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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Salah Badis, 1er avril 2021

Ecrivain. Photo DR

Les Pères fondateurs des États-Unis d’Amérique promirent à leurs concitoyens la prospérité, la liberté et la quête du bonheur ; ils donnèrent un nom à ces promesses : « le rêve américain ». Le parti communiste, pour sa part, promit aux citoyens des Républiques de l’Union Soviétique qu’il allait façonner l’« Homme nouveau », lequel libérerait tous les peuples du monde, les conduirait à l’universalisme et à la conquête de l’espace… Et cela, alors même que le bloc était refermé sur lui-même, soumis à un régime répressif. Quant aux Français, après avoir décapité leur roi, ils se tracèrent trois voies : la Liberté, l’Égalité, et la Fraternité… D’autres pays ont fondé la vie et les rêves de leurs citoyens sur le projet d’étendre les frontières de la civilisation au-delà du désert ou de la mer, délaissant les forêts… 

Le fait est qu’un rêve, quel qu’il soit, a toujours existé, permettant aux hommes de supporter la vie. Ce rêve peut aussi bien virer au cauchemar, courir le risque d’être exploité par la publicité, ou devenir objet de spéculation pour les intellectuels et les penseurs. Il n’empêche : l’important est de rêver, qu’importe le rêve.

Toutes ces réflexions m’ont traversé l’esprit tandis que je conduisais sur l’autoroute en direction d’Alger-centre. J’avais aperçu un immense panneau publicitaire affichant un ciel inondé de lumière, celle d’un coucher de soleil. C’était la première fois que je voyais un ciel représenté dans une publicité algérienne, ce qui m’a donné à réfléchir. En fait, on ne peut guère concevoir l’existence de panneaux publicitaires le long des autoroutes algériennes, au contraire de la plupart des pays du monde – des États-Unis à l’Égypte, en passant par l’Allemagne et la Tunisie. Est-ce parce que, dans notre pays, nous n’avons pas grand-chose à promouvoir ?

Le plus étonnant est que j’ai alors pris conscience d’une chose : les publicités diffusées en Algérie, portant sur des offres ou des produits, quels qu’ils soient, ne donnent jamais à voir des ciels, des horizons ouverts, ou des navires fendant les flots. Pourquoi ? Je ne sais vraiment pas. Peut-être parce que nous manquons d’expertise en matière de publicité. Ou peut-être parce que l’horizon même nous échappe, à nous, que nous soyons producteurs ou consommateurs.

Partout dans le monde, l’horizon tient une place importante dans la publicité. Au consommateur installé dans son fauteuil face au téléviseur ou assis derrière son volant, elle offre la promesse d’une vie bien plus attrayante que celle de son quotidien. Elle lui fait miroiter succès, bonheur, voyages, découvertes… en flattant ses instincts primaires, en lui suggérant qu’il ne doit pas être casanier. « Au contraire, sois un aventurier, découvre, consomme ! En échange de ton argent, nous t’offrirons le secret de la vie, nous t’aiderons à toucher du doigt le bonheur ». Et, bien sûr, les promesses se multiplient selon les services offerts.

Ainsi va le monde… C’est le paradis promis du capitalisme.

Mais, comme nous le savons tous, il n’y a pas de capitalisme en Algérie.

Qu’y trouve-t-on donc ?

L’Algérie est en réalité un pays à la vision et à l’esprit tournés vers le passé. Par « pays », j’entends toutes les composantes de notre terre, régime et forces sociales compris, mais j’entends par là, avant tout, l’imaginaire collectif – et c’est cet imaginaire collectif qui se projette vers le passé. Les lendemains – le futur en général – ne sont pas inscrits à l’ordre du jour (dans l’esprit) des Algériens, alors que pour d’autres peuples, l’avenir est une mine d’or, qui justifie qu’ils s’affrontent pour se la partager. Les hommes politiques, les boursicoteurs, les banquiers, les révolutionnaires, les opposants, les savants, les écrivains, chacun, selon son rapport au monde et ses projections, se taille une place dans ces lendemains chargés de promesses.

En Algérie, au contraire, nous sommes confrontés au passé, qui tourne le dos à l’horizon, est à rebours du futur.

La volonté, le rêve, et les ambitions de ce pays ne se sont guère projetés au-delà de la guerre de libération, et seule une sanglante guerre civile de dix ans a réussi à nous dégager de ce marasme. Mais après cet épisode, à l’aube même du troisième millénaire, encore marqués par une multitude de blessures et de traumatismes légués par les conflits que nous avons vécus, nous avons renoué avec la vénération de notre « glorieux passé ».

