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Publié par Saoudi Abdelaziz

« C’est l’histoire d’un tabou qui n’aurait peut­-être jamais été brisé sans le courage d’une femme » écrit aujourd’hui Florence Beaugé dans le journal Le Monde dans consacrée au « tabou des viols » de la guerre d’Algérie.

« Pour en prendre la mesure, il faut remonter au 20 juin 2000. Ce jour­-là paraît dans Le Monde un témoignage inédit sur les viols pendant la guerre d’Algérie. Louisette Ighilahriz, une ancienne indépendantiste algérienne, livre les souvenirs qui la hantent depuis des décennies (…). En quelques mots, elle dévoile la nature des sévices dont elle a été l’objet, en septembre 1957, à l’âge de 20 ans, au siège de la 10e division parachutiste (DP) à Alger ».

 

Voici la Conclusion de l’article.

« Pour l’avocate Gisèle Halimi (1927­-2020), l’une des premières à avoir dénoncé l’ampleur des viols pendant la guerre d’Algérie, « neuf femmes sur dix étaient violées lors qu’elles étaient soumises à un interrogatoire ». Autrice avec Simone de Beauvoir du célèbre ouvrage Djamila Boupacha (Gallimard, 1962), Gisèle Halimi a assuré la défense de nombreuses indépendantistes et connaissait ce dossier mieux que personne. « Tomber aux mains des forces de sécurité françaises était pour les militantes indépendantistes une tragédie, expliquait­elle, car elles cumulaient le fait d’être femmes au fait d’être des “terroristes”. » Les militantes qu’elle a défendues refusaient énergiquement qu’elle fasse état de leurs viols devant le tribunal. « Ça, tu n’en parles pas, car, ensuite, qui acceptera de m’approcher ? Je serai bonne pour la poubelle », disaient­elles.

DES CHIENS DRESSÉS POUR VIOLER

La presse de l’époque n’aidait pas cette avocate engagée à surmonter les difficultés. Ainsi, un rédacteur en chef adjoint du Monde avait­-il refusé, sur instruction de la direction du journal, une tribune qu’elle avait écrite avec Simone de Beauvoir. « Vous parlez de “bouteille dans le vagin”, cela nous gêne », lui avait­il dit pour justifier son refus. « Pour que le papier soit publié, nous avons dû le réécrire et parler de “bouteille dans le ventre”, ce qui était ridicule, sans compter que nous étions bien en deçà de la vérité, se souvenait l’avocate. La femme dont il était question n’avait pas seulement été violée avec une bouteille, mais aussi par les paras... »

Dans de nombreux ouvrages écrits par des anciens d’Algérie, le viol est omniprésent. Ainsi, Tombeau pour cinq cent mille soldats (Gallimard, 1967), de Pierre Guyotat, est d’une lecture insoutenable. Le viol y est relaté sous toutes ses formes. Il est question de zoophilie, de pédophilie, de prostitution enfantine, le tout sur un mode scatologique. « Ce n’est pas du fantasme ni du roman. C’est malheureusement très proche d’une certaine réalité qu’a vécue ou vue cet écrivain », analyse l’historien Tramor Quemeneur, qui a beaucoup travaillé sur l’œuvre de Pierre Guyotat et ses archives. Raconté sur un mode moins cru, le récit de Mohand Sebkhi, décédé en 2019, est tout aussi insoutenable. Cet agent de liaison d’Amirouche, colonel de l’ALN, s’est confié à Daho Djerbal, historien et fondateur de la revue algérienne Naqd. De ces échanges est sorti un livre, Souvenirs d’un rescapé de la Wilaya 3 (Barzakh, Alger, 2014). Dans le camp de Ksar Ettir, situé près de Oum Almène, non loin de Sétif, des chiens avaient été dressés pour violer les prisonniers. Le plus connu était Moumousse, un molosse noir d’une soixantaine de kilos « dressé de manière diabolique ». Pour s’amuser, les soldats lui avaient donné le titre de sergent et le saluaient quand ils le croisaient. Cinq cents hommes environ étaient détenus dans ce camp, entouré de barbelés électrifiés et de mines, avec sentinelles et bergers allemands, a expliqué Mohand Sebkhi à Daho Djerbal.

