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Publié par Saoudi Abdelaziz

« Hommage à l’issue duquel on a compris que tout le travail de M. Boukhobza allait dans le sens de la construction d’un Etat-stratège et chef d’orchestre qui ferait coopérer efficacement tous les secteurs clés pour mieux négocier l’avenir et ses aspérités. »

 

 

 

 

Par Nordine Azzouz, 24 mars 2021. Reporters-dz

L’hommage organisé hier à l’Ecole nationale d’Administration (ENA) par le Conseil national économique, social et environnemental (CNESE) en collaboration avec le Centre de recherche en économie appliquée au développement (CREAD) à l’économiste et sociologue M’hamed Boukhobza, assassiné en juin 1993 à l’âge de 52 ans, a permis aux participants de souligner l’intérêt pour le pays de disposer d’outils de planification et de prospective pour une meilleure conduite de son économie et de ses ressources.

L’action de l’Etat et du gouvernement demeure trop souvent réduite à la simple gestion conjoncturelle des crises et des urgences. Ils ont perdu cette capacité qu’ils avaient par le passé à se projeter dans le long terme et anticiper les besoins du pays, nous dira en substance l’économiste associé au CREAD Azzedine Belkacem Nacer.

Auteur d’une communication intitulée «Quelle planification économique pour l’Algérie d’aujourd’hui ?», il nous dira qu’il y a «urgence aujourd’hui, pour le pays, à planifier une politique économique, identifier ses avantages et ses faiblesses et définir une perspective». Selon lui, il y a nécessité de revenir avec les «moyens et les besoins» d’aujourd’hui à la «culture du plan» que l’Algérie a perdue dès le milieu des années quatre-vingt pour anticiper ses évolutions à tous les niveaux d’activité et d’existence et se préparer à relever les défis qu’elles présentent.

«Les cadres ont un rôle crucial à jouer dans la production des connaissances au service de la planification et du développement», ajoutera son collègue Mohamed Benguerna, en supplément de son intervention publique sur la même thématique. Ce spécialiste du monde de l’entreprise, qui affirme s’inspirer de la démarche de M. Boukhobza et de «son école», a plaidé pour une mise en adéquation de la théorie accumulée dans les facultés de sociologie et des sciences économiques avec la pratique du terrain «dur» pour produire, une «recherche utile» et permettant la production d’une connaissance «pratique», ouvrant la voie à des projets de développement concrets.

Mahmoud Ourabah, qui a relaté plusieurs «points d’histoire» sur la manière dont il travaillait seul ou en compagnie de M’hamed Boukhobza dans les années soixante-soixante-dix, a restitué l’importance du travail de recensement – dont celui de la population en 1966, le premier du genre – et des enquêtes de terrain destinées à la puissance publique au titre de la «planification comme outil de développement et de cadrage de l’investissement», titre de son intervention durant laquelle il a évoqué librement comment, en dépit du petit nombre de chercheurs et de la faiblesse des moyens de l’époque, des équipes ont pu collecter et produire de l’information rendue utile à l’effort de construction de l’Algérie indépendante. «Le plan n’a jamais été une priorité» depuis, mentionnera-t-il dans son récit des expériences vécues à la fin de la décennie soixante-dix.

L’absence de recensement, le manque de l’information statistique sont les éléments marqueurs de l’absence de planification, dira encore Azzedine Belkacem Nacer. Ils sont au cœur des difficultés à gérer les ressources du pays et à les mobiliser dans une logique économique de sortie de crise. On parlera à ce sujet de l’impuissance de la puissance publique à trouver une solution à l’extension dangereuse de la sphère informelle et à dégager pour le pays des politiques de croissance lui permettant de créer une réelle alternative aux hydrocarbures et générer de la croissance.

Notamment dans le monde agricole, un secteur qu’abordera Omar Bessaoud. Ce spécialiste de l’économie agricole rappellera avec d’autres que la culture du bilan en Algérie, «celle qui permet de corriger les insuffisances, d’anticiper les évolutions et d’appréhender les difficultés futures, est devenue le grand absent du débat et de l’action économiques. Chose qui n’a pas existé au temps où M’hamed Boukhobza travaillait, dira-t-il, en rappelant qu’il était d’abord un «grand spécialiste du monde rural» avant de s’intéresser à l’urbain, deux questions qu’il abordera dans un ouvrage abondamment cité hier comme un livre-référence : «Octobre 88, évolution ou rupture ?».

«Pour poser une question qu’on ne se pose pas assez aujourd’hui : quel projet de société pour l’Algérie», fera remarquer Hamid Khaldoun, qui figurait parmi les plus jeunes des chercheurs qui travaillaient sous la coupe de M. Boukhobza, notamment dans l’association de recherche, Ardess.