Le problème n’est pas le passé en lui-même, mais le passéisme : l’attachement à une période particulière du passé, si bien que l’avenir se trouve livré à l’inconnu, à la fatalité, à la superstition. Telle a été la démarche de l’État, pourtant détenteur des moyens de moderniser la société, État qu’anime un seul et unique mouvement : remonter le cours du passé.

Quel rapport existe-t-il entre le passé et la publicité ? Il s’agit d’une relation antagoniste.

Le passé est aux antipodes de la publicité commerciale : celle-ci vous promet des lendemains qui chantent, un avenir radieux, et si elle convoque le passé, c’est, soit pour l’utiliser comme décor, soit pour flatter une vague nostalgie. La publicité, c’est l’horizon ouvert, l’invitation au voyage, c’est un avion qui traverse le ciel comme un mirage, c’est la route qui se déploie devant le conducteur d’une belle voiture – voiture coûteuse mais qu’on peut posséder (en ayant recours à un crédit) , c’est une splendide maison avec vue sur des champs ou sur la mer (et que l’on pourra acheter grâce à un prêt bancaire), c’est une femme séduisante, à moitié nue, ou un homme, au corps d’Apollon. La publicité, c’est le désir. Tout cela est-il perceptible dans nos minables publicités algériennes ? Nous y rencontrons des familles sans joie ânonnant des chansons débiles, dans des décors intérieurs ternes, comme si la rue n’existait pas… Comment imaginer, alors même que la rue n’est pas représentée, que nous puissions offrir au consommateur des promesses de voyage vers des contrées lointaines ?

Comment de telles publicités peuvent-elles faire rêver le spectateur ?

Voilà qui nous ramène au rêve. Existe-t-il quelque chose que l’on soit en droit d’appeler « le rêve algérien » ? Certes, le pays a connu, lors de sa fondation, une période de rêves puissants. Il a lui-même été forgé par le rêve de la libération, de l’indépendance et de l’auto-détermination du peuple (un rêve en soi). La « Mecque des révolutionnaires », le désignait-on alors ! L’Algérie était le modèle et le rêve de beaucoup de pays… Aujourd’hui, on s’en détourne comme d’un spectre. Les crises économiques, puis la guerre civile, suivis du règne d’un homme malade et paralysé pendant vingt ans, ont fait que le rêve s’est mué en cauchemar à la vitesse de l’éclair.

Mais passons. Éloignons-nous un peu de l’histoire de la communauté, du rêve et du cauchemar collectifs, évoquons le rêve de l’individu singulier, du citoyen algérien. En quoi consiste son rêve ?

Que vendent au peuple les grands argentiers et les décideurs de ce pays ? Eh bien, ils lui vendent le passé, non l’avenir. Or, le passé ne comporte pas de rêves… ni même de vie.

Considéré comme un mineur, le citoyen est traité comme citoyen réduit de moitié, voire un quart de citoyen. L’État-rentier est son tuteur, qui lui octroie ce qu’il estime devoir répondre à ses besoins, tandis qu’il dilapide les revenus du pétrole et du gaz. Tels sont les termes du statu quo, et le citoyen se retrouve courant après son salaire, heureux propriétaire d’une Maruti – ou d’une Renault Symbol –, résidant dans un logement AADL, remerciant Dieu, enfin, de lui accorder de quoi subsister et mener une vie décente. 

Après avoir entonné « Nous avons chanté la mélodie de la mitrailleuse » et promis la libération des peuples opprimés, l’Algérien est dorénavant isolé du monde, voire de ses compatriotes, habitant des villes reculées, ne se battant qu’à propos de certains détails de l’histoire, détails le plus souvent insignifiants mais qu’il imagine fondamentaux – ersatz d’un pacte social inexistant.

Mais un rêve algérien est-il une nécessité pour nous ? Non, évidemment

Peut-être vaut-il mieux, après tout, que nous n’ayons pas de gigantesques pancartes publicitaires nous cachant l’horizon.

Qu’avons-nous fait pourtant de cet horizon qui, lui, existe bel et bien ? C’est là toute la question. Il ne faut pas oublier que l’Algérien est totalement « programmé » pour ne pas voyager : les banques étatiques lui accordent une prime de voyage annuelle de cent euros, l’obligeant à acheter de la devise au marché noir ; et il n’obtient de visa – quand il l’obtient ! – qu’à condition d’avoir constitué un dossier au moins aussi fourni et compliqué, sinon plus, que celui exigé en général par l’administration algérienne. Voilà pour ce qui concerne le monde extérieur. Pour ce qui est de l’intérieur du pays, tout est programmé pour que l’Algérien ne sorte même pas de sa ville… laquelle est tout aussi dénuée d’une quelconque ouverture sur l’horizon. 

