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Publié par Saoudi Abdelaziz

Extrait de l’article de Hamid Tahri paru ce matin dans El Watan, rapportant les propos de Hachi Idir, historien, enseignant, chercheur au CRASC d’Oran et intitulé  : «Le jeu cynique de l’ordre colonial»

« C’est mon travail le plus abouti. J’y ai travaillé pendant 10 ans, pas de manière continue et exclusive. Dans la lecture, la recherche, la documentation, le dépouillement, la réflexion et la rédaction ». Il explique qu’au rebours de la lutte de libération faite de maquis, de guérillas et d’opérations ciblées, l’insurrection de 1871 a été frontale.

«Elle avait commencé au chapitre de faits pré-insurrectionnels, par des commerces de poudre et d’armes observés en plusieurs points d’Algérie, de l’extrême-est à l’extrême-ouest, durant le printemps-été 1870. A l’automne-hiver, ces faits marquent comme un refus, qu’on peut analyser de diverses manières. En citant le fait que les Algériens sortaient d’un terrible cycle de famines de 1866 à 1869, et qu’ils renouaient, en 1870, avec une année agricole plutôt satisfaisante. Or, les activités des populations, de l’Est et du Centre se résument à la céréaliculture ou l’oléiculture. Ces deux activités constituent en automne un rendez-vous incontournable du calendrier agraire.

LE RÔLE DES ARISTOCRATIES FÉODALES

On peut considérer que les prémices de l’insurrection se sont résorbées, parce que la paysannerie algérienne était occupée aux travaux des champs. On peut, du coup, invoquer l’argument climatique. L’hiver 70/71 a été très rude. Il a beaucoup neigé. On peut considérer cet aléa climatique comme un élément réfrénant, qui a ajourné la révolte, dont l’avènement commence à se préciser d’une manière sérieuse, avec ce qu’on a appelé les Mutineries de Spahis de Moudjber au sud de Médéa et de Aïn Guettar, à Souk Ahras, qui sont intervenues après que le gouvernement général de l’Algérie a décidé d’expédier ces régimes de Spahis (cavaliers autochtones intégrés) en France, pour combattre les armées prussiennes.

Or, ces Spahis sont un type de régime inventés par les Ottomans. Pourquoi ? parce qu’ils possédaient des terres à exploiter, autour de leur bordj militaire implanté parfois en milieu hostile. A des fermiers soldats, les grandes belles parcelles, à des spahis, qui étaient exonérés de tout impôt, en échange de l’exploitation de cette terre.

Ces spahis recevaient même de la part des Turcs, des chevaux et des armes. La réaction des spahis insurgés de Moudjber et Aïn Guellar est purement culturelle. Ces spahis ont reçu l’ordre d’embarquer pour la France en vue d’y combattre les Prusses. Ce contre quoi ils s’insurgent en tuant, le même jour, à plusieurs centaines de kilomètres de distance (entre Médéa et Souk Ahras) deux brigadiers français, qui les conduisaient, pour les uns, vers Alger, pour embarquer, et les autres vers Bône.

On peut dire que l’insurrection montrait, avec ces faits, les premiers signes de la résurgence des structures anthropologiques anciennes et l’attachement à la terre. Après quoi, des opérations sont signalées à Souk Ahras et près de Bordj Bou Arréridj. De fait, on sort de l’anonymat et des initiatives individuelles. Avec les spahis, on assiste pour la première fois à des opérations directes menées à armes ouvertes, collectivement. Retour également d’anciennes notabilités révoquées, comme Keblouti, Bentahar, Benrezgui et Nacer Benchohra exilés en Tunisie, qui reviennent et s’impliquent.

A Souk Ahras, près de Bône et dans les Babors, les opérations ont consisté en des attaques contre des fermes coloniales. A Keblouti et Benchohra, il faut ajouter le fils de l’Emir venu de Syrie. Cela confirme le surprenant effet de ressusciter des structures anciennes, dont l’insurrection de 1871 a été porteuse et qui s’est étalée de la Kabylie jusqu’aux portes d’Alger, dans la région de Cherchell, celle du Hodna, de Biskra, Souk Ahras, le Nord constantinois, les Aurès, le Sétifois et le Sud, Touggourt, Ouargla, Ferkane, Megrine.

Parmi les dates importantes, celle du 16 mars 1871, à laquelle le bachagha Mohamed Benelhadj Ahmed Mokrani se lance à l’assaut du centre de colonisation de Bordj Bou Arréridj, après avoir, deux jours auparavant, adressé une véritable déclaration de guerre au général Augeraud. L’autre date décisive a lieu le 8 avril 1871 au marché de Msisna au-dessus de Seddouk où l’appel au djihad est lancé par Chikh El Haddad, commandeur de la confrérie Rahmania. Cet appel a ajouté à l’insurrection plus de 120 000 combattants, ce qu’aucune notabilité de l’époque, ni autorité religieuse autre que Chikh El Haddad ne pouvait réaliser. Cet appel a été lancé, à la demande de Mohamed Benelhadj Ahmed El Mokrani.»

PROCÈS, LE COUP DE GRÂCE

«Ce qui ressort de ces procès, c’est le sentiment affiché d’une volonté de l’occupant d’abattre les structures traditionnelles de l’Algérie, telle qu’elle était jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle. Ce procès, qui s’est déroulé en 1873 à Constantine, a sonné le glas des catégories mobilières. Plusieurs auteurs évoquaient jusqu’à la fin du XIXe siècle une aristocratie militaire et guerrière, qui était incarnée par un certain nombre de familles, parmi lesquelles on peut citer les Mokrani, Ath Abbas, Oukaci, de la tribu des Amraoua, Benazzedine et Benachour du côté de Mila, Zouagha et Ferdjioua, les Bengana de Biskra, qui avaient des influences dans les Aurès jusqu’aux Oasis d’El Oued. Les Ouled Sidi Chikh, tribu chérifienne, confrérique et Djouad (noble d’épée), aristocratie guerrière avec des cavaliers de formation martiale connue en Algérie pour sa résistance (1864/1870) avec ses Si Kaddour, Si Alaa et Si Slimane, Cheikh Bouamama ayant repris le flambeau en 1881.

Ce procès a marqué la dislocation et la disparition de ces grandes familles, qui ont fait l’objet d’une stratégie d’annihilation à partir des années 1850. La plupart ont connu la rétrogradation, la révocation, la disgrâce ou la déportation ou, enfin, la mort comme El Mokrani, qui a péri au combat le 5 mai 1871 sur les rives de l’oued Souflat du côté de Aïn Bessam. Ces familles, vu leur enracinement et leur emprise sur les populations, constituaient une menace pour l’occupant. C’est pourquoi il fallait les neutraliser »

Texte intégral : El Watan

 

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