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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Dans un entretien publié hier par le quotidien Reporters, l'artiste, fils de Kateb Yacine affirme : " Il est plus qu’urgent que l’aile gauche démocrate et progressiste se fonde et dépasse les clivages, sinon nous allons vers une répétition des mêmes erreurs et égarements qu’en 1990. Sans parler de décennie noire ni agiter d’épouvantail, la nature a horreur du vide et les forces obscurantistes et clientélistes sont, elles, bien en place pour peser".

Amazigh Kateb : « L’Algérie n’est pas un terrain vague, c’est un énorme chantier de rénovation »

Entretien réalisé par Sofiane Baroudi, 18 avril 2021. Reporter-dz
EXTRAITS
 

Reporters :  Tu as été très impliqué dans le processus révolutionnaire algérien qui a débuté en 2019. Tu as élaboré des propositions concrètes sur une assemblée constituante représentative devant s’organiser par le bas, du local au global, que tu as défendu dans l’article zerba3 yet9la3, ainsi que dans des conférences publiques organisées par des étudiants à Targa Ouzemour, Béjaïa, et à l’EPAU Alger. Peux-tu nous parler plus amplement de cette initiative citoyenne et de son contenu politique ?

Amarigh Kateb: C’était un humble travail de mise en forme d’ateliers constituants amorcé avec Hicham Rouibah et avec d’autres par la suite. Ce travail de débat, de collecte et de rédaction des différentes propositions, recueillies sous forme de chantier constitutionnel, a été pour nous aussi difficile et intense que nécessaire. Nous voulions mettre par écrit ce que des citoyens étaient capables d’imaginer en termes de cadre constitutionnel et montrer qu’ils pouvaient débattre de toutes les questions pour peu qu’ils en saisissent l’urgence et en aient l’envie et l’opportunité.

"sur le terrain, il se passait ce que presque personne ne rapportait"

Il est évident que beaucoup d’initiatives similaires ou différentes ont été éclipsées en 2019 par une narration bruyante et doublement polluante. Les médias aux ordres racontaient un Hirak (inexistant), sur les réseaux sociaux on en racontait un autre (exacerbé et conflictuel) et sur le terrain, il se passait ce que presque personne ne rapportait. Nous voulions qu’il reste une trace écrite exploitable par les suivants, à savoir un début de réflexion collective et de propositions concrètes.

Si on remonte sur une génération, il n’y a aucun écrit, sauf a posteriori, des évènements du 5 Octobre 1988. Un mouvement qui ne laisse pas d’écrit ne condamne-t-il pas les générations suivantes à un éternel recommencement ? A-t-on aujourd’hui la mesure de ce qui a pu être accompli et de ce qui ne l’a pas été ? Ou de ce qui reste à faire comme de ce qu’il ne faudra jamais refaire ?

On dit que l’intelligence, c’est d’abord la mémoire et l’aptitude à mettre en relation logique ce qui est mémorisé. En termes pratiques, comment pourrait-on parachever ou continuer une construction sans en avoir les plans et l’état d’avancement ?

L’Algérie n’est pas un terrain vague dans lequel on pourrait creuser des fondations et édifier du neuf, c’est un énorme chantier de rénovation (le plus grand d’Afrique) qui nécessite des adaptations évolutives ininterrompues, que seuls les citoyens auront la souplesse et l’énergie d’imaginer et de mettre en place. Aucun pouvoir ne voit les choses de cette façon. La gouvernance avec ou sans programme a toujours besoin d’inertie et de fixations pour se maintenir aux commandes. Personne ne peut être plus progressiste que ceux qui en ont le plus besoin.

On se dirige en Algérie vers des élections législatives et locales anticipées avec la volonté affichée de renouveau et de refonte institutionnelle au service d’une démocratie directe et participative, comment vois-tu cette actualité ?

