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Publié par Saoudi Abdelaziz

17 mars 2021

Dramaturge et metteur en scène français, né en 1965, Olivier Py est directeur du festival d'Avignon.

Dans la maison de ma mère, sur un casier à musique, on peut voir un bocal hermétiquement fermé et étiqueté « Oran » ; il contient une poignée de terre arrachée à la veille du départ d’Algérie. Je l’ai toujours connu, et regardé avec un mélange de terreur sacrée mais aussi un informulable dégoût. L’étiquette soigneusement calligraphiée à la plume a jauni et la terre s’est mystérieusement évaporée de décennie en décennie, après plus d’un demi-siècle d’immobilité contenue. Il ne reste aujourd’hui pratiquement plus rien qu’un résidu de poussière. J’avais conscience enfant qu’il était une sorte d’urne funéraire, et je m’interrogeais sur la volonté de garder intact cette infime poignée de terre, de la garder avec le souvenir d’une jeunesse, d’une innocence, mais aussi d’une douleur qui me dépassait absolument.

Dans ma petite enfance les souvenirs de l’Algérie et de la guerre étaient un paradoxe de soleil et de sang. Je sentais parfois le silence devenir lourd quand ma mère évoquait Oran en juillet 1962, je sentais qu’elle ne parlerait jamais ouvertement de ce qu’elle avait vu et vécu. Mais le paradoxe est qu’aussitôt la souffrance formulée, les souvenirs de pays paradisiaque et d’enfance idyllique brouillaient les cartes.

Il est encore aujourd’hui très difficile de dire qu’on est « pied-noir », enfant de pied-noir. Il faut assurer son auditoire que dans cette déclaration il n’y a ni revendication identitaire, ni nostalgie coloniale, ni négativisme.

C’est une identité complexe et de cela j’ai eu conscience très tôt, quand, disant naïvement mon histoire, je sentais les visages se fermer. La distorsion idéologique entre le récit de la guerre d’Algérie enseigné à l’école durant mon adolescence et le récit familial me plongeait dans un mal-être profond. Pourtant, je ne pouvais ni rejeter dans l’ombre cette origine ni l’affirmer.

Je me suis habitué à me considérer comme apatride. Cela pourra paraître étrange à ceux qui n’ont pas fait cette expérience, mais dans ma famille on n’a jamais parlé de la France autrement que comme d’une terre étrangère. De même certains des amis de mes parents étaient français, et il y avait, par rapport à leurs habitudes étranges, tout un protocole à mettre en place. « Nous allons dîner chez des Français », disait parfois ma mère, et je m’imaginais enfant que ce serait une sorte de punition. On appelait mes parents des « rapatriés d’Algérie », mais la formule était impropre et cachait une amertume irréparable ; ils étaient plutôt des expatriés d’Algérie. Moi, je n’étais ni expatrié ni rapatrié, j’étais simplement apatride. Être apatride était parfois exaltant, à la condition que je rejette cette appartenance aveugle, amputée, à un pays imaginaire que je ne connaîtrais jamais. 

L’Algérie était pour moi insaisissable et inaliénable. Les traumatismes de la guerre s’infiltraient dans les comportements les plus anodins. Au point que parfois il me venait le désir d’un rejet total, d’une séparation totale de cette imaginaire origine.

Le conflit qui ne finissait pas n’opposait pas les révolutionnaires algériens aux pieds-noirs, celui-là était assumé, mais les Français aux Français, les métropolitains aux coloniaux. Cette gelure-là n’était pas terminée et n’avait aucun espoir de se terminer jamais.

De tous les traits psychologiques hérités de la guerre, c’est surtout la culpabilité qui reste irréparable. Dans la vie de mes parents, de mes grands-parents, de mes oncles et de mes tantes, il y avait avant toute chose la culpabilité d’une cécité. L’impossibilité de dénouer le roman colonial, de ne pas avoir interprété les signes de l’histoire, d’avoir contribué, par désinformation et par terreur, à l’agrandissement du conflit. Pour tous les pieds-noirs, et même pour ceux qui défendent encore à rebours de l’histoire « une Algérie française », il y a la sensation de n’avoir pas su quoi faire et comment faire. Ou, à la manière des tragédies antiques, c’est ce qui a été entrepris pour empêcher la catastrophe qui l’a provoquée.

En tout cas, mes parents n’ont pas compris ce qu’ils vivaient, ma grand-mère a traversé la Méditerranée convaincue que ce ne serait que temporaire, et mes deux grands-pères imaginaient sereinement une vie en Algérie sous administration algérienne. La rupture définitive est venue plus tard, et on sait assez peu que grand nombre de pieds-noirs, notamment dans les campagnes, ne sont partis pour la France que deux ans après l’indépendance.

De cette impossibilité de paix, de cette évidence de guerre inutile, de cette incapacité à formuler l’histoire en marche, il y a un exil plus grave que l’exil physique. Et d’une certaine manière, j’ai appartenu à cet exil.

Travailler sur l’histoire de la guerre d’Algérie, comprendre l’épouvantable mécanisme colonial, connaître les atrocités de l’occupation et de la répression, n’a en rien réparé mon désarroi identitaire. Il fallait accomplir autre chose. J’avais un immense besoin de réconciliation et, bien que je ne me sente objectivement coupable de rien, un appel vers l’Algérie et les Algériens ne pouvait rester irrésolu.

Je me suis surpris à appeler mon premier voyage en Algérie un « retour ». Puis le fantomatique de ce « retour » m’a fait horreur, surtout quand j’ai compris que le pays avait connu tant d’histoire après 1962. J’ai marché dans les rues d’Alger et d’Oran, j’ai parlé longuement avec les Algériens, en position de quémandeur, comme si je leur demandais une aide surnaturelle. Je cherchais une résolution harmonique à cet héritage difficile.

Sur le port d’Oran j’ai médité, sur ces départs, ces retours, ces exodes, ces traversées imaginaires ; à Alger j’ai vu ce mythique bateau larguer les amarres. Est-ce que moi aussi j’appartiens à la migration ? À cette aventure qui ne s’est jamais terminée, les ports, les navires, les cales, la clandestinité, la misère, le perpétuel danger de la mer ? J’ai pensé à mes arrière-arrière-grands-parents, qui avaient quitté une île napolitaine, dans une barque de pêcheur pour accoster en Algérie, pour survivre dans l’eldorado de la promesse coloniale. Mais c’est un Oranais qui m’a donné la clef de ma propre histoire.

Nous sommes des Méditerranéens, le reste est conjonctures. Par ce mot se réconcilient les épouvantes de l’histoire, et les ressentiments de l’identité. Revendiquer cette appartenance est possible, intimement, politiquement et poétiquement. Je sens en moi tomber toutes les culpabilités, et toutes les angoisses, au seul mot de Méditerranée. Si nous arrivons à constituer l’Europe de la Méditerranée, à recueillir cette culture, le soleil, l’exil, la joie, la nostalgie de tous les peuples méditerranéens, nous pouvons alors, en place d’une mémoire douloureuse, créer une forme d’espérance politique. Cette espérance est la seule qui puisse d’un coup transformer la guerre d’Algérie en un avenir commun. Je ne suis pas un apatride, comme je l’ai cru trop longtemps. J’appartiens à une mer et non pas à une terre. C’est aussi simple que cela. 

Source : le1hebdo.fr/journal

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