Il est peut-être difficile de concevoir un rêve algérien en quête d’aventure et d’un ailleurs, qui aspire à repousser les frontières, qui soit une invitation au voyage. Peut-être cela s’explique-t-il, tout simplement, parce que notre histoire n’est pas celle d’un pays expansionniste, que nos frontières n’ont pas été tracées par nous-mêmes, et que, en général, nous ne sommes pas un peuple nomade – si l’on exclut les voyages suicidaires entrepris, ces vingt dernières années, par des harraga tentant de franchir les étendues marines. 

Cependant, il est crucial qu’une nation ait une certaine idée du bonheur, conception qui dépend non seulement des publicités mais aussi et surtout de la vision que nous avons de nous-mêmes en tant qu’individus et en tant que groupe.

Il est important que nous soyons armés d’une hypothèse en la matière et que nous soyons prêts à nous affronter avec nous-mêmes, tantôt pour la confirmer, tantôt pour l’infirmer, à l’instar de tous les peuples dotés d’un postulat sur l’existence (ou non) de leurs propres rêves. 

Or, pour forger ce rêve, nous avons besoin d’un imaginaire nouveau.

Seul un nouvel imaginaire peut en effet permettre à notre pays de modifier sa vision du passé par une projection vers l’avenir.

Seul un nouvel imaginaire peut sauver le futur de la désagrégation. Contrairement au passéisme, le nouvel imaginaire n’est pas dans le déni du futur ; grâce à lui, celui-ci sera inscrit à l’ordre du jour des Algériens. La nécessité d’un nouvel imaginaire revêt une importance cruciale aujourd’hui. N’oublions pas que la portée de nos actions s’est rétrécie avant la pandémie du Coronavirus. Certes, le Hirak a poursuivi son action après les élections du 12 décembre 2019, mais il n’a pas su faire triompher les principes qu’il soutenait. Le Hirak a été déclenché le 22 février 2019 précisément pour élargir le champ du possible, celui-ci ayant pendant des décennies été étroitement confiné, sinon inexistant.

Ce sont les classes populaires qui ont élargi l’arène le champ des possibles et qui ont ouvert les portes de l’action, déferlant, en masses compactes, des mosquées et des stades. Ce sont les applaudissements et les chants des Ultras qui ont fait résonner la rue, qui ont rendu l’action possible. Le Hirak s’est maintenu pendant plus d’une année, certes, mais l’imagination nous a maintes fois manqué. Les Algériens ont en effet été mus par des données d’un autre temps, des manières de penser périmées. Exprimées sous un visage nouveau, elles n’ont cependant pas tardé à s’effondrer. On n’a pas vu de chercheurs soucieux d’expliquer comment les Algériens en sont arrivés à investir la rue, comment est née la Silmiya, et comment ce sursaut populaire a débouché sur une activité de ruche. Et nous n’avons assisté à aucun effort de la presse pour diffuser des récits individuels. Elle s’est contentée d’afficher des unes « téméraires », tantôt soutenant les manifestations ou les vilipendant, tantôt les ignorant… En fait, notre vision de nous-mêmes en tant que groupe n’a guère changé et la majorité continue de penser que le « peuple » doit s’unir pour vaincre les « méchants »…

Devant nous, s’ouvrait un espace propice à l’action, mais nous y sommes entrés avec une mentalité du passé, dépourvue d’imagination nouvelle.

Que faire donc, maintenant?

Nous devons sauver l’avenir. Car, nos affrontements perpétuels à propos du passé nous font véritablement oublier tant le présent que le futur. Tomber dans le piège de la recherche de notre identité profonde n’est pas une solution. Le désir insensé de réformer le passé et de brandir la seule et unique « vérité » ne débouchera sur rien. Si nous ne voulons pas laisser l’avenir aux mains d’un régime flétri qui joue dangereusement ? avec l ’homme et la nature, parie sur le gaz de schiste, et qui est prêt à vendre la dernière once des richesses de ce pays pour rester en place, nous devons sauver l’avenir afin de pouvoir appréhender la révolution comme un phénomène en devenir perpétuel et non comme un épisode coupé du passé et de l’avenir. Nous devons sauver l’avenir afin de faire œuvre utile en réfléchissant à l’horizon, afin qu’il ne devienne pas terra incognitae, qu’il ne se réduise pas à l’image d’une pancarte publicitaire sur le bas-côté de l’autoroute.

 

Texte traduit de l'arabe par Farida Hellal

Ce texte est paru dans l’ouvrage collectif « j’ai rêvé l’Algérie » publié aux éditions Barzakh en collaboration avec Friedrich Ebert Stiftung Algérie, 2021. Vous pouvez télécharger le livre gratuitement ici.

Source : Twala.info

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