D’après lui, il régnait à Ksar Ettir « la répression, la faim, l’humiliation et les travaux forcés ». Mais le pire, pour les détenus, était ce chien, « une honte, il a fait un massacre parmi les prisonniers », disait­-il. « Sa voix tremblait quand il en parlait. Il refusait d’entrer dans les détails, mais avouait que c’était ce qui l’avait le plus traumatisé », se souvient Daho Djerbal.

Pareil récit ne surprend pas Andrea Brazzoduro, historien italien. Lui aussi se remémore un vieil homme, rencontré en 2017 dans les Aurès, lui racontant, « en larmes, avoir été violé, de surcroît avec des chiens... »

RARES RÉCITS À VISAGE DÉCOUVERT

Il est assez peu probable que d’autres témoignages surgissent dans les années à venir. La période terroriste des années 1990, durant laquelle se sont produits d’innombrables viols, a recouvert celle de la guerre d’indépendance. Dalila Iamarene­Djerbal s’en désole. « C’est toujours le même silence », déplore cette sociologue et militante du réseau Wassila (Association contre les violences faites aux femmes et aux enfants). Sa collègue Fatma Oussedik, elle aussi sociologue et féministe, est moins pessimiste. Elle décèle pour sa part des avancées dans la prise de parole des plus jeunes : « Louisette Ighilahriz a ouvert la voie en témoignant. Elle nous a fait un cadeau. Sa souffrance a pris du sens en même temps qu’elle la transmettait à la jeune génération. » Dans quelques rares colloques ou émissions de télévision, ces dernières années, des jeunes femmes ont témoigné à visage découvert des viols subis pendant la « décennie noire ». Plus récemment, un étudiant, Walid Nekiche, arrêté en novembre 2019 lors d’une manifestation du Hirak, le soulèvement populaire en Algérie, a affirmé publiquement avoir été victime d’un viol dans un commissariat d’Alger. La justice a dû ouvrir une enquête. Une première.

Les psychiatres, eux, n’ont pas fini de s’inquiéter des conséquences de ce non­dit qui se transmet de génération en génération, des deux côtés de la Méditerranée. C’est en travaillant avec Frantz Fanon, médecin né antillais et mort algérien à l’âge de 36 ans, qu’Alice Cherki a été très tôt sensibilisée à cette question. « Ce n’est qu’en parlant qu’on lève le déni et que tout se dénoue », souligne cette psychiatre et psychanalyste renommée. Alice Cherki cite plusieurs cas, en France et en Algérie, de jeunes, garçons et filles, souffrant de troubles psychiques qui ont pris fin avec la révélation du lourd secret familial : le viol de leur mère ou grand­mère pendant la guerre d’indépendance. « Il faudrait que les choses soient dites, insiste­t­elle, que la question des viols soit inscrite dans l’histoire comme quelque chose qui a eu lieu, non pas par esprit de revanche, mais pour remédier au silence des archives. Chacun pourra alors travailler sur sa propre histoire et se reconstruire. Il n’est pas trop tard...»

Pour survivre à son traumatisme, Louisette, elle, milite. Chaque semaine, elle descend dans la rue, à Alger, avec ses cannes, et apporte son soutien au Hirak, à la démocratie, aux prisonniers politiques, aux droits humains... Elle est fêtée et entourée par les manifestants. Ce militantisme est pour elle « une thérapie » personnelle. « Je pleure tout le temps, mais j’essaie de garder le moral. En militant, j’oublie ma nudité, ce qui m’est arrivé en 1957. Cette torture animale. » Elle réfléchit une seconde, avant d’ajouter dans un souffle : « Une torture “normale”, j’aurais été moins blessée... »

Source : Le Monde daté du 18 mars 2021

 

« Cet article a fait basculer ma vie ».

