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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Ahmed Cheniki, 3 avril 2021

Photo DR

Du jamais vu depuis que le théâtre existe en Algérie, c’est-à-dire depuis 1907, pour qu’une pièce soit déprogrammée moins de trente minutes avant sa présentation. Il eut fallu la direction de la culture de Chlef pour prendre la décision, à l’occasion de la journée mondiale du théâtre, d’interdire une pièce, « Tafi Dhou » (Eteins la lumière), produite par l’association Sihem el Fen de Chlef parce que dit-on, selon les propos rapportés par le journaliste d’El Watan, Ahmed Yechkour, le directeur aurait eu des réserves sur quelques passages du texte et n’aurait pas accepter le fait que la troupe fasse l’économie de la « générale ».

Le directeur de la culture s’est ainsi conduit en policier, alors que ce n’est pas sa fonction d’user de ciseaux. Durant, l’ignoble colonisation, l’administration exigeait la lecture du texte avant son passage et imposait aux auteurs des modifications, parfois des interdictions.

Après l’indépendance, il y eut aussi des pièces qui avaient été bloquées, rares, notamment « Antigone », montée par Salah Teskouk et « La situation de la femme en Algérie », mais également l’usage d’une censure extrêmement insidieuse. Aucune censure n’est acceptable. A propos de la « générale », si les responsables de la culture maîtrisaient les contours du théâtre, ils auraient compris que la « générale » est une pratique exceptionnelle (au départ, c’était une « première » présentée devant le roi et sa suite), aujourd’hui, de nombreux femmes et hommes de théâtre l’excluent carrément, à l’instar de la grande Ariane Mnouchkine du Théâtre du Soleil ou le Piccolo du temps de Strehler.

Certes, la censure a toujours existé, mais jamais une pièce n’a été déprogrammée quelques minutes avant sa programmation.

Déjà, avant 1962, la colonisation freinait toute voix autonome. Des pièces étaient interdites, des livres édités à Paris n’étaient même pas en vente à Alger.

Mahieddine Bachetarzi, le plus grand organisateur de l’activité théâtrale en Algérie, qui était très proche des assimilationnistes, avait réalisé des pièces considérées comme subversives. Faqo (Nous avons compris) fustigeait les collaborateurs et certains hommes politiques qu’on appelait les Béni oui oui (ceux qui disent tout le temps oui – c’était d’ailleurs le titre d’un texte). La pièce fut censurée par les services des renseignements généraux avant d’être libérée. Les interdictions policières se conjuguaient avec les positions hostiles des puritains rigoristes et des qui considéraient tout acte artistique comme « immoral » et « malpropre ».

La naissance de ce nouveau style très mal accepté par les autorités coloniales bouscula les censeurs. Ce genre était représenté par les pièces suivantes : Al ennif (Pour l’honneur), les Béni oui oui (1935), An nissa (les Femmes). Toutes ces pièces furent représentées, quand elles n’étaient pas censurées, entre 1932 et 1939 dans plusieurs villes du pays, dénoncées préalablement par des locaux qui informaient les autorités coloniales.

L’administration coloniale, indifférente au début, s’acharnait contre les auteurs dramatiques et les troupes dès qu’elle découvrait des attaques contre son hégémonie. Cette situation difficile et insoutenable imposait aux auteurs une manière d’écrire et un style suggestif et imagé. Les comédiens, une fois sur scène, modifiaient certaines répliques.

Même s’ils remettaient préalablement un texte aux autorités, les auteurs trouvaient le moyen de contourner la censure et de glisser certaines phrases, qui transformaient ainsi le sens initial de la pièce. Mais cette pratique ne passait nullement inaperçue.

Il y avait toujours quelques personnes locales qui rapportaient aux autorités tout ce qui avait été dit durant la représentation. Souvent, les pièces étaient alors interdites et des comédiens interrogés et gardés par la police pendant de courtes périodes. Certes, la présence coloniale incarnait, par sa cruauté, une effroyable censure.

Après l’indépendance, la censure n’a pas disparu. Il n’y a pas de textes la régissant. Les auteurs s’autocensurent ou voient leurs textes modifiés ou suspendus par des commissions appelées, par euphémisme, « comités de lecture », où siègent de véritables auteurs-policiers qui y proposent souvent leurs textes.

En 1983, la pièce de Slimane Benaissa, Babor eghraq (le Bateau qui coule), une adaptation de Mrozek, dénonçant le pouvoir en place tout en proposant une lecture originale de l’Histoire de l’Algérie, est vite interrompue par les pouvoirs publics qui ne pouvaient admettre un tel affront. Une pièce n’est soutenue par le ministère de la Culture qu’après la lecture du texte par les membres d’une commission de censure qui ne dit pas son nom, essentiellement composée par des auteurs « officiels ». Certes, les bons auteurs réussissent à contourner ce frein en convoquant l’Histoire, la culture populaire, la parabole et le symbole ou en profitant de leur réputation internationale, à l’instar de Kateb Yacine ou d’Abdelkader Alloula.

La censure s’abat parfois d’un seul coup. Toutes Les troupes (C.R.AC, Le groupe 70, l’atelier, Théâtre de la mer, Théâtre et Culture, Théâtre de la Mer) qui ont vu le jour peu après les événements de mai 1968, ont disparu en 1971-1972, après une sauvage la répression du mouvement étudiant (interdiction de l’organisation des étudiants, UNEA et arrestation de nombreux animateurs de l’action culturelle), en raison de leur « non-convenance politique ».

D’autres troupes d’amateurs ont dû se transformer en porte-voix du discours officiel pour survivre. L’année 1972 allait ainsi marquer un tournant dans l’histoire du théâtre d’amateurs algérien. Des troupes ont même été expulsées du festival du théâtre amateur de Mostaganem pour « incommodité politique ». C’est le cas notamment de Layali Cirta de Constantine.

La Situation de la femme en Algérie (1970) et La situation économique de l’Algérie (1971) de Théâtre et Culture furent retirées de l’affiche juste après la première représentation. Les pièces de Kateb Yacine ont, par moments, connu des situations dramatiques parce qu’elles abordaient des questions politiques. Elles n’ont jamais été programmées à la télévision. Babour eghraq (le Bateau coule) de Slimane Bénaissa fut interdite vers le milieu des années 1980 par le ministre de la Culture de l’époque. C’était un texte qui décrivait, avec une certaine violence et un propos caustique, la situation politique et sociale de l’Algérie. Elle fut autorisée quelque temps après, sur injonction d’autres responsables politiques et sécuritaires.

En Algérie, il y avait plusieurs centres qui pouvaient interdire ou autoriser une production artistique.

Le cas de Kateb Yacine est éloquent à plus d’un titre. Le ministre de l’Information et de la Culture des années 1970, M. Ahmed Taleb Ibrahimi, peu ouvert à la représentation culturelle, s’opposait ouvertement à ce que Kateb prenne en charge une structure dépendant de son ministère. Ce fut le ministre des Affaires sociales, M. Mohand Said Mazouzi – qui ne s’entendait pas avec Taleb – qui prit en charge la troupe de Kateb Yacine, puis le successeur de Mazouzi aux affaires sociales, un certain Mohamed Amir, un inconnu, qui expulsa la troupe de son local de Bab el Oued avant que Redha Malek ne l’affecte au théâtre régional de Bel Abbès.

Source : Facebook

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