Corriger les insuffisances, anticiper les évolutions et appréhender les difficultés futures
Tous ces intervenants ont tous croisé le chemin de M. Boukhobza ou travaillé avec lui pendant des années jusqu’à son assassinat. La parole qu’ils ont eue dans la salle ou en visioconférence, au sujet de l’homme et du chercheur, a, donc, été riche en témoignages scientifiques et prenante en anecdotes à faire jeter des larmes. Chacun à sa façon, ils ont restitué le parcours d’une des figures majeures de la sociologie appliquée à l’économie du développement dans notre pays. Chacun selon ses mots et ses souvenirs personnels, ils ont surtout pris en exemple ses contributions et ses expertises pour montrer du doigt la nécessité pour l’Algérie de se créer les outils indispensables dont elle a besoin actuellement pour «savoir ce qu’elle produit, ce qu’elle fait et où elle va», selon l’expression d’un universitaire présent.

Dans ce domaine, ils ont tous été unanimes pour dire que si les ouvrages et les résultats des travaux de M. Boukhobza méritent d’être réédités et qu’ils ont besoin aussi pour certains d’un effort de réactualisation – les plus anciens remontent au milieu des années soixante et les plus récents se sont brutalement arrêtés au tout début de la décennie quatre-vingt-dix –, sa manière d’arpenter sans cesse le terrain, de collecter l’information en mobilisant des équipes de chercheurs, de la transmettre et de l’exploiter à des fins herméneutiques et de planification manquent cruellement aujourd’hui dans les centres de recherche.

Elle représente un modèle et une tradition avec lesquels «il est absolument nécessaire de renouer», dira le modérateur du débat, le sociologue Naceur Bourenane qui n’a pas manqué de nous faire remémorer que M’hamed Boukhobza réfléchissait constamment à l’avenir de l’Algérie y compris sur le plan religieux, une affaire qui ne cesse de nous revenir en pleine figure sans lui trouver des réponses rassurantes. «Il y a nécessité d’une vision d’avenir», clamera-t-il en résumé de l’hommage à l’issue duquel on a compris que tout le travail de M. Boukhobza allait dans le sens de la construction d’un Etat-stratège et chef d’orchestre qui ferait coopérer efficacement tous les secteurs clés pour mieux négocier l’avenir et ses aspérités.

Source : Reporters-dz

 

LE TESTAMENT DE M’HAMED BOUKHOBZA

Par Smaïl Goumeziane, 27 août 2017. Libre-Algérie.

 EXTRAITS.

Dès 1967, l’AARDES, rattachée au nouveau Secrétariat d’Etat à la Planification, s’engagea, sous la direction de M’Hamed Boukhobza, un jeune ingénieur statisticien et sociologue, dans plusieurs études pour alimenter les travaux de planification. A cette occasion, nombreux furent les jeunes statisticiens, sociologues, philosophes et autres économistes qui participèrent à diverses études et enquêtes de terrain, dans le domaine agraire comme dans celui de l’industrialisation.

Ce fut l’époque du « brassage » d’expériences et d’idées de toutes tendances : nationalistes, marxistes (Althussériens ou Balibariens), structuralistes, durkheimiens et autres disciples de Bourdieu contribuaient avec enthousiasme, de façon empirique et en marge de l’université, à l’éclosion d’une sociologie « nationale » adaptée aux réalités algériennes, à son « Etat développementiste », à sa désormais « bataille du développement », à sa « révolution agraire » et à son « industrialisation publique ».

Pendant près de quinze ans, les études et les enquêtes se multiplièrent afin d’éclairer les décideurs de l’Etat sur la réalité de la société algérienne prise entre l’étau de la tradition et sa déstructuration par le système colonial, et dont il fallait désormais assurer la modernisation. Et Boukhobza imprima sa rigueur à l’ensemble des intervenants sans jamais céder à la censure ou, pis, au sectarisme. Autant dire que les débats internes furent légion, parfois houleux, toujours « scientifiques » et sans implication directe de « la tutelle ». Cela durera jusqu’à 1981.

A cet instant, Boukhobza quitte l’Aardes pour le nouveau Ministère de la planification, où il est chargé de créer l’Office national pour le suivi et la coordination de l’investissement du secteur privé qu’il dirigera. De là, il rejoint la Présidence de la République en 1984, puis l’INESG (Institut national des études stratégiques et globales) en 1990. Autant dire qu’il s’éloignait ainsi de ses activités de sociologue de terrain pour rejoindre les bureaux plus feutrés des ministères et de l’administration centrale, où les conflits d’analyse se réglaient sans véritable débat et hors de portée de toute logique scientifique.

C’est de là qu’il participera aux travaux relatifs aux réformes et qu’il sera surpris, comme beaucoup, par les tragiques évènements d’octobre 1988. Il tirera d’ailleurs une grande réflexion sur ces évènements qu’il publiera, en 1991 aux éditions Bouchène, sous le titre de « Octobre 1988 : Evolution ou rupture ? ».

Pour Boukhobza, et au-delà pour la sociologie algérienne, c’est l’occasion de recentrer l’analyse sur la société algérienne d’avant et d’après l’indépendance dans son rapport à l’Etat pour comprendre ce qui, dans le passage de l’Etat colonial à l’Etat national développementiste, n’a pas fonctionné.