Par Louisette Ighilahriz, 28 juillet 2014

Il n’était pas dit en toutes lettres que j’avais été violée mais on pouvait le comprendre. En Algérie, je n’avais jamais pu dire ma honte, mon déshonneur. Et voilà que, brusquement, on me libérait de cette chape de plomb.

 

Avec mon mari, il n’y a pas eu de problème. Il voulait depuis longtemps que j’évacue ce lourd fardeau. Mais mes enfants, eux, ont très mal réagi. Ma fille a fait une grave dépression. Quant à mon fils, il s’est brouillé avec moi. Une femme qui dévoile l’innommable, ce n’est pas envisageable dans le milieu qu’il fréquente. Il ne me l’a jamais pardonné. En France, le regard n’est pas le même. Une femme violée est une victime. Mais, dans les rangs de l’armée française, les réactions ont été très violentes. Le général Bigeard et le général Schmitt m’ont traitée de menteuse et d’affabulatrice. Bigeard, je m’en souviens, disait qu’il n’aurait même pas été capable de tuer une poule !

Paradoxalement, c’est Massu qui m’a aidée. C’est lui qui a authentifié l’existence du commandant Richaud (Le Monde du 22 juin 2000), que je recherchais depuis des années. J’ai ainsi découvert qui était mon sauveur : le médecin militaire de la 10e DP. J’ai appris qu’il était mort en 1998. Plus tard, je suis allée sur sa tombe, à Cassis-Mussuguet.

En Algérie, j’ai vécu recluse au lendemain de l’article. Je ne supportais pas les regards des gens. Ils semblaient me dire : « Comment as-tu osé ? » Comme si j’étais une dévergondée, comme si j’avais provoqué ces viols… J’ai compris, longtemps plus tard, pourquoi mes amies de l’époque, anciennes moudjahidates comme moi, avaient refusé de me soutenir et de témoigner à leur tour. Dire le déshonneur qu’on a subi, on le paye cher en Algérie. Le fait que j’étais psychologue de profession ne m’a pas aidée. On n’est jamais psychologue pour soi-même…

Pourtant, je n’ai jamais regretté d’avoir parlé. Ça a libéré tant de consciences en France et a fait avancer tellement de choses ! L’historien Pierre Vidal-Naquet m’a dit, quelques années avant sa mort, au moment du procès contre le général Aussaresses [poursuivi en France pour « apologie de la torture » en 2002] : « Merci, Louisette, pour ton témoignage et tout ce que tu as fait ! »

Je suis en paix

En Algérie, les regards sur moi ont changé. Ils ne sont plus accusateurs mais peinés. Les gens me sourient, m’embrassent, m’offrent des fleurs et me remercient. Les moudjahidates se taisent mais ne sont plus ouvertement critiques. Dans l’ensemble, les hommes sont avec moi !

Ma fille a pu reprendre son travail. Mon fils est resté sur ses positions. Mes sœurs sont fières de moi… Moi, je vais mieux. J’ai moins de cauchemars la nuit. Je dors toujours avec des somnifères, sinon je ne fermerais pas l’œil.

Mais, à 78 ans, qu’espérer d’autre ? Au moins, quand je dors, il n’y a plus de violence. Je suis en paix, même s’il restera toujours des déchirures en moi.

Je souhaite toujours que la France reconnaisse ce qui s’est passé. Le général de Bollardière [célèbre militant contre la torture, mis aux arrêts en avril 1957 pour avoir dénoncé les procédés d’une partie de l’armée française] n’a toujours pas été réhabilité. S’il l’était, ce serait comme si la France admettait enfin qu’elle a torturé à grande échelle pendant la guerre d’Algérie et utilisé le viol comme moyen de torture. Le viol, c’est ce qu’il y a de pire pour une femme : c’est la négation d’elle-même.

Source : Le Monde, 28 juillet 2014

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