre peuple.


*Dr Abderrezak Bouchama, Réanimateur & chercheur au King Abdullah International Medical Research Center, Riyad, KSA

NOTES

1. Tout sur l'Algérie. https://www.tsa-algerie.com/covid-19-benbouzid-evoque-limmunite-collective-de-la-population/

2. The false promise of herdimmunity for COVID-19.Nature 587, 26-28 (2020)

3. COVID-19 Map - Johns Hopkins Coronavirus Resource Center.

4. Five reasonswhy COVID herdimmunityisprobably impossible. Nature 591, 520-522 (2021)

5. Lowyinstituteorganization. https://interactives.lowyinstitute.org/features/covid-performance/

Source : Le Quotidien d’Oran

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