Je n’ai pas entendu parler de ces options et si elles s’avèrent concrètes, c’est une bonne chose. Mais je reste convaincu que la démocratie directe ne peut pas venir des élites au pouvoir, mais doit être l’œuvre des citoyens. En réalité, si ces derniers ne sont pas impliqués en amont, les belles intentions ou les effets d’annonces ne feront pas la mobilisation. J’ajoute que les Algériens risquent de rejeter cette idée en masse juste parce qu’elle émane d’en haut.

"la controverse citoyenne constituante"

C’est tout le sens du travail entrepris dans Mechmoul, justement. Nous voulions que les gens s’entraînent à la controverse citoyenne constituante. J’insiste sur «constituante» parce que la controverse existe, mais elle n’est pas génératrice de contenu positif au sens de résultat collectif et équilibré. On se contredit parfois avec beaucoup de pertinence, mais la joute et l’égo priment sur le sens et le but du débat, qui est de trouver une solution ensemble. Si nous nous donnions pour objectif d’extraire systématiquement un écrit consensuel à la suite de ces discussions, nous aurions sans doute des échanges plus apaisés et plus profonds, un mouvement plus solide, moins enclin aux divisions et diversions, avec une plateforme de revendications communes, longue comme l’autoroute Est-Ouest. Il est plus qu’urgent que l’aile gauche démocrate et progressiste se fonde et dépasse les clivages, sinon nous allons vers une répétition des mêmes erreurs et égarements qu’en 1990. Sans parler de décennie noire ni agiter d’épouvantail, la nature a horreur du vide et les forces obscurantistes et clientélistes sont, elles, bien en place pour peser.

Tu es le digne héritier d’un des plus grands intellectuels et militants algériens. Selon toi, quelle est la voie à suivre pour donner, à Yacine, la place qui doit être la sienne dans le paysage intellectuel et politique algériens, mais aussi international ?

Pour que Yacine retrouve sa juste place dans le paysage culturel algérien, il suffirait finalement que la culture reprenne la sienne.
Une des choses les plus simples à faire serait de le remettre au programme de l’Education nationale comme c’était le cas dans les années 1970. L’autre chose à faire, à mon sens, est d’ouvrir des bibliothèques, des structures d’apprentissage culturel multidisciplinaire, faciliter l’accès aux livres à travers tout le territoire et permettre aux troupes de théâtre amateur et professionnel de se produire régulièrement. Les artistes et auteurs, en général, devraient être mis en valeur et promus pour que leurs œuvres vivent et traversent les époques et frontières.

"L’histoire n’a pas fini de rire au nez des historiens d’appareils".

La culture est une arme et une ressource à choyer. Une des grandes victoires des Américains sur les Soviétiques tient à leur prédominance et à leur rayonnement culturel planétaire. Au lieu de cela, elle est édulcorée, maquillée, détournée et vidée de son contenu. On ne fait que mythifier les noms pour mieux taire les propos gênants. Ce déni et ce reniement se constatent à présent à l’égard de personnalités révolutionnaires considérées comme des piliers du mythe fondateur algérien. Peu à peu, ce qui touchait les intellectuels, artistes et autres marginaux de l’Algérie indépendante finit par gagner d’autres catégories, y compris celles que le système s’était empressé de récupérer au lendemain de l’Indépendance. L’histoire n’a pas fini de rire au nez des historiens d’appareils.

(...)

Peux-tu nous parler de ton actualité, de tes projets et de tes projections d’avenir, que ce soit sur le terrain artistique, politique ou autre ?
J’ai commencé un album avec Gnawa Diffusion qu’on va essayer de finaliser avant la fin de l’année et un projet d’album solo sur le feu. Les titres sur lesquels je travaille sont presque tous d’ordre socio-politique. C’est d’ailleurs impossible de faire autrement, à moins de se confiner encore plus que les confinés. Cela étant dit, il est fort possible que toutes les données changent et que je sois amené à faire d’autres choses. L’époque n’est pas aux projections sauf pour ceux qui profitent de cette situation ou qui ont la chance de ne pas en être impacté. Qui vivra verra !

Texte intégral : Reporters-dz

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