Cette prise de distance par rapport à la période coloniale et aux premières décennies de l’indépendance, celles de la « bataille du développement », le conduisent au constat amer que « l’Etat développementiste a failli »[11].

Pour lui, l’Algérie souffre d’une « crise latente, crise en quelque sorte prédéterminée par l’histoire spécifique de l’Algérie, assoupie durant les années 60 et 70, mais qui s’est exacerbée au cours des dernières années sous l’effet conjugué des déséquilibres financiers externes de notre économie et de l’envolée des aspirations sociales »[12].

Dès lors, Boukhobza présente un diagnostic sans complaisance des pratiques de l’Etat indépendant, qui ont conduit à « l’accumulation des rancœurs jusqu’à la rupture ». Selon lui, l’Etat s’est coupé aussi bien des couches populaires que des élites. Pour les premières, « cet Etat-là n’est pas vécu comme le leur, parce qu’il n’arrive pas à les protéger et à leur assurer les conditions nécessaires à leur réalisation en tant que citoyens »[13]. Les secondes se sentent négligées, voire ignorées, alors que celles-ci  » sont nécessaires à toute émancipation et intégration socioculturelle de la société »… (Aussi) « les occulter, les négliger revient à vider la société de sa substance culturelle pour ne lui laisser que ses ressorts matériels de reproduction biologique, c’est la déconnecter de son ancrage et de ses perspectives historiques et créer les conditions pour une dérive sociale généralisée. »[14] Dans de telles conditions, l’espace économique et social est occupé par les spéculateurs, conglomérat de « nouveaux riches et de nouveaux promus » … « voulant s’imposer comme l’élite de l’Algérie nouvelle. »[15].

Au bout du compte, ajoute Boukhobza, le dérèglement de toute la société s’affirme à travers la « ruralisation anarchique des villes, la frustration de la jeunesse et la marginalisation de la fonction régulatrice de la famille. » La rupture qui s’est opérée entre l’Etat et la Société en octobre 1988 n’a donc rien d’étonnant. A ce titre, « Octobre a été un moment d’extériorisation ou plus exactement un moment de contestation sociale d’une crise générale latente, frappant simultanément l’ensemble des couches sociales. » (p.66).

Et Boukhobza de conclure : « trois décennies après l’indépendance, l’objectif de libérer le citoyen au double plan économique et culturel n’a pas été atteint… Pis, le sociologue n’hésite pas à comparer cette situation avec celle des années 1950. « Une large fraction de l’Algérie se trouve à l’égard du système en place dans une situation presque similaire ou plus exactement homothétique, à celle des débuts des années 1950 : identité menacée, aspirations contrariées, chômage chronique, horizons bouchés, possibilités de promotion hypothéquées ou aléatoires. D’où la quête d’une issue pour s’en sortir et d’où une nouvelle fois les prédispositions à la mobilisation et à la contestation autour des idéologies populistes de substitution. »[16] 

NOTES

 [11] Ce paragraphe et les suivants doivent beaucoup à l’article d’Omar Lardjane, « Retour sur un livre et son contexte », paru dans : « M’hammed Boukhobza- Connaître et comprendre sa société« , Actes du Colloque organisé en avril 2008, à Alger, en hommage à M’hammed Boukhobza, Casbah Editions 2009

[12] M. Boukhobza, Octobre 1988 : évolution ou rupture ? éd. Bouchène, p.15

[13] Ouvrage cité, p.37

[14] Ouvrage cité, p.40

[15] Ouvrage cité, p.49

[16] Ouvrage cité, p.136

 Source : Libre-Algérie

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S
Une pensée émue à cet autre économiste, Abderrahmane Fardehed, assassiné le 26 septembre 1994 soit un an et quelques mois après M'Hammed Boukhoubza, à l'âge de 50 ans.
Merci A. Saoudi. Vous nous donnez à lire un papier "bien à propos" à l'ère de l'Algérie "nouvelle" où son "concepteur" prône, pour la sortir de l'ornière, rien moins que l'ECONOMIE DE LA CONNAISSANCE. N'entravant que pouic à l'Economie, j'ai fait des recherches sur le web et je reste encore époustouflée de ce que j'en ai lu.
Comment, quand on n'arrive même pas à trouver comment résorber les ordures ménagères ni réguler le marché de l'informel, quand la presque majorité de la population algérienne peine à nouer les deux bouts et survit grâce à "l'ardoise" chez l'épicier (el carné), comment tabler sur des startups et autres fariboles pour faire vivre décemment plus de quarante millions d'âmes. Où sont les économistes ?
Notre vieux dicton "Saïguin el lil ba 3amoud" (ils conduisent la nuit avec un bâton) s'applique parfaitement aux dirigeants et autres décideurs de "l'Algérie nouvelle".
A quand la fin de ce cauchemar en plein jour.
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